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1. L’institution des Sept

Les versets à considérer sont les versets 1-6 du chapitre 6. L’introduction est vague et manifeste que Luc rapporte un événement qui n’est pas directement lié au contexte précédent : « en ces jours-là », « comme le nombre des disciples augmentait ». Il est difficile de préciser si, dans l’esprit de l’évangéliste, l’augmentation des disciples précise simplement le « en ces jours-là », ou si elle joue un rôle dans la naissance de la controverse : c’est parce que le nombre des disciples augmentait que… Cette dernière interprétation est tout à fait possible : l’augmentation du nombre des disciples se serait faite en faveur des juifs hellénistes qui, prenant une place de plus importante dans la communauté, revendiquent d’être traités en fonction de leur nombre.

Naissent donc des murmures, des bruits de couloir. Il faut peut-être garder au terme « murmures » un sens fort : le terme est celui que l’on retrouve en Ex 16 ou Nb 17, au moment de la marche du désert. Or notre passage se situe précisément à l’orée de la mission, à l’orée de la marche vers les païens : les murmures sont dirigés contre quelqu’un, autrefois Moïse et Aaron, ici les Hébreux, mais ils sont aussi en quelque sorte une invitation faite à Dieu pour qu’il intervienne. De fait, l’opposition Hellénistes/Hébreux, une fois résolue, sera le principe déterminant de la mission vers les païens.

Le conflit met face à face deux composantes juives : les juifs palestiniens, qui parlent l’araméen, et les juifs de la Diaspora, dont la langue usuelle est le grec. Cette différence de langue est très certainement aussi une différence de culture et de vision religieuse : ceci sera clairement manifesté dans le discours d’Étienne. Tous sont résidents à Jérusalem, mais ceux de la Diaspora sont donc des immigrants.

Le problème concerne la situation des veuves hellénistes, qui seraient négligées dans la « diaconie » quotidienne. Rappelons que, à l’époque, la situation des veuves est toujours délicate : elles sont livrées à elles-mêmes pour leur subsistance, du fait de l’absence du mari ; dans l’Ancien Testament, on recommande donc d’en prendre soin, par exemple en les confiant à leurs parents (Gn 38,11 ; Ex 20,22 ; Dt 10,18 etc.), et, dans le Nouveau Testament, seront mises en place des sortes de « guildes » de veuves (1 Tm 5,9). Mais il est difficile de cerner ce que fut exactement ce service quotidien : connaissant la tradition juive, on peut penser à une certaine forme d’aumône organisée par la communauté. Laquelle privilégierait donc les veuves indigènes.

Ce qui est très frappant dans la suite de notre texte, c’est que l’objet de la convocation de la communauté par les Douze n’apparaît aucunement motivée par ce problème précis : certes, il est question lors de l’assemblée d’un service à rendre, celui des tables, mais on ne voit guère en quoi la nomination de sept hommes pour ce service, plutôt que les Douze qui seraient censés l’avoir assuré jusqu’alors, résoudrait le problème du traitement des veuves hellénistes… On est donc conduit à penser, à la suite de nombreux commentateurs, que la nomination des sept n’a pas grand chose à voir avec l’occasion que précise Luc : c’est à lui que l’on doit de penser que cette nomination vise à résoudre un problème pratique, mais aussi que le problème des veuves était consécutif à une surcharge des Douze.

Un autre fait va dans le même sens, et il est bien connu. Les Sept sont apparemment nommés pour le service des tables, laissant aux Douze les tâches nobles de la prière et de l’annonce de la parole de Dieu. Mais lorsqu’on rencontre un peu plus loin quelques-uns des Sept, Étienne et Philippe, nous les voyons en acte de prédication : la nomination des Sept n’a donc rien à voir avec le service des tables, ni plus généralement avec le service tout court, entendu au sens de diaconie ; d’ailleurs, s’il est souvent question de service dans notre passage, aucun des Sept n’est jamais appelé ‘diacre’.

Quand on considère de plus près l’action des Sept, quand on constate qu’au même titre que les Douze, ils prononcent dans les Actes des discours, on est bien forcé de considérer qu’ils jouent un rôle équivalent à celui des Douze. Équivalent et non pas subordonné : la lecture du verset 6 suggère certes que l’imposition des mains est venue des Douze, et c’est certainement la volonté de Luc de le faire croire compte tenu de la prééminence qu’il accorde sans cesse aux Douze, mais cette lecture ne s’impose pas ; on peut parfaitement penser que c’est toute la communauté qui impose les mains, comme c’est elle qui a choisi : ce même geste d’imposition des mains est clairement le fait de toute la communauté en Ac 13,3.

Dès lors, que peut être le rôle des Douze ? Certains l’expliquent en référence à Dt 16,18, où le chiffre sept n’apparaît pourtant pas : il est uniquement le fait de traditions juives. L’interprétation la plus probable est tout simplement que, au même titre que le chiffre 12, ce chiffre 7 a une valeur symbolique : si le chiffre 12 renvoie à Israël, du fait de l’existence des Douze tribus, et si les Douze sont appelés non seulement à juger les 12 tribus, mais préalablement à les évangéliser, le chiffre 7 doit avoir la même valeur symbolique à l’égard de ceux qui sont au-delà des 12 tribus, autrement dit les païens.

Version 1.0 - septembre 1999
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