Le
Chemin vers le Paradis
Recension du fr.
Emmanuel PISANI, op
ans
la collection « Revivification des sciences
de la religion » qui compte à présent
dix-sept volumes, les éditions Al-Bouraq
proposent la traduction en français de l'intégralité
du Minhâj al-`âbidîn ilâ
jannat Rabb al-`âlamîn (La voie
des adorateurs qui mène au jardin du Seigneur
des mondes) d'al-Ghazâlî (1058-1111),
célèbre penseur musulman d'origine
persane dont le père Anawati a pu dire, après
tant d'autres, qu'il était « le
saint Thomas d'Aquin de la pensée musulmane »
(1). Disons d'emblée,
et non sans regret, que cette traduction, dont l'édition
arabe n'est pas indiquée (2),
ne propose aucune introduction ou commentaire critique
au Minhâj. Rappelons aussi que son
authenticité est douteuse et que l'ouvrage
n'appartient pas aux quarante livres de la somme
que constitue l'Ihyâ', comme pourrait
le laisser supposer le titre de la collection. La
traduction exclut toute référence
aux termes arabes - qui dans bien des cas aurait
pourtant évité confusions et imprécisions.
Elle ne présente aucun glossaire, tout juste
une très sommaire table des matières.
Cela dit, le texte garde en lui-même
toute sa valeur puisqu'il s'y manifeste l'âme
religieuse du mystique : profondeur spirituelle,
sens de la sagesse abritée dans le Coran
et les dits du Prophète Muhammad, perspicacité
pédagogique et psychologique des images qui,
sous maints aspects rappellent celles des Pères
du désert, insistance sur la crainte de Dieu
et la Seigneurie divine, défense de l'islam
sunnite contre les arguments rationalistes, etc.
On y appréciera aussi la méthode d'al-Ghazâlî
fondée sur l'énumération exhaustive
des fondements et des moyens. Dans le Minhâj,
ouvrage qui aurait été écrit
à la fin de sa vie, al-Ghazâlî
décrit le chemin du bonheur qui conduit au
paradis. Il consiste à devenir d'authentiques
adorateurs « tant intérieurement
qu'extérieurement » (p. 16). Cette
montée n'est pas sans difficultés,
elle est même « amère »
(p. 194), « effrayante » (p.
238). Sur ce chemin de la dévotion et de
l'adoration, le fidèle doit en effet prendre
garde à sept obstacles qui constituent
les sept chapitres du Minhâj :
« Le premier est l'obstacle du savoir,
le second celui du repentir, le troisième
l'obstacle des handicaps, le quatrième celui
des oppositions, le cinquième l'obstacle
des impulsions, le sixième l'obstacle des
vermoulures et le septième celui de la louange
et de la reconnaissance » (p. 21). On
retrouve, mais sous un autre mode, l'énonciation
classique de Sarrâj (m. 988) et des sept étapes
(maqâmât) du Livre des rayonnements
(3) (Kitâb
al-luma`).
Al-Ghazâlî rappelle
que l'acquisition de la science de l'unicité
divine, celle du cur et celle de la loi canonique
est requise pour être délivré
du danger de l'ignorance et de la mécréance.
Il avertit cependant que « sa traversée
est rude et son danger immense. Que d'hommes se
sont égarés en en déviant et
que d'hommes ont glissé en l'empruntant !
» (p. 31). Par la science, le fidèle
acquiert une connaissance vraie de Dieu. Il sait
que le Dieu de l'islam est « un Dieu doué
de Capacité, Savant, Vivant, doué
de Volonté, un Dieu qui entend, voit et parle,
dénué de tout rapport à un
commencement quelconque dans la parole, la science
et la volonté, au-dessus de tout défaut
ou calamité. Il ne peut être défini
par aucun attribut et l'on ne peut lui appliquer
ce qui s'applique aux créatures. Rien de
ce qu'Il a créé ne se ressemble et
rien d'ailleurs ne Lui ressemble. Aucun endroit
ou contrée ne peut Le contenir de même
que les événements et les fléaux
ne peuvent l'affecter » (p. 32). A cette
énumération traditionnelle des attributs
opératifs de Dieu distingués par al-Ghazâlî,
s'ajoutent le rejet de toute analogie (qiyâs),
ainsi que l'affirmation de l'impassibilité
de Dieu. Au chapitre suivant, il définit
le second obstacle que doit franchir le dévot :
apprendre à se repentir. Cette notion clé
(tawba) de l'enseignement ghazzalien puise
sa source dans le Coran : « Dieu
aime ceux qui se repentent, et Il aime ceux qui
se purifient » (Sourate 2, 222). Al-Ghazâlî
énonce les conditions au repentir dont la
première est le renoncement à la préférence
pour le péché. Il encourage le pénitent,
l'exhorte à la prudence, l'invite à
la confiance. A l'homme las et désespéré
de son péché, al-Ghazâlî,
empli de sollicitude, lui remémore ce hadîth du
Prophète : « Le meilleur d'entre
vous est tout homme vaincu par la tentation qui
se repent » (p. 44). Mais si al-Ghazâlî
ne perd jamais l'occasion d'affermir le cur
vacillant du fidèle, sa morale n'en est pas
moins exigeante puisqu'il rappelle que le pardon
est conditionné par la nécessité
de réparer autant que possible les conséquences
désordonnées du péché.
Ce chapitre annonce les très belles pages
que l'auteur consacre à la miséricorde
de Dieu (pp. 207-210). Sur son chemin vers le Paradis,
le dévot doit affronter quatre obstacles
majeurs, ceux du monde, des hommes, du diable et
de l'âme. Le disciple doit donc apprendre
à se détacher par une vie ascétique
(zuhd) de tout ce qui n'est pas Dieu. Al-Ghazâlî
ira même jusqu'à dire que la quête
de l'isolement face au créé peut conduire
l'adorateur de Dieu à fuir la prière
du vendredi. Cependant, prévient le « revivificateur
de l'islam », il lui faudra avoir un regard
perçant car, « le risque de se
tromper est immense » (p.60). La soumission
à Dieu seul (islâm) passe par
l'affranchissement des membres du corps à
leur objet terrestre : « Quiconque
veut craindre pieusement Dieu, qu'il soumette à
la crainte les cinq membres, car ils constituent
les fondements à savoir l'il, l'oreille,
la langue, le cur et le ventre. Qu'il les
y incite en les préservant de tout ce dont
il craint qu'il ne corrompe la religion d'insoumission,
d'illicite, d'excès et de dépenses
inutiles de choses licites » (p. 89).
Dans ce passage transparaît le thème
de la crainte de Dieu que al-Ghazâlî
réactualise en opposition aux philosophes.
La crainte des châtiments et des fléaux
de l'au-delà doit susciter dans le cur
du pénitent le désir de poursuivre
son chemin. On retrouve également les catégories
du licite et de l'illicite présentes dans
le Coran et développées par la jurisprudence
islamique (fiqh) dont il fut spécialiste.
L'adoration de Dieu nécessite de s'abandonner
(tawakkul) et de s'en remettre pleinement
à Dieu « pour ce qui concerne la
subsistance et le besoin en toute circonstance »
(p. 151). De cet abandon total, sont à attendre
la confiance, la patience, la satisfaction, l'endurance
(p. 194). Dans un cinquième chapitre, al-Ghazâlî
prévient le dévot qu'il lui faudra
éprouver la crainte et l'espoir s'il veut
éloigner son âme des insoumissions.
Au chapitre suivant, al-Ghazâlî met
en garde contre tout ce qui pourrait corrompre le
cheminement ascétique, telles les ostentations
ou l'infatuation. A cet égard, al-Ghazâlî
s'oppose explicitement aux mu`tazilites et qadarites
qui « ne voient dans leurs agissements
aucune grâce divine et qui nient l'aide et
l'assistance particulière ainsi que la bienveillance
et ce, du fait d'un péché qui les
a dominés » (p. 236). Au contraire,
pour les adeptes de la voie droite, il convient
de se rappeler que la grâce divine les accompagne
en toute circonstance. Ce chemin vers le Paradis
est une voie qui conduit à l'amour. Al-Ghazâlî
conclut en effet son cheminement par l'énoncé
d'un dit prophétique qui est un écho
à la règle d'or : face au danger
de la médisance, « il te suffit
d'aimer pour les gens ce que tu aimes pour toi et
de détester pour les gens ce que tu détestes
pour toi. A ce moment, tu seras épargné
et sauvé » (p. 257). Le dernier
pas à franchir est alors celui de louer et
de reconnaître Dieu pour le bienfait qu'il
nous octroie.
fr. Emmanuel PISANI, op
Maladies
de l'âme et maîtrise du coeur
Recension du fr. Emmanuel PISANI, op
a
traduction de Marie-Thérèse Hirsch
(4) du livre XXII de l'Ihyâ'
`Ulûm al-dîn (Revivification des
sciences de la religion) traite des maladies de
l'âme et de la maîtrise du cur.
Comme le mentionne la traductrice dans son avant-propos,
ce livre est en grande partie issue de son mémoire
de maîtrise présenté en 1985
à la faculté des lettres d'Aix en
Provence et dirigé par le professeur Alfred-Louis
de Prémare. D'emblée, il est de stature
universitaire, ce en quoi il tranche par rapport
à la traduction précédente
du Minhâj. La clarté, la fidélité
et la précision des expressions ainsi que
la concision du style rendent hommage à al-Ghazâlî
dont la densité de la rhétorique est
bien souvent une gageure pour le traducteur. La
traductrice a pris soin dans l'introduction de présenter
al-Ghazâlî dont le génie
est d'avoir su explorer « avec ardeur
et rigueur, toutes les sciences de son époque,
tout en sachant y discerner, grâce à
un sens aigu de l'orthodoxie musulmane et de ses
exigences spécifiques, les voies d'accès
à la vérité et à la
sainteté » (p. 15). L'Ihyâ'
composé entre 1096 et 1103 constitue en effet
une uvre magistrale des sciences religieuses
et une somme de morale religieuse (mu`âmala).
Marie-Thérèse Hirsch propose un bref
résumé de chacun des quarante livres
de cette « somme » ce qui permet
de mieux situer la place du livre XXII. Les notes
de bas de page reproduisent, à quelques reprises,
la traduction littérale de la syntaxe, les
versets du Coran auxquels l'auteur fait allusion,
ainsi que de brèves notes biographiques des
auteurs cités au cours du Livre. La fin de
l'ouvrage est enrichie de l'index des versets coraniques,
de celui des noms propres, ainsi que de la liste
des quarante livres de l'Ihyâ' et des
traductions existantes en français, anglais,
italien et allemand. Sur le plan de la forme, le
seul regret que nous pourrions exprimer est celui
de l'absence d'index des principaux concepts de
la terminologie d'al-Ghazâlî.
Comme pour le Minhâj,
al-Ghazâlî se révèle être
un esprit d'une grande finesse, un subtil connaisseur
de la psychologie humaine, un maître dans
l'art de la pédagogie, un mystique. Il y
manifeste son souci de l'éducation laquelle
doit viser à réformer le croyant afin
qu'il s'achemine dans la voie de la religion qui
conduit au bonheur éternel. Sa méthode,
typiquement islamique, vise à écrire
sur la page vierge de chaque histoire humaine, les
enseignements du Coran, les dits (hadîth-s)
du Prophète de l'Islam et à s'inspirer
des grands personnages de l'histoire musulmane afin
d'y acquérir les vertus fondamentales (la
sagesse, le courage, la continence et la pondération).
Educateur, al-Ghazâlî est aussi un médecin
des âmes et des curs qu'il convient
de soigner plus encore que le corps, car de leur
état dépend le salut. Son attention
porte donc sur le caractère (khulq).
Maints passages du livre XXII apparaissent comme
l'écho d'un autre expert en morale religieuse,
à savoir Yahyâ Ibn `Adî dont
le traité de L'Education des murs
fut publié au dixième siècle
(5). De la même manière
en effet que ce dernier définissait le caractère
comme « l'état de l'âme par
lequel l'homme accomplit ses actes sans réflexion
ni expérience (6) »,
al-Ghazâlî le définit comme « une
disposition stable de l'âme » (p.
78). Le caractère est donc une disposition,
un habitus, ancré dans l'âme
de l'individu et qui le conduit à poser des
actes d'une manière immédiate, non
réfléchie. Mais pour al-Ghazâlî,
le caractère est aussi « l'aspect
intérieur » de l'âme construit
sur la base de quatre éléments que
sont les facultés de la science, de la violence,
de la passion et de la pondération. C'est
la réalisation de l'harmonie, de l'équilibre
de ces éléments qui conditionne la
beauté de l'âme. Par suite, le « beau
caractère » se présente
comme la disposition stable de l'âme « telle
qu'il en découle des actes bons, louables
selon la raison et la loi religieuse »
(p. 78). Contre l'idée selon laquelle il
ne sert à rien de s'efforcer à modifier
son caractère, puisque la nature ne se change
pas, al-Ghazâlî propose une méthode
visant à éduquer les comportements
moraux pour parfaire le caractère. Il expose
en cela une morale des vertus par lesquelles les
« appétits » de l'homme
sont ramenés à leur juste milieu.
L'influence de l'éthique aristotélicienne
y est manifeste (7) et
comme dans la pensée thomiste, la vertu renvoie
à l'idée de la perfection acquise
d'une « puissance » de l'âme.
L'éducation du comportement nécessite
détermination et privation : « De
même qu'il est indispensable de supporter
l'amertume du médicament et la rigueur de
la constance à se priver de bonnes choses
pour soigner les corps malades, ainsi est-il indispensable
de supporter l'amertume de l'effort et de la constance
pour traiter la maladie du cur »
(p. 104). L'éducation doit se réaliser
au plus jeune âge. A ce titre, un chapitre
est consacré à l'éducation
des enfants dont la responsabilité incombe
tant aux parents qu'à la société
et dont le but est de les préserver du feu
de ce monde comme de celui de l'enfer. L'éducation
prescrite est bien sûr islamique puisqu'elle
est fondée sur l'inculcation de la Loi de
Dieu. Al-Ghazâlî y récuse par
anticipation ce que les Lumières appelleront
une pédagogie de l'autonomie partant du présupposé
que l'enfant doit « suivre son instinct »
(Rousseau). L'ouvrage consacre par ailleurs de très
belles pages à l'introspection personnelle
afin d'y déceler les défauts de l'âme ;
il fourmille aussi de conseils pour le maître
et rappelle l'exigence de bien connaître le
disciple avant de lui appliquer le moindre remède.
Là aussi, l'art de la pédagogie est
celui de la « juste appréciation »
(p. 105). On ne soigne bien l'âme et on n'éduque
bien le cur que de celui que l'on connaît et
« il ne convient pas qu'il (le maître)
assaille ses dirigés d'exercices et de charges
pénibles en pratiquant un art particulier
et une méthode spéciale, tant qu'il
ne connaît ni leurs caractères naturels
ni leurs maladies (spirituelles) » (p.
105). Comme pour le Minhâj, al-Ghazâlî
propose une démarche ascétique, un
chemin de sevrage et d'austérité qui
doit conduire à s'opposer aux désirs
sensuels (p. 129), à contrôler les
tentations du cur et les pensées fugitives
(p. 167).
La lecture de cet ouvrage permet
à la fois de saisir la singularité
de l'esprit islamique, de découvrir l'élégance
et la subtilité d'un penseur musulman qui
n'hésite pas au passage à dénoncer
l'état de perdition des savants (`ulamâ')
qui ne cherchent plus à soigner leurs patients
car leurs curs sont eux-mêmes « sous
l'emprise de la maladie » (p. 112). Ce
traité anti-hédoniste est une bouffée
d'esprit saint ; il pourra aussi apparaître
comme un lieu de dialogue entre éducateurs
et maîtres spirituels des différentes
confessions religieuses. Les uns et les autres trouveront
bien des points communs à leurs traditions
respectives, ne serait-ce que l'insistance sur la
charité, la générosité
et le pardon des offenses.
fr. Emmanuel PISANI, op
(1)
Georges C. Anawati, o.p., « Introduction
à la mystique musulmane », Angelicum,
Periodicum trimestre Pontificae Studiorum, Volume
XLIII, Rome, 1966, p. 148.
(2)
L'édition arabe critique existe pourtant
et a été publiée par Muwaffaq
Fawzî al-Jabr en 1992.
(3)
Sarraj, Kitâb al-luma`, édité
par Nicholson, E.J.W. Gibb Memorial, 1914.
(4)
Marie-Thérèse Hirsch est Religieuse
des Surs de la Doctrine Chrétienne
de Nancy. Après de longues années
en Afrique du Nord, surtout au Maroc, elle a enseigné
à l'Institut Pontifical d'Etudes Arabes et
d'Islamologie (PISAI). Maurice Borrmans, à
qui l'on doit la préface de ce livre, est
quant à lui Missionnaire d'Afrique (Pères
Blancs) et professeur émérite de l'Institut
Pontifical d'Etudes Arabes et d'Islamologie (PISAI)
de Rome, dont il a dirigé l'importante revue
Islamochristiana.
(5)
Yahyâ Ibn `Adî, Tahdhîb al-akhlâq,
éd. et trad. Marie-Thérèse
Urvoy, Traité d'éthique d'Abû
Zakariyyâ' Yahyâ Ibn `Adî,
Paris, 1991.
(6)
Yahyâ Ibn `Adî, Tahdhîb al-akhlâq,
op.cit., p. 96 ar./56 trad., cité par Dominique
Urvoy, Histoire de la pensée arabe et
islamique, Paris, Seuil, 2006, p. 325.
(7)
Aristote définit la vertu (aretè,
excellence) comme « une disposition acquise
volontaire, consistant par rapport à nous,
dans la mesure, définie par la raison conformément
à la conduite d'un homme réfléchi.
Elle tient la juste moyenne entre deux extrémités
fâcheuses, l'une par excès, l'autre
par défaut », Ethique à
Nicomaque, II, 5-6, 1106b-1107a, traduction
française de Voilquin, collection Garnier
Flammarion.
maj 20.03.2007
|