Le texte qui nous intéresse ici est celui de Ac 2, 1-13. Lévénement a lieu lors de la fête de Pentecôte, autrement dit lors dune grande fête juive des moissons conduisant un grand nombre de pèlerins vers Jérusalem : le verset 5 traduit cette ambiance. Ambiance de fête et de communion : on remarquera une fois de plus labondance des emplois de ladjectif « tout » ou « tous » dans nos versets (1, 2, 4, 5, 7, 12).
Les disciples, représentés dans notre texte par un « ils » indéterminé et globalisant, sont rassemblés un même lieu : insistance sur la communion que, paradoxalement, le don des langues va rompre et recréer. Le phénomène du don des langues est décrit de manière apocalyptique : cest en effet une manifestation de Dieu lui-même ; feu et vent sont donc au rendez-vous (Ex 3,2 ; 9,23 etc.). Sa description donne sans doute laccent théologique dominant de nos versets : lEsprit Saint individualise les personnes (« il sen posa une sur chacun deux », v. 3) et les langues (« selon que lEsprit leur donnait de sexprimer », v. 4) tout en rassemblant, à partir dune même expérience.
Le don de lEsprit induit un phénomène particulier, qui est en fait double : celui de parler dune part, en dautres langues dautre part, et très précisément, pour reprendre le texte grec, « hétéroglossie ». La première opération de lEsprit est donc de délier les langues, de pousser à parler. Mais il ne sagit pas ou plus de nimporte quelle parole : cest celle que veut lEsprit. Autrement dit, cest Dieu qui parle par la bouche des disciples, et plus spécialement pour Luc, par celle des apôtres : de fait, la suite du livre des Actes sera pour une large part composée de discours. Et de quoi va-t-il sagir par ces discours ? Déclairer, dinterpréter pour les auditeurs les faits, les événements, nous dirions aujourdhui les signes des temps, autrement dit les traces de la présence et de laction de Dieu dans notre monde.
Excursus : Les signes des temps
Peut-être peut-on rappeler ici que cette expression « signes des temps » est revenue à plusieurs reprises au Concile Vatican II, en particulier dans la constitution sur lÉglise dans le monde de ce temps : « lÉglise a le devoir, à tout moment, de scruter les signes des temps et de les interpréter à la lumière de lÉvangile, de telle sorte quelle puisse répondre, dune manière adaptée à chaque génération, aux questions éternelles des hommes sur le sens de la vie présente et future et sur leurs relations réciproques » (4, §1).
Et encore : « Le peuple de Dieu sefforce de discerner dans les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels il participe avec dautres hommes, quels sont les signes véritables de la présence ou du dessein de Dieu » (11, §1).
On comprend, à partir du texte des Actes, que cette lecture nest pas tant le fruit de lintelligence personnelle que dune révélation et dune plénitude dEsprit Saint.
Le deuxième effet de cette « plénification » par lEsprit est donc de parler en dautres langues. Lidée est à nouveau exprimée dans les versets 6, 8 et 11. Sagit-il bien dhétéroglossie ou de glossolalie, autrement dit du « parler en langues » dont il sera question en 10,46 ou 19,6 et, bien sûr, longuement en 1 Co 12 ou 14 ? Ce qui peut conduire à sinterroger, cest en particulier la remarque des gens alentour : « ils sont pleins de vin doux » (v. 13). Mais le frère Claude-Jean-Marie trouve dautres motifs de sinterroger :
Pour notre auteur, il y a donc eu un phénomène classique de parler en langues, accompagné dun miracle daudition. Le frère Claude-Jean-Marie rappelle dailleurs que, dans la première lettre aux Corinthiens, le phénomène de glossolalie doit saccompagner dun charisme dinterprétation destiné à édifier lassemblée (12, 10. 30 ; 14, 5. 13. 27-28).
À mon avis, comme souvent chez Luc, la discontinuité constatée doit plutôt être le signe dun mixage de traditions diverses. Autrement dit, il est à la fois question de glossolalie et dhétéroglossie. Claude-Jean-Marie a raison de constater que le texte évoque plutôt un phénomène de glossolalie, mais il nen reste pas moins que Luc parle dhétéroglossie : na-t-il pas une intention précise pour ce faire, pour réinterpréter lévénement ? Cette intention est claire : pour notre auteur, la Pentecôte est une reprise de lévénement de Babel.
Ce texte étrange évoque à première lecture une sorte de vengeance de Dieu devant les entreprises des hommes : ceux-ci parlent une seule langue, et peuvent donc se permettre de se lancer dans la construction dune tour qui va les rapprocher du ciel et de Dieu. Dieu alors se dit : « Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres » (Gn 11,7). Le résultat de linitiative divine est la dispersion des hommes qui sont incapables de sunir dans leur entreprise.
Ne nous appesantissons pas sur linitiative divine : sa valeur a été fort bien expliquée par Marie Balmary dans son ouvrage « Le Sacrifice interdit » (Grasset, 1986). Le texte des Actes évoque donc lui aussi une foule rassemblée, à partir de gens de toutes les nations, et un phénomène linguistique. Lorsquon le lit sur larrière-plan du récit de Babel, on comprend la nouveauté de la Pentecôte : ce qui fait lunité des peuples, ce nest plus lidentité de langue, et une initiative personnelle, mais le don de lEsprit et la volonté de Dieu.
Cette réinterprétation théologique est certainement luvre de Luc : dans les Actes des Apôtres, il ne cesse en effet de manifester son souci de lunité, et il en donne ici en quelque sorte la recette. Mais cette réinterprétation se laisse donc percevoir sur le plan littéraire, phénomène que lon retrouvera dans le récit de la mise à mort dÉtienne.
Version 1.0 - septembre 1999
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