Recension du fr.
Emmanuel PISANI, op
e
soufisme occupe une place à part en islam. Perçu
par certains comme le cheval
de Troie de l’orthodoxie musulmane légalitaire,
il
constitue pour d’autres la « voie
chrétienne » qui ouvre les
musulmans vers le mystère de Dieu.
Au-delà de cette problématique
d’histoire religieuse ou théologique, la
connaissance des textes des mystiques peut contribuer aussi
à entrer dans le
monde de l’islam par la porte du cœur et de
« la profondeur des
choses ». Certes, la dérive
d’une spiritualité syncrétiste
à laquelle
d’aucuns aspirent ne doit pas tromper. Elle est une
expression balbutiée
confondant avec plus ou moins de netteté la distinction
théologique entre
nature et grâce. Toutefois, le sens profond et riche de
l’analyse psychologique
des pages des mystiques musulmans ouvre, en sa dimension universelle,
un chemin
concret de dialogue ou de rencontre.
C’est
dans cet esprit que la lecture de al-Ḥakîm
al-Tirmidhî (m. 318/930), auteur
musulman prolixe ayant écrit une soixantaine de livres sur
la vie spirituelle
et le ḥadîth,
revêt pour le lecteur
chrétien un intérêt certain. Son
œuvre, féconde et dense, agrège bien
des
influences comme le bouddhisme, le taoïsme, le
manichéisme, le zoroastrisme, le
judaïsme ou le christianisme. On
décèlera dans ses pages l’influence
notamment
d’Origène et très probablement
d’Evagre le Pontife et de ses Képhalaia
gnostica. Tirmidhî n’en reste
pas moins un sunnite traditionniste puisant dans la tradition musulmane
les
principes fondamentaux de son éthique à partir
desquels il assimile, transforme
et perfectionne les idées religieuses ou philosophiques dont
il s’inspire.
Madame
Gobillot, professeur d’Etudes Arabes et Islamiques
à l’Université Jean Moulin
de Lyon, propose aux éditions Geuthner la traduction
d’une de ses œuvres
majeures rédigée à la fin de sa vie, Le
livre des nuances. Dans ce premier traité de
lexicologie arabe, le Maître
décrit en cent cinquante six portraits les comportements
relatifs à la
connaissance de soi. Au centre de son système
anthropologique, al-Tirmidhî pose
la distinction classique et capitale entre l’âme (nafs) et le cœur (qalb)
et en analyse le mouvement dialectique. Si dans un premier temps
l’âme combat
le cœur, elle finit par être vaincue par
l’éclat de la lumière et de la
miséricorde du cœur pour s’unir
finalement à lui. Cet itinéraire qui
révèle le
mouvement intérieur et spirituel de chaque serviteur de Dieu
cheminant vers la
sainteté est remarquable et justifie très
amplement la lecture de cet auteur.
Contrairement à la majorité des soufis, pour qui
la voie spirituelle vers Dieu
consiste en l’annihilation ou
l’anéantissement (fanâ’)
des facultés personnelles et donc de
l’âme, Tirmidhî, dans
la droite ligne de al-Muḥâsibî (m. 957), autre
maître soufi de l’introspection,
énonce une mystique fondée sur
l’intégrité de
l’être humain, où
l’âme
« transfigurée » par
la lumière du cœur, se trouve unie à
lui. Par
ailleurs, en visant « la profondeur des
choses », Tirmidhî rédige
avec Le livre des nuances un
véritable essai de psychologie religieuse. Ses
définitions et ses
classifications terminologiques invitent à la prudence du
jugement au regard de
la complexité des actes humains.
L’appréhension de la valeur morale d’un
acte nécessite
en effet l’acquisition d’une sagesse par laquelle
il est possible de scruter la
profondeur des motivations de l’âme ou du
cœur du croyant. Tirmidhî invite donc
à dépasser les apparences et à
pénétrer l’âme,
« aussi secrète que la
pierre » (p. 409). Si l’acte provient de
l’âme, il recherche son bien
personnel et son intention est égoïste. Si
l’acte émane du cœur, il cherche
à
satisfaire Dieu, au point même où celui qui agit
n’agit plus de lui-même. Dans
le système de Tirmidhî, au-delà des
actes qui constituent des violations de la sharî‘a,
il n’y a donc pas d’actes en
soi bons ou mauvais, mais simplement des impulsions, des orientations,
des
mouvements qui seront qualifiés de bons ou mauvais selon l’intention
du cœur ou de l’âme de celui
qui les accomplit.
Le
regard porté sur l’homme est sous-tendu par une
vision positive et optimiste.
Aucun homme, fût-il le plus grand sage, ne peut affirmer
l’emprise absolue des
passions sur un croyant. Et combien même un homme serait-il
en proie à ses
seules passions, ayant déserté le monde de la
foi, il ne peut être considéré
comme totalement perdu car, comme aime le rappeler Tirmidhî,
même dans les
déserts les plus rudes, Dieu peut donner la vie. Certes, il
a égaré son islam
par les membres de son corps, et « un tel homme se
trouve en grand danger
au moment de sa mort. Il ne sait pas s’il en
(d’islam) a été
dépouillé (yuslab)
ou s’il l’a conservé. Son
cœur,
au moment de l’ivresse de la mort, alors que son dernier
souffle est dans sa gorge,
qu’il ressent du désarroi (shidda)
de
l’angoisse de l’agonie (naz‘),
est en
proie à l’effroi (‘alaz)
et il se
lamente : est-ce qu’il connaît son
Seigneur à ce moment là ou est-ce qu’il
le rejette ou est-ce qu’il doute (yashukku)
à son sujet ou encore est-il
perplexe ? » Questions redoutables. Pour
Tirmidhî cependant cette angoisse « vient
de l’attache (laziqa)
qu’il lui reste de la foi »
(p. 326).
Il
convient aussi de souligner que contrairement à la plupart
des enseignements
soufis, la mystique de Tirmidhî ne prône pas la
désertion du monde, mais au
contraire la présence au monde, présence du sage
qui doit contribuer à le
soutenir et à l’ensemencer du rayonnement de sa
lumière. Le saint a pour
vocation à vivre au milieu des hommes, à guider
et à conduire chacun sur le
chemin de la providence. Dans cette perspective, Tirmidhî
propose un principe
éthique où il exhorte les disciples à
vivre dans la société, à
s’intégrer au
monde, à suivre les mœurs des gens, à
ne pas les abandonner en raison de leurs défauts,
« tout en s’accrochant à la foi
qui existe entre l’homme et son
Seigneur » (p. 408). Il s’agit
d’être présent en ces lieux pour
demander à
Dieu de protéger les hommes du mal.
« Pénètre dans la
société tout en te
gardant de la laisser pénétrer en ton for
intérieur », tel pourrait être
le principe énoncé par Tirmidhî, ce en
quoi il prend rigoureusement le
contre-pied de la majorité des thèses et des
pratiques soufies.
Enfin,
l’éthique de Tirmidhî est celle de la
sainteté. C’est elle que le serviteur doit
rechercher et pour laquelle il doit mettre toutes ses forces pour
l’atteindre.
La question est grave car, au bout du compte, c’est le salut
de l’homme qui est
en jeu, la vie éternelle auprès de Dieu, la lutte
contre le poison de
l’hypocrisie, contre les attaques de
l’âme, contre l’incroyance. Le Livre des nuances est en ce sens un
manuel de sainteté de facture gnostique puisque sa
visée est la progression
dans la droiture de l’intention et la conduite de
l’homme vers la lumière de la
Transcendance. La sainteté étant le plus haut
degré spirituel, il revient aux
saints d’exercer la gouvernance. Tirmidhî
développe une approche éthique et
politique ouverte sur l’avenir, se différenciant
en cela de la vision classique
en islam toute tournée sur l’Origine. Pour
Tirmidhî, les saints, en raison de
leur degré supérieur de pureté, ont la
capacité de se
« remémorer »,
au sens platonicien du terme, les Décrets
prééternels, au point où leur
enseignement est supérieur à celui de
Abû Bakr ou ‘Umar. Sur ce point,
al-Tirmidhî
avance une doctrine spirituelle qui lui permet de prendre une relative
distance
à l’égard des textes fondamentaux de la
tradition sunnite. En distinguant ceux
qui maîtrisent la science des traditions (al-mu’addîn
li-l-akhbâr) et ceux qui se contentent de les
transmettre telles quelles (al-nâqilîn),
Tirmidhî souligne que seuls
les premiers ont la capacité d’effectuer
« un tri en ce qui concerne les
rapporteurs et (de) porter un regard critique sur le contenu de ce qui
est
transmis » (p. 411). Notons que la critique ne porte
pas seulement sur la
chaîne de transmission (isnâd)
mais bel
et bien aussi sur le contenu même de ce qui est
rapporté (matn). Ainsi
interprète-t-il la loi du talion comme celle qui
permet l’intimidation de l’adversaire et constitue
une prévention contre son
assassinat. La lecture qu’il propose dépasse donc
la simple littéralité des prescriptions
sunnites.
Dans
cette démarche éthique, Tirmidhî
élargit le comportement du musulman à
l’égard
de son frère de religion à l’ensemble
des hommes. Pour lui, « le jihâd essentiellement
le sens d’un
effort pour vivre ensemble » (p. 117) et il
convient de recommander la
« pérennisation des comportements que le
Prophète avait à l’égard des
polythéistes au tout début de sa
mission » (p. 117). On retrouve le même
souci d’ouverture à l’égard
des femmes, la condition féminine étant
d’ailleurs
perçue comme un avantage certain pour
l’accès à la sainteté. Quant
au voile, en
tant qu’il est un signe de pudeur, il considère
qu’il devrait être porté tant
par les femmes que les hommes.
Avec
Madame Geneviève Gobillot, dont les 215 pages
d’introduction constituent en elles-mêmes
un livre d’initiation à la pensée du
Sage de Tirmez, nous reconnaissons
l’importance de cet ouvrage qui représente un
réel antidote aux jugements ou
aux comportements extrémistes. « Il
invite à réaliser que la cause la plus
importante de déséquilibre potentiel dans les
relations humaines résulte du non
respect des nuances à tous les niveaux, en particulier celui
des jugements
portés à partir des actes et des attitudes des
autres, sur ce qui constitue le
don de leur personnalité et l’essence de leur
être » (p. 19). L’auteur le
présente comme un livre de psychologie
universelle
« applicable à tous les hommes, quels que
soient leur milieu et l’époque à
laquelle ils vivent, leurs mœurs et leurs
convictions » (p. 133). Comme
nous l’avons vu, l’ouvrage constitue aussi un
précis savant contre les lectures
littérales du texte coranique de toutes époques
et légitime la valorisation des
versets de la Mecque sur ceux de Médine dont Mahmud Muhammad
Taha est
un des
théoriciens contemporains.
Dans
le domaine des affects, madame Gobillot voit une correspondance
très nette avec
les éléments de la psychologie moderne allant
jusqu’à lire dans le concept de
« nœud »
(‘uqda)
l’élaboration d’une théorie
du « complexe » psychologique. La
démonstration semble convaincante,
mais la thèse ne guide-t-elle pas aussi l’auteur,
peut-être d’une manière
excessive, dans le choix de sa traduction, à
l’exemple du mot fitna
traduit par frustration (p. 319),
terme qui s’éloigne quelque peu de
l’idée de désordre propre à
la racine ?
Relevons
sur le plan de la forme que cet ouvrage de
qualité est malheureusement desservi par une facture
éditoriale moyenne.
Curieusement, le lexique répertorie les termes techniques
employés par Tirmidhî
à partir du français et non de l’arabe.
Certes, l’option facilitera la
recherche d’un lecteur non arabophone mais non le recoupage
des termes du
lexique avec un autre ouvrage de Tirmidhî, Livre
de la profondeur des choses, déjà
traduit par Madame Gobillot.
Par
ailleurs, l’édition n’est pas toujours
soignée, l’impression de certaines pages
est floue (p. 155, 158…), et le
référentiel des citations des ouvrages et des
auteurs en notes de bas de page, manque d’harmonisation. fr.
Emmanuel PISANI, op.
Youakim Moubarac,
Penthalogie islamo-chrétienne,
L’islam et le dialogue
islamo-chrétien, tome 3, Editions du Cénacle
Libanais, Beyrouth, 1972-73, p. 127.
Présentation
par
l'éditeurParmi
les productions de la
mystique musulmane parvenues jusqu'à nous, le Livre des
nuances
d'al-Hakîm al-Tirmidhî (m. 3181930), tient une
place tout
à fait
particulière. Ceci vient du fait qu'il n'est pas seulement
orienté vers
le domaine de la vie intérieure, mais s'ouvre au vaste champ
des
principes de l'éthique appliquée à la
vie sociale
et politique.
S'appuyant sur l'hypothèse de l'inexistence de la synonymie
en
langue
arabe, qu'il est le premier auteur connu à avoir
théorisée de manière
précise, le Sage de Termez propose à ses lecteurs
un
véritable manuel
de "savoir vivre" au sens le plus large du terme. Savoir comprendre
les autres et se comprendre soi-même par
l'intermédiaire
de
l'intentionnalité et des motivations qui
régissent nos
actes, souvent
ambigus, puis viser pour tous le mieux en gardant les yeux
fixés
sur le
modèle des saints des demeures les plus
élevées,
tel est l'objectif de
cet ouvrage. Son ambition est rendue accessible en raison du fait que
deux actes, identiques. en apparence, peuvent être
distingués grâce à
des noms différents selon que l'un est
désintéressé, jaillissant
directement du cœur, l'autre, accompli en vue de
l'égoïsme qui
caractérise l'âme charnelle. S'appuyant sur
l'opposition
classique du
soufisme entre qalb et nafs, Tirmidhî propose au moyen de
cette
démarche, de transcender la coincidentia oppositorum qui
constitue le
fond apparemment immuable de l'éthique musulmane, pour
s'orienter vers
la mise en œuvre d'une réelle transfiguration des
faiblesses de "l'humain trop humain". Finalement, ne se trouvera digne,
selon lui,
d'exercer un quelconque pouvoir sur ses semblables que l'homme
totalement libéré des pulsions de son "moi". Une
telle
conception,
que l'on ne peut isoler historiquement du substrat culturel bouddhiste
encore très vivace dans la région de Termez
à son
époque, fait de ce
mystique un vrai réformateur, dont la pensée, que
l'on
découvre depuis
peu, pourrait apporter beaucoup à nos contemporains. Ce
livre
concerne
non seulement les domaines d'étude des linguistes arabisants
et
des
islamologues, mais également celui des historiens des
idées en général.
Parmi eux, il éveillera plus particulièrement
l'intérêt des sociologues
et des psychologues, mais également des philosophes et des
psychanalystes, en raison des réflexions qu'il suscite sur
l'influence
décisive des structures logiques de la pensée
dans son
rapport avec le
langage, non seulement sur le comportement, mais sur l'essence
même de
l'être.
Biographie
de l'auteur
Geneviève Gobillot
est professeur d'Etudes Arabes et Islamiques à
l'Université Jean Moulin
de Lyon. Ayant surtout concentré ses recherches sur le champ
des
transferts noétiques et culturels dans l'espace et dans le
temps, elle
est l'auteur de nombreuses publications sur la mystique musulmane, mais
également sur des questions générales
d'islamologie et d'histoire des
idées.
maj
08.11.2007 |