Le premier de nos récits définit en quelque sorte lengagement du chrétien, selon quatre axes : enseignement, communion fraternelle, fraction du pain (eucharistie), prières. On peut se demander si ces quatre points ne forment pas les différents accents des rassemblements chrétiens de lépoque, comme cest encore plus ou moins le cas aujourdhui dans nos assemblées dominicales. Mais J. Dupont consacre un article9 au terme de « communion » ou koinônia, et on peut en retirer les éléments suivants :
1. Dans le contexte, le terme peut renvoyer à la communion eucharistique, à la communion hiérarchique, au partage des biens, à la communion des esprits.
2. Les emplois de koinos en 2,44 et 4,32 laissent entendre que « les chrétiens restent légalement propriétaires de ce qui leur appartient, mais, au lieu de le traiter comme possession privée, ils le mettent à la disposition de tous ».
3. Cette mise à disposition est exprimée en des termes qui rappellent lidéal de lamitié grecque : « entre amis, tout est commun », ou bien « entre amis, rien nappartient en propre », ou bien « ils forment une seule âme ».
4. Mais sils réalisent cet idéal damitié, cest « en tant que croyants », une appellation qui revient dans les trois sommaires.
À propos de ce même idéal damitié et de son traitement par Luc, un commentateur des Actes, R.J. Dillon, fait la remarque suivante : « Le langage de Luc fait écho au proverbe grec à propos des amis (Platon, République, 4,424a ; 5,449c), que Luc réinterprète typiquement au moyen de lexclusion biblique de la pauvreté en Israël (v. 34a = Dt 15,4) ».
La traduction ci-dessus présentée est trompeuse : elle suggère lexistence de deux verbes, être assidu et être fidèle, pour gouverner nos quatre axes ; la réalité est quil ny a quun seul verbe, proskarterew, quon traduit par se consacrer, sattacher à, avec tout à la fois lidée dune intensité et dune continuité. Cest ce même verbe quon retrouve en 1,14 ou 2,46 ou 6,4. On pourrait traduire par « se donner tout entier », en loccurrence à la communauté. Cest sans doute à la lumière de cet engagement que peut sapprécier la faute dAnanie et de Saphire qui ont retenu quelque chose deux-mêmes. Les quatre axes seront repris et développés dans les versets qui vont suivre.
Aussitôt après avoir présenté la communauté, Luc définit son environnement, hésitant entre létonnement et lhostilité. Les « prodiges et les signes » sont une expression classique chez Luc, du moins dans les Actes, et presque stéréotypée dans le NT : Ac 2,19 ; 4,30 ; 5,12 ; 6,8 ; 7,36 ; 14,3 ; 15,12 et une fois en Matthieu (24,24), Marc (13,22) et Jean (4,48). Létude des passages lucaniens montre que lexpression est exclusivement réservée chez lui à ceux qui jouent un rôle majeur dans les Actes, les apôtres, Paul et Barnabé, et même Moïse, bref les envoyés de Dieu, que Dieu accrédite précisément par ces « signes et prodiges » ; cet usage rejoint celui des évangélistes. Ces prodiges et signes manifestent à leur manière lirruption des derniers temps. On comprend alors la crainte : cest celle que lon peut ressentir devant laction de Dieu.
À partir du verset 44, Luc revient sur la « communion fraternelle, qui sexprime dans le partage des biens. Ou plutôt dans la justice : « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses nécessités ». On peut se demander jusquoù allait la vente des propriétés et des biens, car il ne sagissait pas alors, comme cela se fera plus tard avec un Antoine, de partir sinstaller au désert : Ananie et Saphire ne vendront « quune » propriété, Luc laissant supposer quils avaient dautres biens ; auquel cas la vente ne concernait alors que le superflu. Ou bien, il ny avait pas tant de ventes, mais surtout une mise en commun. Cest ce que laisse effectivement entendre le verset 46, où il est toujours fait mention des maisons de chacun.
À partir de ce verset 46, Luc revient sur la prière assidue et la fraction du pain : la première a lieu au Temple, la deuxième à la maison. Les apôtres nont pas rompu avec le Temple, à la manière des Esséniens : dans les chapitres qui vont suivre, on les y retrouve volontiers ; ils y sont pour la prière de la neuvième heure (3,1). Cette rupture ninterviendra que plus tard, en partie du fait de lentrée en scène dans la communauté chrétienne des païens et de la formation dune chrétienté ailleurs quà Jérusalem - le discours dÉtienne, très critique vis-à-vis du Temple, sera significatif de cette évolution-, en partie à la suite de la révolte juive à laquelle les chrétiens ont refusé de prendre part.
La fraction du pain a un caractère domestique : ce sera encore le cas à Troas, en Ac 20,8. Ce seul fait invalide la prétention de Luc pour lequel la prédication de Pierre a provoqué trois mille baptêmes : on ne pouvait réunir une telle foule dans une maison Luc est sans doute plus près de la vérité dans sa conclusion du verset 47 : le Seigneur adjoint « ceux qui seraient sauvés ». Il le fait « epi to auto », un terme qui peut être traduit de diverses manières : pour la Bible de Jérusalem, il faut entendre « à la communauté » ; J. Dupont commente : « les croyants ont conscience de constituer une réalité unique, un yahad, assemblée ou communauté, à laquelle le Seigneur adjoint quotidiennement de nouveaux membres ». Allégresse et simplicité (ou humilité) caractérisent cette célébration : ce sont encore des signes eschatologiques.
9 J. Dupont, « Lunion entre les premiers chrétiens dans les Actes des Apôtres », dans Nouvelles Études sur les Actes des Apôtres, Coll. Lectio Divina 118, Paris, Cerf, 1984, p. 296-318.
Version 1.0 - septembre 1999
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