Les versets 1-11 du livre des Actes sont constitués dun prologue (v. 1-5) et du récit proprement dit de la rencontre avec Jésus préalable à lAscension (v. 6-11). Quand on parcourt le second passage indépendamment du premier, force est de constater que nous sommes dans la ligne de la finale de Luc : il est composé de deux ensembles, une rencontre de Jésus avec ses disciples (v. 6-8) qui paraît être lécho dune source, et lévocation proprement dite de lAscension (v. 9-11), avec présence de nuée et danges, qui sapparente à une mise en scène de la montée au ciel. Remarquons toutefois quen labsence du prologue, ce dernier ensemble semblerait présenter lAscension comme le mode de lentrée dans la vie éternelle, autrement dit comme le mode de la Résurrection. À la manière dÉlie.
Cest donc le prologue qui joue un rôle déterminant. Avec ce prologue, on sait que lentretien qui va avoir lieu avec les disciples se situe dans le temps qui suit la résurrection, et donc que lAscension nest pas un autre mode dentrée dans la vie éternelle, mais simplement un moyen de remonter vers Dieu ; en outre, le temps qui sépare la Résurrection de lAscension est en quelque sorte calibré : il dure quarante jours. Cest le temps des entretiens sur le Royaume, comme dans la finale de Luc ou dans celle des Actes (28,31), mais cest aussi le temps des apparitions.
Boismard et Lamouille7 évoquent la signification de ce temps : « Dans lAT, ce temps désigne souvent une période de préparation, dattente. Moïse passe quarante jours sur la montagne du Sinaï (Ex 24,18), au cours desquels il écrit les paroles de lAlliance sur les tables de pierre (Ex 34,28). Cest le temps dont Élie, le prophète au bord du désespoir, a besoin pour se rendre à lHoreb où lui sera signifiée sa nouvelle mission (1 R 19,8). Dans le NT, ce temps désigne encore la période passée par Jésus au désert entre son baptême où il vient dêtre investi de sa mission et son entrée effective dans le ministère (Lc 4 ,2). Ces divers précédents semblent donc indiquer que le temps des apparitions est le temps de la préparation à une mission future. »
Cette présentation est juste, et elle explique le temps dattente de lEsprit-Saint qui sera évoqué dans la suite du chapitre, mais elle néglige deux points importants qui ressortent du contexte et sont liés lun à lautre : ce temps est dune part le temps de linstitution des témoins, il marque dautre part le terme des apparitions pascales.
Le mot témoin apparaissait déjà dans le chapitre 24 de Luc, au verset 48 ; on va le retrouver au verset 22 : cest un terme clé de la Sciences Bibliques lucanienne8. Il apparaît au début de lévangile de Luc, en 1,2 : les témoins sont la raison du crédit que lon peut faire à son récit ; mais ils sont surtout à lorigine du crédit que lon peut donner à la résurrection : « Dieu la ressuscité, ce Jésus ; nous en sommes tous témoins » (Ac 2,42 = Ac 3,15 : voir aussi Ac 5,32). Les témoins sont singularisés du reste du peuple comme le montre Ac 10,39-41 : « Et nous, nous sommes témoins de tout ce quil a fait dans le pays des Juifs et à Jérusalem. Lui quils sont allés jusquà faire mourir en le suspendant au gibet, Dieu la ressuscité le troisième jour et lui a donné de se manifester, non à tout le peuple, mais aux témoins que Dieu avait choisis davance, à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection dentre les morts » (voir aussi Ac 121-22 qui est presque aussi explicite) ; cette mise à lécart nest pas le fruit dune volonté humaine mais le résultat du choix de Dieu.
Le témoin par excellence est donc témoin de la Résurrection, avec cette particularité davoir « mangé et bu avec Jésus après la résurrection ». Les témoins sont en nombre limité précisément parce que le temps du « manger et du boire » après la résurrection est lui-même limité : les quarante jours marquent la date limite pour linstitution de témoins, la date limite aussi et par suite des apparitions que Luc pourrait qualifier de pascales. Aux yeux de Luc, et quel que soit son attachement à lapôtre Paul, celui-ci ne saurait donc être un témoin au sens fort, et lapparition dont il a bénéficié sur le chemin de Damas ne saurait être comparable à celles quont connu les apôtres au lendemain de la résurrection ; ce nest bien sûr pas lavis de Paul qui, en 1 Co 15, met sur le même plan lapparition aux disciples et celle dont il a bénéficié « en dernier lieu ».
8 Un bibliographie abondante sur ce thème chez Luc est fournie par J. Dupont, « Les discours de Pierre » dans Nouvelles études sur les Actes des Apôtres, Coll. Lectio divina n° 118, Paris, Cerf, p. 58-111, ici note 35 p. 71.
Version 1.0 - septembre 1999
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