Recension du fr. Emmanuel PISANI, op
e
shî‘isme, courant éminent et
fécond de l’histoire musulmane, est
confronté
comme le sunnisme aux problèmes ardus de
l’intégrisme, du réformisme et du
laïcisme. Sa connaissance reste toutefois superficielle,
l’évocation de l’islam
se réduisant bien souvent à la seule foi et
jurisprudence sunnite (fiqh). Or, si
l’on veut assurer un réel
dialogue entre l’islam et le christianisme, on ne peut faire
l’économie d’une
connaissance plus approfondie du shî‘isme.
L’avertissement du professeur Henri
Corbin pour qui, « il est radicalement impossible
d’aller au fond des
implications du dialogue islamo-chrétien si on exclut le
shî‘isme. C’est lui
par excellence qui pose le problème théologique
du dialogue »,
revêt une acuité toujours à propos.
Le
dialogue avec le shî‘isme semble d’autant
plus prometteur que l’imamologie
shî‘ite, son messianisme, son culte des saints,
représentent de solides points
d’appui pour un dialogue théologique. La
publication du livre d’Amir-Moezzi La
religion discrète qui rassemble une
douzaine de ses articles publiés entre 1992 et 2005 dans
différentes revues
spécialisées, constitue, au moins pour cette
raison, un instrument précieux
pour les artisans chrétiens du dialogue.
Les
articles sont regroupés autour de quatre
sections : dans la première, on retiendra le
chapitre consacré à la
« religion de
‘Alî ». En combinant les
croyances antiques arabes,
chrétiennes et juives sur le culte de la parenté
et de la Famille sacrée,
l’auteur montre qu’elle aurait
été le noyau primitif du
shî‘isme. La seconde
section porte sur la figure de l’Imam et sa double dimension
à la fois divine (lâhût)
et humaine (nâsût).
La troisième section aborde les pratiques
herméneutiques et
spirituelles du shî‘isme, quant à la
quatrième section, elle traite des aspects
de l’eschatologie individuelle et collective.
D’emblée, Amir-Moezzi prévient
que la connaissance objective et scientifique du
shî‘isme est difficile. Elle
se heurte à son caractère profondément
ésotérique et au procédé
rédactionnel de
la « dispersion de la
connaissance » (tabdîd
al-‘ilm) qui consiste à morceler une
doctrine précise au
sein d’un corpus plus large. Au-delà de cette
complexité et de la pluralité des
pratiques et des croyances, il est possible de dégager une
unité et une
cohérence autour du rôle de la connaissance et de
l’initiation, du dualisme
ontologique et anthropologique et surtout de la figure centrale de
l’Imam, car
« tout comme le christianisme est la religion du
Christ, le shî‘isme peut
être considéré avant tout comme celle
de l’imam » (p. 15). Il est le
gardien et le contenu du Secret (sîrr,
bâṭîn) qui, selon la doctrine de la walâya,
est cette voie mystérieuse de la
déification possible de l’homme de Dieu. Ces
chapitres aux thématiques variées
trouvent cependant une unité dans la méthodologie
même de l’auteur qui analyse
les notions et les doctrines par un examen rigoureux des sources les
plus
anciennes de la foi shî‘ite avant
qu’elles ne soient
« contaminées »
à partir de la seconde moitié du IVe/Xe siècle par le
courant
« thélogico-juridique
rationnel ». La thèse qui
découle de ces études
revient finalement à soutenir l’idée
selon laquelle « la distinction entre
shî‘isme
‘‘modéré’’
et shî‘isme
‘‘extrémiste’’
semble artificielle en ce qui
concerne cette période ancienne à moins que
l’on considère les imams eux-mêmes
comme
‘‘extrémistes’’ ce
qui va à l’encontre de tout le corpus de leurs
dits » (p. 169). fr. Emmanuel PISANI, op.
Henri Corbin,
« De l’histoire des religions comme
problème théologique », Monde
non chrétien 51-52, 1960, p. 146.
Présentation par l'éditeurLes
croyances et les pratiques shi'ites restent encore peu connues.
D'abord, parce que les études scientifiques du shi'isme, dans
leur grande majorité, sont très récentes ; de
plus, les spécialistes occidentaux ne dépassent pas la
trentaine, auxquels il faudrait ajouter quelques savants shi'ites qui
ne publient que dans la langue de l'Islam. Ce qui est très peu
par rapport aux centaines de spécialistes du sunnisme qui
étudient les différentes disciplines des domaines arabes
et islamiques depuis plus d'un siècle et demi. Il y a ensuite
les aléas de l'Histoire - et les rivalités
idéologiques qui en résultent - dont une des
conséquences majeures a été, à
l'intérieur même du shi'isme, l'ostracisme appliqué
aux pensées "déviantes" et la censure des textes
jugés problématiques. Enfin, la religion shi'ite
elle-même, se définissant dans ses sources de base comme
une doctrine fondamentalement ésotérique et initiatique,
ne se révèle pas toujours facilement. Rien de plus normal
dans ces conditions qu'une partie de l'enseignement religieux, sans
doute celle jugée la plus essentielle, soit
protégée par les règles qui régissent tout
ésotérisme. Ces multiples raisons, extrinsèques
aussi bien qu'intrinsèques au shi'isme, font de celui-ci une
religion discrète et méconnue. Le présent ouvrage
examine quelques aspects peu explorés de l'histoire et de la
spiritualité shi'ite dans toute leur complexité. Dans la
diversité de leurs manifestations, croyances et pratiques
trouvent consistance et cohérence dans l'ambivalence de la
figure de l'Imam, point de départ et aboutissement de la foi,
dans le rôle déterminant de la connaissance et de
l'initiation, dans le dualisme ontologique et anthropologique.
Biographie de l'auteur
Mohammad
Ali Amir-Moezzi est directeur d'études à l'Ecole pratique
des hautes Etudes (Sorbonne), où il est titulaire de la chaire
"Exégèse et théologie de l'islam shi'ite", et
directeur adjoint du Centre d'Etude des Religions du Livre/Laboratoire
d'Etudes sur les Monothéismes (CNRS-EPHE).
maj 07.11.2007 |