Recension de Emmanuel PISANI, op
e
regard porté sur l’islam dans la société
française est traversé par un certain
nombre de constantes dont la matrice est façonnée
par l’histoire et la représentation
de rivalités, de tensions et de méfiances
réciproques. A l’heure où les
relations entre l’islam et la France connaissent
une recrudescence de l’hostilité et
de la dramatisation, où les mémoires
communautaires s’affrontent, où le
débat national sur l’islam s’enflamme,
il convenait à la science historique de proposer
une synthèse critique et dépassionnée
de ces relations. Tel est l’objet de l’Histoire
de l’islam et des musulmans en France du Moyen
Âge à nos jours publiée
sous la direction de Mohammed Arkoun et qui constitue
une remarquable somme d’ « islamologie
appliquée ». Un des objectifs
de cet ouvrage est « d’affermir
chez tous les acteurs d’aujourd'hui une conscience
historique autocritique par-delà les idéologies
d’exclusion réciproque »
(p. xviii), en réinvestissant la mémoire
historique, son « utilisation stratégique »
(Pierre Nora) depuis le Moyen Âge jusqu’à
nos jours, en extrayant les représentations
socialement partagées du passé, lesquelles
découlent des identités présentes
qu’elles développent pour partie en
retour. L’éditeur a fait le choix d’une
présentation chronologique découpée
en quatre périodes : médiévale,
moderne, contemporaine et temps présent.
L’ouvrage est à la fois dense et riche
et sa nature n’est pas sans rappeler une forme
d’encyclopédisme. A cet égard,
il aurait fallu proposer un index puissant répertoriant
non seulement l’ensemble des lieux et des
noms – ce qu’il ne fait pas toujours
(Jean-Mohammed Abd-el-jalil, Rachid Benzine ou Mohammad
Arkoun lui-même, ne figurent pas, par exemple,
dans l’Index final), mais aussi des thèmes et
des termes islamiques : mosquée, islamisme,
soufisme, sciences arabes, convertis, fiqh,
liberté religieuse, etc.
Présentation
générale de l’ouvrage
Nous ne pouvons rendre compte de
la diversité des contributions présentes
dans cette Histoire. Nous espérons
que par cette « présentation générale »,
le lecteur se fera une idée de la richesse
des thèmes abordés ainsi que de la
méthode suivie par les auteurs.
Période médiévale
L’ouvrage s’ouvre avec
une contribution remarquable de Françoise
Micheau et Philippe Sénac sur la bataille
de Poitiers (pp. 7-15). La défaite d’
‘Abd al-Rahmân, vaincu le 25 octobre
732 par Charles Martel à Poitiers constitue
en effet non seulement dans l’imaginaire collectif
français le symbole de la victoire de la
civilisation occidentale et chrétienne sur
la barbarie islamique, mais il représente
aussi un mythe autour duquel se forge l’idée
de la France comme nation immuable. Le Moyen Âge
reste marqué par une image hautement négative
et péjorative de l’islam, et dans la
première partie de cette Histoire
consacrée à la période médiévale,
la part d’ombre est prédominante. Au
VIIIe siècle, Narbonne, bien que
reprise par Pépin le Bref en 759, connaît
un raid musulman en 793 où les faubourgs
furent razziés (p. 25). En Provence, la présence
musulmane a duré de la fin du IXe
siècle jusqu’en 972. En s’appuyant
sur les sources arabes et les données de
l’archéologie, Philippe Sénac
montre combien le Fraxinet où se sont établis
les musulmans, ne constituaient pas un simple repère
de brigands mais un emplacement stratégique
pour une politique plus ample qui semblait vouloir
« entraver les relations entre les cités
marchandes italiennes et le reste de la chrétienté
méridionale » (p. 40). François
Clément rend compte des travaux de Charles
Verlinden qui ont mis en avant la présence
d’esclaves musulmans ou d’origine musulmane
en Roussillon, Languedoc et Provence entre le XIIe
et le XVe siècle. Un chapitre
est consacré aux croisades et aux nombreux
combats qui ont opposé les Francs aux musulmans.
Jean Flori décrit comment la propagande des
croisades a conduit à une diabolisation de
l’islam, religion luxurieuse et violente.
Les récits de la vie de Mahomet font légion.
L’image de l’islam oscille déjà
entre un double mouvement de fascination et de répulsion :
à la représentation médiévale
d’un Sarrasin « moralement corrompu
et physiquement répugnant » (p.
195) se superpose une fascination pour les princesses
sarrasines. Dominique Iogna-Prat et John Tolan
consacrent un chapitre à l’apologétique
chrétienne contre l’islam aux XIIe
et XIIIe siècle autour des figures que sont
Pierre le Vénérable et Saint-Thomas
d’Aquin. Meryem Sebti aborde l’impulsion
qu’ont pu représenter Al-Fârâbî
et Avicenne pour la pensée médiévale.
Enfin, un chapitre est consacré à
l’apport des sciences arabes. Le contrepoint
de Roshdi Rashed s’interroge sur le bien fondé
d’une identité établie entre
les sciences latines et les sciences byzantines
ou arabes. L’auteur met en garde contre la
tendance à vouloir isoler ou opposer les
« sciences arabes » chronologiquement
ou spatialement avec la science européenne,
car, « on ne peut rien comprendre à
l’histoire des sciences dans l’islam
si l’on ne place pas ces sciences dans l’horizon
qui n’a jamais cessé d’être
le leur : l’horizon universel au sens
de l’ancien monde » (p. 248). Les
contributions montrent combien l’âge
d’or de la civilisation islamique favorise
l’enrichissement de l’Europe et de la
France en particulier dans les domaines aussi variés
que les mathématiques, l’astronomie,
l’astrologie et la médecine (pensons
notamment au traité d’Avicenne, Des
forces du cœur, et Des médicaments
simples de l’Andalou Abû al-Salt
au XIème siècle).
Période moderne
La seconde partie de l’ouvrage
est consacré aux temps modernes. A l’aube
du XVe siècle, alors que le futur
pape Pie II identifie les Européens aux chrétiens
(p. 311), le monde ottoman se lance à la
conquête de nouveaux territoires et progresse
en Asie mineure et en Europe. Mehmed II, surnommé
« le Conquérant » s’empare
en 1453 de Constantinople. Désormais, le
sultan ottoman se pose en successeur légitime
de l’Empire romain. Pie II a saisi avec intelligence
la portée de cet événement
hautement symbolique lorsqu’il écrit :
« Dans le passé, nous avons été
blessés en Asie et en Afrique, c'est-à-dire
dans des pays étrangers. Mais maintenant,
nous sommes frappés en Europe, dans notre
patrie, chez nous. Objectera-t-on que déjà
autrefois, les Turcs passèrent d’Asie
en Grèce, les Mongols eux-mêmes s’établirent
en Europe et les Arabes occupèrent une partie
de l’Espagne après avoir franchi le
détroit de Gibraltar ? Mais jamais nous
n’avions perdu une ville ou une place comparable
à Constantinople » (p. 314). Plus
tard, en 1463, devant la Curie, Pie II voit en cette
avancée turque une menace mortelle pour l’existence
même du christianisme : « La
guerre nécessaire contre les Turcs est imminente
et si nous ne prenons pas les armes et ne coursons
pas au-devant de l’ennemi, c’en est
fait de notre religion » (p. 315). Dans
ce contexte, l’alliance franco-ottomane qui
s’étend du XVIe au XVIIIe
siècle peut apparaître surprenante.
Elle ne correspond pas pour autant à changement
de représentation de l’islam en France,
mais relève de la division des souverains
et d’un cynisme certain. Pendant la Renaissance
la vision d’un Empire ottoman tyrannique émerge
dans la culture littéraire française.
Au XVIIe siècle, la présence
des Français dans l’Empire ottoman
grâce aux commerçants et aux ordres
religieux permet d’enrichir les visions de
l’islam. La parution de la pièce Mahomet
ou le Fanatisme de Voltaire en 1742, est l’occasion
pour Voltaire d’adresser « ‘‘une
satire sanglante’’ contre le christianisme »
(p. 468). Paroles qui résonnent amèrement
dans la violence dont l’actualité fait
feu puisque comme le relève Abdelwahab Meddeb
dans son Epilogue, « lorsque nous
relisons ces mêmes propos de nos jours, nous
reconnaissons en eux les paroles incitant au crime
que profèrent les islamistes qui sévissent
parmi nos contemporains » (p. 1163).
Période contemporaine
La troisième partie est relative
à la période contemporaine. Elle s’ouvre
par une présentation magistrale de « l’islam
dans la pensée française, des Lumières
à la IIIe République »
de Henry Laurens (pp. 482-501). Il met en exergue
la multiplicité du regard des Lumières
sur l’islam. Rousseau est fasciné et
voit en Moïse et Mahomet des hommes de génie,
capable de « faire table rase des institutions
passées et de constituer d’un seul
coup un monde nouveau » (p. 485). Montesquieu
perçoit dans le climat des pays musulmans
la cause du despotisme et du fanatisme de leurs
états. Voltaire rend hommage au siècle
des califes où la science arabe était
florissante, mais il voit dans le fanatisme et le
despotisme la cause du dépérissement
de la civilisation musulmane, ce qui doit constituer
un avertissement salutaire pour les Européens.
La critique du despotisme devient précisément
le ciment de l’idéologie interventionniste
des Européens dont la mission est d’apporter
au monde arabe la liberté. Volney universalise
ainsi le message de la liberté apportée
par la Révolution française. L’expédition
d’Egypte entreprise par Bonaparte en 1798,
en vue de rivaliser avec les grands conquérants
de l’Antiquité, concrétise et
réalise la pensée de Volney, mais
à la différence que Bonaparte a de
l’islam une image éminemment positive.
« Il oppose ainsi le christianisme, religion
spirituelle dominée par les châtiments,
à l’islam, religion sensuelle dominée
par les récompenses » (p. 486).
La modernisation de l’Orient et son renouveau
suscitent pourtant craintes et tremblements. Chateaubriand
se demande si nous n’allons pas recevoir « le
châtiment mérité d’avoir
appris l’art moderne des armes des peuples
dont l’état social est fondé
sur l’esclavage et la polygamie ? Avons-nous
porté la civilisation au-dehors, ou avons-nous
amené la barbarie dans l’intérieur
de la Chrétienté ? » Et
de poursuivre dans ses Mémoires d’outre-tombe
: « On verra peut-être revenir,
au moyen des troupes disciplinées des Ibrahim
futurs, les périls qui ont menacé
l’Europe à l’époque de
Charles Martel, et dont plus tard nous a sauvés
la généreuse Pologne » (p. 488).
L’approche d’Alexis de Tocqueville est
plus positive ainsi que celle d’Auguste Comte,
et surtout Gustave Le Bon qui dans La Civilisation
des Arabes fait des Arabes une race supérieure
qui a civilisé l’Europe barbare :
« au point de vue de la civilisation,
bien peu de peuples ont dépassé les
Arabes et l’on n’en citerait pas qui
ait réalisé des progrès si
grands dans un temps si court » (p. 495).
Quant à Napoléon III,
il se demande « si un jour ne viendra
pas où la race arabe, régénérée
et confondue avec la race française, ne retrouvera
pas une puissance individualité semblable
à celle qui pendant des siècles l’a
rendue maîtresse des rivages méridionaux
de la Méditerranée » (p.
489). Dans sa célèbre leçon
inaugurale au Collège de France en 1862,
Renan déclare la guerre au christianisme
mais aussi et surtout à l’islam :
« Le génie européen se
développe avec une grandeur incomparable ;
l’islamisme, au contraire, se décompose
lentement : de nos jours, il s’écroule
avec fracas. A l’heure qu’il est, la
condition essentielle pour que la civilisation européenne
se répande, c’est la destruction de
la chose sémitique par excellence, la destruction
du pouvoir théocratique de l’islamisme,
par conséquent la destruction de l’islamisme ;
car l’islamisme ne peut exister que comme
religion officielle ; quand on le réduira)
l’état de religion libre et individuelle,
il périra. L’islamisme n’est
pas seulement une religion d’Etat, (…)
c’est une religion excluant l’Etat,
c’est une organisation dont les Etats pontificaux
seuls en Europe offraient le type. Là est
la guerre éternelle, la guerre qui ne cessera
que quand le dernier fils d’Ismaël sera
mort de misère ou aura été
relégué par la terreur au fond du
désert. L’islam est la plus complète
négation de l’Europe, l’islam
est le fanatisme, comme l’Espagne de Philippe
II et l’Italie de Pie V l’ont à
peine connu ; l’islam est le dédain
de la science, la suppression de la société
civile ; c’est l’épouvantable
simplicité de la pensée sémitique,
rétrécissant le cerveau humain, le
fermant à toute idée délicate,
à tout sentiment fin, à toute recherche
rationnelle, pour le mettre en face d’une
éternelle tautologie : Dieu est dieu »
(p. 493). Aux XVIIIe et XIXe
siècle, la pensée de l’islam
s’établit en référence
constante au catholicisme et à la colonisation.
Qu’il s’agisse de Volney voire de Renan,
l’opposition à l’islam sous la
plume de ses contempteurs est d’abord une
opposition à la religion et à toute
forme de dogmatisme. Sa pensée prépare
la loi de 1905 sur la laïcité (p. 620).
Cela dit, Renan n’est pas un laïciste,
et si pour lui l’Evangile n’est pas
plus révélé qu’un autre
livre, « cette négation n’est
pas une raison pour (se) défendre d’admirer
ce qu’il y a dans ce livre de moral et de
beau » (p. 620). A la justification de
la mission civilisatrice qui enferme l’islam
dans une culture infériorisée réapparaît
la peur du soulèvement des populations indigènes
de l’islam qui justifie alors une action
despotique de la France républicaine. Jules
Ferry écrit dans sa préface à
La Tunisie avant et depuis l’occupation
de Narcisse Faucon : « Le régime
représentatif, la séparation des pouvoirs,
la déclaration des droits de l’homme
et les constitutions sont là-bas des formules
vides de sens. On y méprise le Maître
qui se laisse discuter » (p. 499). L’entreprise
coloniale est alors non seulement une conquête
militaire, mais aussi « une organisation
politique ainsi qu’un projet économique
et culturel » (p. 503). A l’expédition
en Egypte (1798) suit la conquête de l’Algérie
(1830) où l’administration turque est
immédiatement expulsée ; sous
la IIIème République, la Tunisie est
occupée (1881) puis le Maroc. C’est
alors que l’Orient acquiert une image nouvelle,
il est source d’inspiration poétique,
des revues voient le jour, comme la Revue du
monde musulman en 1906 fondée par Alfred
Le Châtelier. A Paris, comme le rappelle Michel
Renard, un projet de Mosquée est avancé
en 1846 et sa première réalisation
a lieu en 1856. Par ailleurs, le saint-simonisme
où les articles de Michel Chevalier dévoilent
une Méditerranée devenue « le
lit nuptial de l’Occident et de l’Orient »
(p. 628) contribue à l’essor d’une
image positive de l’islam. Le rayonnement
nouveau dont jouit l’islam à la fin
du 19ème siècle se manifeste
explicitement par quelques conversions célèbres :
Ismaÿl Urbain (1811-1884), Christian Cherfils,
le docteur Philippe Grenier (1865-1944). Il faut
citer aussi l’éblouissante Isabelle
Eberhardt, romancière au tempérament
d’artiste de la fin du XIX° siècle
qui écrit : « L’Islam
m’a jeté ce charme puissant et profond
qui, par les fibres les plus mystérieuses
de mon être, m’a attachée pour
jamais à la terre étrange du Dar el-Islam… »
(p. 640). La question de l’orientalisme se
pose alors ainsi que la succession d’images
hostiles ou idéalisées. Face à
la colonisation et l’exportation de la civilisation
européenne et de son cortège d’idéologie
républicaine, Pierre Loti exprime avec
lyrisme son inquiétude : « Ô
Moghreb sombre, reste, bien longtemps encore, muré,
impénétrable aux choses nouvelles,
tourne bien le dos à l’Europe et immobilise-toi
dans les choses passées. Dors bien longtemps
et continue ton vieux rêve, afin qu’au
moins il y ait un dernier pays où les hommes
fassent leur prière » (p. 661).
Temps présent
Au vingtième siècle,
la présence de l’islam en France se
fait plus visible. En 1937 le projet de construction
d’une moquée à Marseille voit
le jour. Le maire, Henri Tasso, écrit au
préfet : « Notre attention
a été attirée à maintes
reprises sur la condition misérable de certains
musulmans de passage en notre ville et nous avons
estimé qu’il était du devoir
de Marseille de donner à nos frères
arabes un témoignage de notre affection en
leur réservant un foyer. De plus, les 20 000
résidents en notre ville se trouvent privés
du secours de leur culte, par suite de l’absence
d’édifice consacré ».
Admirable souci de l’autre et du droit qu’il
a d’exercer sa religion. Pourtant, de Moquée
à Marseille, point il y aura, et l’échec
de ce projet est imputable aux musulmans eux-mêmes
et aux divisions entre les différents chefs
religieux (p. 733). Quant au projet de 1942, il
est arrêté par la seconde guerre mondiale.
C’est aussi le début
de la propagande salafiste dans les milieux nord
africain sous l’impulsion d’Abdelhamid
ben Bâdîs (1889-1940), un lettré
de Constantine. Les conversions au cours du XXe
siècle sont nombreuses : Roger Garaudy,
Maurice Béjart, Vincent Monteil. Mais il
faut rappeler la diversité des motivations.
Gilles Couvreur parle à ce propos des « devenus
musulmans » (p. 779). Est évoquée
la question des musulmans passant au christianisme
et du problème théologique que constitue
l’apostasie en islam. Se pose aussi le problème
des difficultés spécifiques dans l’exercice
même du culte musulman : absence de patrimoine
d’édifices de culte et manque de mosquées,
absence d’aumônerie musulmane dans l’école
publique ; problème du statut social
des imams qui sont de nationalité étrangère ;
déficit en science musulmane ; problème
de l’intégration du musulman à
un cadre laïc. Le Père Christian Delorme
qui participa comme le rappelle Catherine Wihtol
de Wenden à la marchée des Beurs le
15 octobre 1983 (p. 806) rédige le chapitre
sur le dialogue islamo-chrétien. Il
dresse une synthèse des acteurs, des associations,
des mouvements, des événements du
dialogue inter-religieux depuis plus d’un
siècle. Le Père Delorme souligne avec
justesse la genèse de rencontres et la contribution
remarquable de Massignon, apôtre fervent de
la rencontre. Acteur lui-même de ce dialogue,
il relève depuis le début des années
1990 un déplacement de la problématique sous
les effets conjoints de l’actualité
internationale, de violences religieuses, et, ajoutons-nous,
la montée visible de l’islamisme :
l’enjeu aujourd'hui du dialogue n’est
plus tant la rencontre et la réflexion théologique
que le souci de vivre ensemble en paix. Des efforts
de rencontres perdurent cependant, à l’exemple
de la présence du Cardinal Philippe Barbarin
lors de l’inauguration de la grande Mosquée
à Villeurbanne en avril 2006. Et Delorme
de commenter, « ainsi, d’une certaine
façon, celui-ci rendait la politesse à
l’émir Abd el-Kader qui, tout juste
libéré de sa captivité, avait
été présent, en décembre
1852, à l’inauguration de la statue
de la Vierge qui, du haut de la colline de Fourvière,
surplombe Lyon » (p. 956).
Sous les feux incessants de l’actualité
internationale, il est devenu difficile de parler
de l’islam avec objectivité :
« au mieux l’islam est perçu
comme une religion d’exclus, comme le mode
privilégié d’expression, l’exutoire
symbolique des frustrations sociales et politiques
de populations victimes d’une mondialisation
injuste et d’un déni démocratique.
Au pire, l’islam serait une pathologie sociale
dont il faudrait pouvoir prévenir les effets
déstructurants sur le contrat républicain.
Tout discours nuancé semble voué à
demeurer marginal quand il n’est pas raillé
comme angélique et complaisant »
(p. 971) écrit Franck Frégosi. En
cette dernière partie, l’orientalisme
est réhabilité : Contrairement
à ce qu’a pu affirmer Edward Saïd,
il n’a pas toujours été l’instrument
du politique. Mais l’orientalisme en éclairant
l’Orient l’a aussi désenchanté
de ses mystères. L’Orient, aujourd'hui,
n’est plus ‘‘lointain, exotique,
autre’’ » (p. 1019) conclut
le poète Abdelwahab Meddeb.
Remarques autour
de trois figures clefs
Au-delà du problème
de la forme que nous avons susmentionné,
et de la qualité forcément hétérogène
de ces contributions, nous voudrions apporter quelques
remarques autour de trois figures : Saint Thomas
d’Aquin, Charles de Foucault et Jean-Mohammed
Abd-El-Jalil.
Saint Thomas d’Aquin
et l’islam
Les quatre pages que Dominique Iogna-Prat
et John Tolan consacrent à Saint Thomas (pp.
209-212) méritent quelques remarques dans
la mesure où elles ne nous semblent pas rendre
fidèlement de la théologie de l’Aquinate
à l’égard de l’islam,
de sa richesse et surtout de sa postérité.
Les auteurs rapportent l’analyse de saint
Thomas dans la Somme contre les Gentils,
œuvre théologique à caractère
apologétique. Mais il aurait fallu d’abord
et surtout faire mention du De Rationibus Fidei
contra Saracenos, rédigé après
la Somme contre les Gentils et qui fonde
l’idée selon laquelle les chrétiens
et les musulmans peuvent réellement se rencontrer
dans la mesure où ils partagent le même
besoin de vérité et la même
disposition à l’accueillir[1].
Thomas y propose une véritable méthode
théologique du dialogue dont l’influence
s’exerce encore aujourd'hui : nécessité
de rechercher un langage commun, refus de convaincre
par des arguments car la foi est un don et non une
démonstration, distinguer le discours adressé
aux chrétiens de celui destiné à
des non-chrétiens...
Charles de Foucault et
l’islam
La présentation de Charles
de Foucault par Michel Dousse (pp. 643-647) doit
être lue à la lumière de l’article
de Jacques Frémeaux sur « les
ambiguïtés de l’idéologie
coloniale » (pp.528-543). En effet, si
Charles de Foucault a le souci de la vérité
lorsque l’on évoque l’islam,
s’il partage le désir de purifier les
présentations de l’islam des fausses
idées, des fables et des fantasmagories,
il partage aussi la conviction qu’il est du
devoir de la France d’apporter la civilisation
à ces terres du Maghreb, mais aussi d’y
annoncer explicitement le Christ. Dans une lettre
écrite à René Bazin en 1906,
à laquelle Jacques Frémeaux fait d’ailleurs
allusion (p. 539), Charles de Foucault écrit :
« Ma pensée est que si, petit
à petit, doucement, les musulmans de notre
empire colonial du nord de l'Afrique ne se convertissent
pas, il se produira un mouvement nationaliste analogue
à celui de la Turquie : une élite
intellectuelle se formera dans les grandes villes,
instruite à la française, sans avoir
l'esprit ni le cœur français, élite
qui aura perdu toute foi islamique, mais qui en
gardera l'étiquette pour pouvoir par elle
influencer les masses ; d'autre part, la masse des
nomades et des campagnards restera ignorante, éloignée
de nous, fermement mahométane, portée
à la haine et au mépris des Français
par sa religion, par ses marabouts, par les contacts
qu'elle a avec les Français (représentants
de l'autorité, colons, commerçants),
contacts qui trop souvent ne sont pas propres à
nous faire aimer d'elle[2] ».
Cela dit, la position de Charles de Foucault visait
d’abord les Français qui regardaient
avec mépris ces indigènes, « fussent-ils
chrétiens » (p. 538).
Jean-Mohammed Abd-El-Jalil
De même que le Père
Anastase de Bagdad, qui joua pourtant un rôle
central dans la cheminement spirituel de Louis Massignon,
est à peine mentionné[3],
il est une autre figure qui aurait mérité
au moins quelques lignes : c’est celle
de Jean-Mohammed Abd-El-Jalil, marocain venant de
la ville de Fès[4].
Après des études à la Sorbonne,
il décida à l’âge de vingt-trois
ans de demander le baptême à l’Église
catholique en 1928, puis d’offrir sa vie à
la suite de Saint François d’Assise
en 1929. Cette conversion d’un jeune musulman
appartenant à une famille profondément
pieuse et respectée, reste à cette
époque très marginale. Elle suscita
cependant un vif émoi parmi les musulmans
de son pays d’origine et reposa, pour la première
fois au XXe siècle, la question
brûlante de l’apostasie en islam[5].
Au-delà de ce parcours spirituel et intellectuel
riche et original – l’homme fut un élève
de Jacques Maritain – Jean-Mohammed Abd-El-Jalil
enseigna à l’Institut Catholique de
Paris. Ses livres et articles sur l’Islam
eurent un grand retentissement auprès du
public français et chrétien :
contrairement aux orientalistes polémiques
ou à l’écriture d’essais
au ton caustique, voire ironique, comme ceux du
Père Lammens, ils offraient une lecture respectueuse
et profonde des valeurs intérieures de l’Islam[6].
fr. Emmanuel Pisani
o.p.
[1]
Saint Thomas
d’Aquin, De rationibus fidei ad cantorem
antiochenum, Editio Leonina, t. 40B, 57-73.
On aura recours à l’excellente introduction
et traduction française de Gilles Emery :
Thomas d’Aquin, Les Raisons de la foi
- Les Articles de la foi et les sacrements de
l'Eglise, Paris, Le Cerf, Collection Sagesses
chrétiennes, 306 pages.
[2]
Extrait de
la lettre adressée à René
Bazin parue dans le Bulletin du Bureau catholique
de presse, n° 5, octobre 1917. On pourra
consulter la contribution du Père François
Daguet au Colloque de la Revu thomiste
consacré au thème « Saint
Thomas et la théologie des religions »
in François Daguet, « J. Maritain,
héritier de Thomas d’Aquin et de
Charles de Foucault », Revue thomiste,
janvier-juin 2006, T. CVI, no 1-2, pp. 205-244.
[3]
Louis Massignon,
Autour d'une conversion. Lettres de
Louis Massignon et de ses parents au père
Anastase de Bagdad. Textes choisis et annotés
par Daniel Massignon. Préface par le père
Maurice Borrmans, Paris, Cerf, 2004, 114 pages.
maj 15.02.2007
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