2. Des éléments nouveaux
La thèse de Finkelstein et Silberman est que les textes "historiques" de la Bible hébraïque ont été écrits pour l'essentiel au temps du roi Josias (VIIe siècle) et la mise en forme définitive est liée au travail d'Esdras (IVe siècle) : «Nous démontrerons que, pour l'essentiel, le Pentateuque fut une création de la monarchie tardive, destinée à propager l'idéologie et les besoins du Royaume de Juda, et qu'il est, de ce fait, étroitement lié à l'histoire deutéronimiste. Nous soutiendrons les savants qui affirment que l'histoire deutéronomiste fut compilée, en grande partie, sous le règne de Josias, afin de servir de fondement idéologique à des ambitions politiques et à des références religieuses particulières»13. Le terme historique demande à être précisé. Les auteurs anciens n'avaient pas le même sens de l'objectivité scientifique qu'aujourd'hui. Ils rapportent des événements, mais au sein d'une apologétique pour illustrer une conviction. La notion d'histoire doit donc être entendue avec nuance, autre les récits qui rapportent la geste des patriarches, autre les livres des Rois... L'étude littéraire des textes a montré que la mise en forme des récits seraient le fait de l'unification faite par Josias, puis du retour d'Exil. L'archéologie sur laquelle s'appuient Finkelstein et Silbermann radicalise cette analyse. 1. Les patriarchesSur la question des patriarches, l'ouvrage de Finkelstein et Silberman s'inscrit dans une perspective classique. En effet, les études bibliques reconnaissent sans peine (depuis plus d'un siècle) que les textes de la Genèse ne nous donnent pas une histoire fidèle des événements qui ont eu lieu aux origines. On reconnaissait depuis longtemps que textes écrits à Jérusalem plusieurs siècles après les événements, s'ils s'appuyaient sur des traditions orales, ne pouvaient rendre compte minutieusement des faits. À ce propos, on notait également que l'essentiel du texte était une légitimation du présent ; c'était aussi un idéal eschatologique projeté rétrospectivement sur les origines ; selon ces critères, on avait choisi parmi les traditions. Les auteurs ne se contentaient pas de mener un travail purement littéraire, attentif aux textes, à leurs contradictions, à leurs divergences et à l'aspect symphonique de l'ensemble ; ils cherchaient un enracinement historique. Dans des perspectives fort différentes, des érudits comme Allbright et de Vaux ont inscrit les patriarches dans les mouvements de nomades et des bédouins ; Benjamin Mazar les situe plus tard au temps de David... Finkelstein et Silberman sont plus radicaux : ils situent l'écriture des traditions au septième siècle14. 2. L'ExodeIl en allait de même de l'histoire de l'Exode. Depuis longtemps, les biblistes ont cessé de prendre les récits épiques à la lettre, reconnaissant que s'il y avait eu une fuite hors du pays d'Égypte ce ne pouvait être celle d'une masse humaine, mais d'un petit groupe apportant avec lui un esprit nouveau qui avait servi aux prophètes - comme Amos, Jérémie - de fondement pour leur défense d'un monothéisme strict. La migration d'une minorité d'hébreux dans la zone d'influence égyptienne ne fait aucune difficulté du point de vue historique15. Finkelstein et Silberman écartent cette solution et situent la mise en place des récits dans le contexte du septième siècle, au moment où il y a un double reflux des puissances assyriennes et égyptiennes. Le roi Josias veut conquérir les terres prises par les Assyriens et se trouve en opposition avec les Égyptiens qui veulent eux aussi profiter de la faiblesse assyrienne16. C'est pour légitimer son entreprise de reconquête qu'il fait appel à la figure de l'Exode : «L'histoire de l'Exode devait tirer son pouvoir non seulement de traditions plus anciennes adaptées aux détails géographiques et démographiques contemporains, mais encore plus directement des réalités politiques contemporaines»17. Pour ce qui concerne la traversée et le séjour au désert, l'étude plus précise montre cependant que les fouilles des lieux cités dans les récits canoniques ne correspondent pas aux dates de la Bible18. De même les adversaires du peuple hébreu (Araméens et Moab) n'existent pas comme tels au XIVe ou XIIIe siècle. Il faut donc une autre chronologie ! 3. La conquêteLe livre de Finkelstein et Silberman apporte des éléments encore plus radicaux dans le propos sur la conquête de la "terre promise". Il prolonge les travaux anciens qui ont montré que le récit épique de Josué est une construction ultérieure et ne rapporte pas les événements tels qu'ils se sont passé. Depuis longtemps, à cause des contradictions du récit, on a admis qu'il n'y a pas eu de conquête par une armée venue d'Égypte à travers le désert ; il a eu une diffusion progressive de la foi monothéiste dans une population sédentaire. S'il y a eu installation de populations nouvelles, elles se sont faites progressivement sur des terres à l'abandon et dans des villes en déclin. Finkelstein et Silberman radicalisent cette thèse en la situant dans le contexte de l'essor du royaume de Juda au temps de Josias. C'est pour légitimer sa reconquête de l'Israël du nord que Josias diffuse une idéologie de guerre sainte : «Les territoires du Nord décrits dans le livre de Josué correspondent au Royaume d'Israël vaincu, transformé par la suite en provinces assyriennes, considéré par les judéens comme un héritagee que Dieu avait accordé au peuple d'Israël et qui était destiné à être reconquis par une nouveau Josué»19. «C'est le visage du roi Josias qui se cache derrière le masque de Josué lorsque ce dernier proclame que le peuple d'Israël doit rester totalement séparé du peuple natif de la région. Le livre de Josué illustre brillamment les soucis les plus profonds et les plus pressants du VIIe siècle avant Jésus-Christ»20 La conséquence est subversive : on ne peut pas isoler une population qui serait étroitement liée à la foi monothéiste. Les hébreux rattachés au douze fils de Jacob-Israël étaient la même population que les autres peuples habitant le territoire appelé Canaan. Sur ce point cette thèse devrait être nuancée, car la notion de population est peu précise ; il ne faut pas confondre communauté linguistique et ethnie. 4. Le royaume de David et SalomonLa thèse la plus neuve de l'ouvrage étudié concerne la royauté de David et Salomon. L'archéologie justifiait l'ampleur du règne de Salomon par les fouilles faites dans tout Israël. Les découvertes étaient reçues comme une confirmation de la grandeur du règne de Salomon21. Or les travaux récents, grâce au perfectionnement des outils et des techniques archéologiques, ont modifié la datation reçue jusqu'alors. Les restes les plus glorieux qui se trouvent dans l'ancienne Samarie ne remontent pas à Salomon. Ils sont postérieurs à la séparation entre les dix tribus du nord, qui ont formé le royaume d'Israël et les deux tribus du sud, Juda et Benjamin qui avait pour capitale, Jérusalem, la ville de David. Les restes qui attestent une grande puissance témoignent de la puissance du royaume d'Israël et tout particulièrement du règne de Omri et de ses fils après lui. Il résulte de l'archéologie que la grandeur de Salomon doit être attribuée à un autre venu après lui. Or ces règnes sont critiqués par les livres bibliques qui soulignent l'impiété, la corruption et la perversion de l'héritage monothéiste par la dynastie d'Omri et ses fils. Le règne de Salomon n'a pas réalisé ce que l'archéologie montre comme l'oeuvre des rois d'Israël (avec pour capitale Samarie), alors séparé de Juda. Les auteurs des livres écrits à Jérusalem ont intenté un procès religieux aux rois d'Israël et pour cela ont passé sous silence la grandeur de ce règne et méconnu la valeur sociale, économique et politique de ce règne. Pour Finlelstein et Silberman, l'étude du royaume de Juda montre qu'au Xe siècle, ce royaume ne pouvait avoir l'importance que lui accordent les textes. «L'exploration du terrain de la Jérusalem biblique n'a apporté aucune preuve significative d'occupation au Xe siècle [....] La conclusion la plus optimiste que l'on puisse tirer de cette absence d'indices est que la superficie de la Jérusalem du Xe siècle était plutôt réduite, qu'elle devait se limiter aux dimensions habituelles d'un village de montagne typique. Cette modeste évaluation correspond bien à l'habitat très maigre du reste de Juda au cours de la même période. Ce dernier se résumait à une vingtaine de villages, abritant quelques milliers d'habitants, dont une bonne partie était des pasteurs transhumants»22. C'est le point le plus neuf ! Il semble à certains trop simplificateur, puisque l'on a trouvé une mention de la "Maison de David" à Dan, mais il n'en reste pas moins qu'il est nécessaire de remettre en cause la prétention de Jérusalem à avoir été la capitale d'un royaume puissant, harmonieux, paisible et juste, modèle et archétype de toute royauté. La reconnaissance de l'importance historique, du point de vue social, militaire et économique, va à l'encontre des textes. L'archéologie montre que le propos des écrivains est partisan ; il est motivé par le fait de grandir Jérusalem, au moment où cette ville a connu une grande expansion et, à cause de la disparition du royaume du nord, où elle peut prétendre à être le seul Israël. 5. Grandeur de l'Israël du NordEn corrélation avec la reconnaissance que Jérusalem et la Judée n'étaient que peu de chose au plan politique, culturel et religieux dans la région, Finkelstein et Silberman soulignent l'importance de l'Israël du nord. Ils font une présentation détaillée des résultats archéologiques qui permettent de reconsidérer les éléments donnés par la Bible. Ces derniers sont plus nombreux. Leur examen conduit à les évaluer autrement. L'histoire retracée correspond bien à la chronologie biblique, mais les dénonciations par les prophètes (Elie, Elisée, Amos, Osée...) ne peuvent plus empêcher de voir que ce royaume a eu une grande importance dans la région, au temps d'Omri et de ses descendants23. La période qui suit (plus d'un siècle) est moins glorieuse, mais pas sans importance24. Finkelstein et Silberman en retracent l'évolution qui s'achève par la destruction du royaume par la puissance assyrienne, qui néglige la Judée car elle n'a pas le pouvoir de contrarier ses desseins impérialistes. 6. L'essor de Juda et de JérusalemL'effondrement du royaume du Nord permet à Juda de se transformer : «C'est la chute d'Israël qui va permettre à Juda de se transformer en un État complètement constitué doté d'une clergé, professionnel et des scribes instruits»25, seuls capables d'entreprendre la rédaction des textes qui sont devenus la Bible. Cette montée en puissance et le rôle stratégique de Jérusalem est étudié avec minutie par Finkelstein et Silberman. Elle a déjà été évoquée. Les lecteurs de la Bible retrouvent avec bonheur les personnes et les lieux dont ils ont eu connaissance par leur lecture de la Bible. Tout prend une assise plus ferme 7. L'époque perseL'histoire continue en respectant la chronologie des livres historiques qui sont très fiables même s'ils ne donnent pas le même point de vue que les documents extérieurs, pour cette période comme pour les précédentes. Le travail de l'archéologue donne une vision réaliste de la population, de son activité économique, des lieux et des événements. En conclusion de cette étude, il apparaît que la dimension historique de l'Ancien Testament est réelle. Mais ce n'est plus "l'histoire sainte" harmonisée des catéchismes, c'est une histoire plus contrastée, plus modeste, plus soumise à des contraintes extérieures et à des contradictions internes. Donc une histoire finalement plus humaine et plus vraie ! Ce qui du point de vue de la théologie est une "heureuse nouvelle". 14 «C'est tout à fait possible, voire probable, que les épisodes individuels du récit des patriarches soient fondés sur d'anciennes traditions locales. Cependant l'usage qui en est fait et l'ordre dans lequel ils ont été réarrangés en font une puissante expression des rêves judéens du VIIe siècle [...]. Le récit traditionnel des patriarches doit donc être considéré comme une sorte de "préhistoire" pieuse d'Israël, dans laquelle Juda joue le rôle central» (op. cit., p. 60). 15 «Ainsi des documents archéologiques indépendants mentionnent bien des immigrations en Egypte de peuples sémitiques en provenance de Canaan, ainsi que des rois égyptiens qui les expulsent de force hors du pays. Dans ses grandes lignes, cette histoire d'immigration suivie d'un retour brutal à Canaan correspond assez bien au récit biblique de l'Exode» (op. cit., p. 74) 16 «Les ambitions de la puissante Égypte, qui veut étendre sa domination contrarient celle du minuscule Juda, qui tente d'annexer les territoires de l'Ancien royaume d'Israël et d'imposer son indépendance. L'Égypte de la XXVIe dynastie, aux ambitions impérialistes, barre la voie qui conduit à la réalisation des rêves de Josias. Surgissant de la brume d'un lointain passé, certaines images et certains souvenirs servent donc de munitions dans l'épreuve de force nationaliste qui oppose les enfants d'Israël au pharaon et à ses régiments de chars» (op. cit., p. 89). 18 «Les sites mentionnés dans le récit de l'Exode ont bel et bien existé. Certains étaient connus et furent apparemment occupés, mais bien avant, ou bien après le temps présumé de l'Exode - en fait, après l'émergence du Royaume de Juda, quand le texte biblique fut composé pour la première fois. Malheureusement pour ceux qui se sont attachés à l'idée d'un Exode historique, ces sites étaient inhabités au moment précis où ils auraient, parait-il, joué un rôle dans les événements qui ont ponctué la marche dans le désert des enfants d'Israël» (op. cit., p. 83). 21 «Pendant des siècles, dans le monde entier, tous les lecteurs de la Bible ont partagé une vision identique des règnes de David et Salomon, comme d'une sorte d'âge d'or de l'histoire d'Israël [...]. Nombre de piliers archéologiques qui soutiennent l'édifice historique de David et de Salomon ont été récemment ébranlés. Les fouilles entreprises à Jérusalem n'ont apporté aucune preuve de la grandeur de la Cité à l'époque de David et de Salomon. Quant aux édifices monumentaux attribués jadis à Salomon, les rapporter à d'autres rois paraît aujourd'hui beaucoup plus raisonnable» (op. cit., p. 150). 23 «Fort heureusement - pour la première fois dans l'histoire d'Israël - nous possédons un certain nombre de sources historiques extérieures à la Bible, qui permettent de voir les Omrides sous une perspective différente : comme de puissants chefs militaires de l'un des État les plus fort du Proche-Orient» (op. cit., p. 205) 24 «La Bible offre une interprétation purement théologique du royaume nordiste. En contraste, l'archéologie ouvre une perspective différente sur les événements survenus durant le siècle qui suit la chute des Omrides» (op. cit., p. 229).
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