Les Actes des Apôtres ne sont pas seulement remarquables par les faits quils décrivent, mais aussi par les discours fort nombreux qui les scandent. À tout Seigneur, tout honneur, les premiers discours sont de la bouche de Pierre10 : il est intéressant de mettre en parallèle celui du chapitre 2 et celui du chapitre 3.
| Ac 2:14
« Hommes de Judée et vous tous qui résidez à Jérusalem, apprenez ceci, prêtez loreille à mes paroles. Ac 2:15 Non, ces gens ne sont pas ivres, comme vous le supposez ; ce nest dailleurs que la troisième heure du jour. Ac 2:16 Mais cest bien ce qua dit le prophète : Ac 2:17 Il se fera dans les derniers jours, dit le Seigneur, que je répandrai de mon Esprit sur toute chair. Alors vos fils et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos vieillards des songes. Ac 2:18 Et moi, sur mes serviteurs et sur mes servantes je répandrai de mon Esprit. Ac 2:19 Et je ferai paraître des prodiges là-haut dans le ciel et des signes ici-bas sur la terre. Ac 2:20 Le soleil se changera en ténèbres et la lune en sang, avant que vienne le Jour du Seigneur, ce grand Jour. Ac 2:21 Et quiconque alors invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. Ac 2:22 « Hommes dIsraël, écoutez ces paroles. Jésus le Nazôréen, cet homme que Dieu a accrédité auprès de vous par les miracles, prodiges et signes quil a opérés par lui au milieu de vous, ainsi que vous le savez vous-mêmes, Ac 2:23 cet homme qui avait été livré selon le dessein bien arrêté et la prescience de Dieu, vous lavez pris et fait mourir en le clouant à la croix par la main des impies, Ac 2:24 mais Dieu la ressuscité, le délivrant des affres de lHadès. Aussi bien nétait-il pas possible quil fût retenu en son pouvoir ; Ac 2:25 car David dit à son sujet : Je voyais sans cesse le Seigneur devant moi, car il est à ma droite, pour que je ne vacille pas. Ac 2:26 Aussi mon coeur sest-il réjoui et ma langue a-t-elle jubilé ; ma chair elle-même reposera dans lespérance Ac 2:27 que tu nabandonneras pas mon âme à lHadès et ne laisseras pas ton Saint voir la corruption. Ac 2:28 Tu mas fait connaître des chemins de vie, tu me rempliras de joie en ta présence. Ac 2:29 « Frères, il est permis de vous le dire en toute assurance : le patriarche David est mort et a été enseveli, et son tombeau est encore aujourdhui parmi nous. Ac 2:30 Mais comme il était prophète et savait que Dieu lui avait juré par serment de faire asseoir sur son trône un descendant de son sang, Ac 2:31 il a vu davance et annoncé la résurrection du Christ qui, en effet, na pas été abandonné à lHadès, et dont la chair na pas vu la corruption : Ac 2:32 Dieu la ressuscité, ce Jésus ; nous en sommes tous témoins. Ac 2:33 Et maintenant, exalté par la droite de Dieu, il a reçu du Père lEsprit Saint, objet de la promesse, et la répandu. Cest là ce que vous voyez et entendez. Ac 2:34 Car David, lui, nest pas monté aux cieux ; or il dit lui-même : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Siège à ma droite, Ac 2:35 Jusquà ce que jaie fait de tes ennemis un escabeau pour tes pieds. Ac 2:36 « Que toute la maison dIsraël le sache donc avec certitude : Dieu la fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié. » |
Ac 3:12
« Hommes dIsraël, pourquoi vous étonner de cela ? Quavez-vous à nous regarder, comme si cétait par notre propre puissance ou grâce à notre piété que nous avons fait marcher cet homme ? Ac 3:13 Le Dieu dAbraham, dIsaac et de Jacob, le Dieu de nos pères a glorifié son serviteur Jésus que vous, vous avez livré et que vous avez renié devant Pilate, alors quil était décidé à le relâcher. Ac 3:14 Mais vous, vous avez chargé le Saint et le juste ; vous avez réclamé la grâce dun assassin, Ac 3:15 tandis que vous faisiez mourir le prince de la vie. Dieu la ressuscité des morts : nous en sommes témoins. Ac 3:16 Et par la foi en son nom, à cet homme que vous voyez et connaissez, ce nom même a rendu la force, et cest la foi en lui qui, devant vous tous, la rétabli en pleine santé. Ac 3:17 « Cependant, frères, je sais que cest par ignorance que vous avez agi, ainsi dailleurs que vos chefs. Ac 3:18 Dieu, lui, a ainsi accompli ce quil avait annoncé davance par la bouche de tous les prophètes, que son Christ souffrirait. Ac 3:19 Repentez-vous donc et convertissez-vous, afin que vos péchés soient effacés, Ac 3:20 et quainsi le Seigneur fasse venir le temps du répit. Il enverra alors le Christ qui vous a été destiné, Jésus, Ac 3:21 celui que le ciel doit garder jusquaux temps de la restauration universelle dont Dieu a parlé par la bouche de ses saints prophètes. Ac 3:22 Moïse, dabord, a dit : Le Seigneur Dieu vous suscitera dentre vos frères un prophète semblable à moi ; vous lécouterez en tout ce quil vous dira. Ac 3:23 Quiconque nécoutera pas ce prophète sera exterminé du sein du peuple. Ac 3:24 Tous les prophètes, ensuite, qui ont parlé depuis Samuel et ses successeurs, ont pareillement annoncé ces jours-ci. Ac 3:25 « Vous êtes, vous, les fils des prophètes et de lalliance que Dieu a conclue avec nos pères quand il a dit à Abraham : Et en ta postérité seront bénies toutes les familles de la terre. Ac 3:26 Cest pour vous dabord que Dieu a ressuscité son Serviteur et la envoyé vous bénir, du moment que chacun de vous se détourne de ses perversités. » |
Quels sont les différents éléments littéraires qui contribuent à façonner ces discours ? Listons-les pour lun et lautre :
| Ac. 2
Apostrophe à partir dun fait Dénégation Justification par lÉcriture Prédication chrétienne de la résurrection Justification par lÉcriture Explication du fait Annonce du salut |
Ac. 3
Apostrophe à partir dun fait Dénégation Prédication chrétienne de la résurrection Explication du fait Annonce du salut Justification par lÉcriture Annonce du salut |
Le fait est clair : un même schéma, que lon peut qualifier de kérygmatique, structure les deux discours11. Ce schéma était peut-être celui des premiers prédicateurs, mais il est plus sûrement encore celui de Luc. Ce qui ne veut absolument pas dire que notre évangéliste ait inventé la substance de ces discours : ceux-ci, comme on va le voir, rendent un « son primitif », et il est infiniment plus probable que Luc a travaillé à partir de notes.
Considérons le discours du chapitre 3 un peu plus en détail.
La cause, mais lon serait tenté de dire « le prétexte », est une guérison effectuée par Pierre. Cette guérison est un signe de la venue du Royaume, et lapôtre se doit de lexpliquer à ses auditeurs.
Son point de départ nest pas lÉcriture, à la différence du chapitre 2 : Pierre passe demblée à la prédication kérygmatique, dune manière dailleurs assez agressive, en chargeant fortement son auditoire12. Lexpression est très juive (« Dieu dAbraham, dIsaac et de Jacob », « son serviteur », « le Saint »), mais elle prend appui sur la tradition chrétienne qui dédouane Pilate.
Le cur de cette annonce se trouve au verset 15, et il est aussi celui que lon retrouve au chapitre 2 : « Dieu a ressuscité Jésus des morts ». Il faut y ajouter la note lucanienne du témoignage que lon va retrouver en 5,30 ; 10,40-42 ; 13,30-31 etc. Le verset est presque mot pour mot équivalent à 2,32. La forme de lannonce est active, Dieu étant le sujet : il semble que ce soit la prédication primitive la plus originelle (Ac 5,30 ; Jn 2,22 ; 21,14 ; Rm 4,24 ; 8,11 ; 10,9 ; 1 Th 1,10 ; 4,14 etc.) ; la note lucanienne consiste à opposer laction de Dieu à celle des Jérusalémites.
Avec le verset 16, Pierre donne la source ultime de la guérison, laction du nom de Jésus au cur du croyant. Le discours pourrait sarrêter là, mais il continue : après avoir dédouané Pilate, Pierre dédouane ses auditeurs quil vient pourtant de prendre violemment à partie. Lexcuse donnée aux Juifs est en fait double : lignorance dune part, mais aussi laccomplissement du plan salvifique de Dieu. Dieu sest en quelque sorte servi de lignorance des Juifs, manifestant ainsi son éternelle providence.
Mais cette providence est aussi considérée comme un accomplissement, celui de lÉcriture : on sait que cest là le thème du début de lévangile de Matthieu, mais lon constate donc que Luc nest pas absent de ce débat. Avec toutefois une orientation particulière : comme Luc le redira en 17,3, tout est accompli, y compris les souffrances de Jésus qui sont donc présentées comme annoncées par lÉcriture (J. Dupont invite à comparer pour sen assurer Lc 18,31 et Mc 10,33). Nous sommes au-delà de 2,23 où les promesses prophétiques portaient seulement sur la « tradition » de Jésus et non sur ses souffrances. Luc ne dit pas quel texte dÉcriture prophétise les souffrances de Jésus, mais on nen peut guère retenir dautre que Sagesse (2,18-20) ou Isaïe (52,13 53,12), textes que la liturgie des Ténèbres retient pour les jours saints.
Lannonce du salut passe par la requête dune conversion préalable. « Repentissez-vous » : les noms et verbes de même racine grecque apparaissent quatre fois chez Matthieu, trois fois chez Marc, jamais chez Jean, mais 21 fois dans lensemble Luc/Actes, à parts égales entre les deux textes ; on pourrait dire presque la même chose du deuxième verbe « convertissez-vous ». Cest dire combien ces deux thèmes ont les faveurs de Luc, en particulier dans les discours : 2,38 ; 5,31 ; J . Dupont fait observer quen dehors de Jérusalem, la rémission des péchés nest pas attachée au repentir, mais à la foi : cf. 10,43b ; 13,38-39.
Les versets 20-21 sont étranges13 : ils reflètent des conceptions christologiques très originales. Il y est successivement question dun « temps du répit » puis dun « temps de la restauration universelle », et au milieu de tout cela dun « Messie destiné », mais dabord « gardé au ciel ».
1. Le terme grec utilisé pour répit est ce que lon qualifie dhapax, cest-à-dire un terme utilisé une seule fois dans le Nouveau Testament : il évoque un renouvellement de la « psyché ».
2. Quant à celui utilisé pour la restauration, il aura une grande fortune postérieure : il sagit de lapocatastase ; le dictionnaire Oxford de lÉglise chrétienne parle dune doctrine morale selon laquelle toutes les créatures morales y compris les démons, partageront un jour la grâce du salut, et il ajoute que cette doctrine fut condamnée par le Concile de Constantinople en 543, après avoir été professée pourtant par Clément dAlexandrie, Origène et Grégoire de Nysse. Pour en rester au texte biblique, constatons que des termes de même racine se trouvent en Mt 17,11 et Hb 13,19, dans le dernier cas avec un sens affaibli et banal ; et constatons encore que Luc présente la doctrine en question comme annoncée par les prophètes.
3. Restent les thèmes « destiné » et « gardé au ciel » : le premier est un participe parfait passif issu là encore dun verbe rare qui signifie « avoir à portée de la main, choisir », on le retrouve en 22,14 et 26,16 (traduit successivement dans la B.J. par destiner et établir), autrement dit dans des discours ; le deuxième est un verbe beaucoup plus usuel dans le NT, et qui signifie « accueillir, recevoir, prendre, accepter ».
Force est de reconnaître que nous sommes là en présence de pensées très singulières, avec un vocabulaire qui, sil se retrouve quelque peu en 17,30-31, nest pas vraiment celui de Luc14 : il est plutôt celui de la première communauté chrétienne (cf. 1 Th 1,9-10), dans laquelle lattente du retour du Messie était vive (selon J. Dupont qui cite 1 Co 11,26 ; 16,22 ; Lc 22,15-18 ; mais C. H. Dodd doute de la vivacité de cette attente15). Comme on sait toutefois que lauteur prend soin de composer ses discours avec des thèmes que leurs auteurs supposés auraient pu employer, on peut légitimement se demander si la christologie ici présentée ne serait pas celle de Pierre : Cullmann, à partir de 3,13.24.26 et 4,25.27.30, autrement dit de la christologie dite du « Serviteur de Dieu » et des échos quelle trouve en 1 P 2,21-25, le pense16.
10 Pour J. Dupont, « Les discours de Pierre » dans Nouvelles études sur les Actes des Apôtres, Coll. Lectio divina n° 118, Paris, Cerf, p. 58-111, on compte 8 discours de Pierre dans les Actes, qui se répartissent « en deux groupes bien distincts : ceux qui annoncent le message chrétien à un auditoire qui ne la pas encore accueilli, ceux qui sadressent à la communauté chrétienne » (p. 61).
11 Le fait de cette « homogénéité » est connu depuis longtemps. Pour J. Dupont, op. cit., le schéma type est le suivant : un exorde de circonstance, un rappel du ministère de Jésus, des conditions dans lesquelles il est mort, une affirmation solennelle de sa résurrection, des explications qui éclairent par lÉcriture la signification de cette résurrection, lannonce de la rémission des péchés. Les variantes existent : le premier point est absent du discours dAntioche en Ac 13, le deuxième nest présent que « dans les discours les plus développés » et ne se rencontre donc point dans les discours des chapitres 3,4 et 5 etc.
12 J. Dupont note linsistance lucanienne sur la responsabilité des Juifs de Jérusalem (cf. Lc 23,2.4.5.20.22.23.25.51).
13 J. Dupont, art.cit., p. 79, parle dun texte « qui nest pas particulièrement clair ».
14 Pour U. Wilckens, Die Missionsreden der Apostelgeschichte, p.3 et 153-156, cité par Dupont, il sagirait dun fragment traditionnel remontant à une source juive baptiste plutôt que dun élément du christianisme primitif. Dupont (art. cit. p. 93, note 86), nombreux auteurs à lappui, ne suit pas cette façon de voir.
15 Apostolic Preaching, p. 33s, cité par Dupont.
16 On trouvera à nouveau chez Dupont, art. cit. p. 94-95, et en particulier note 94, les références sur cette question. Cullmann a repris et développé son hypothèse en plusieurs articles ou ouvrages, par exemple Christologie du Nouveau Testament, Neuchâtel-Paris, 1958, p. 66-68.
Version 1.0 - septembre 1999
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