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Jean-Michel POFFET, OP
Directeur de l'École biblique de Jérusalem

Du Père Lagrande à nos jours :
les difficiles chemins de l'exégèse

Préface de
La Bible : Le livre et l'histoire
Actes des Colloques de l'Ecole biblique de Jérusalem et de l'Institut catholique de Toulouse (nov. 2005) pour le 150e anniversaire de la naissance du P. M.-J. Lagrange, O.P.
Gabalda, Paris, 2006

Cahiers de la Revue Biblique, 65, La Bible : le livre et l'histoire - Gabalda, Paris, 2006

J.M. POFFET, o.p., Du Père Lagrange à nos jours : les difficiles chemins de l'exégèse, Cahiers de la Revue Biblique, 65, p. 7-11, Gabalda, Paris, juin 2006

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es deux colloques « Lagrange » qui se sont tenus successivement à Jérusalem et à Toulouse en novembre 2005 ne visaient pas un seul devoir de commémoration des 150 ans de la naissance du P. Marie-Joseph Lagrange, OP, (1855-1938). Tout en rendant hommage au fondateur de l'École biblique de Jérusalemlien, il s'agissait surtout de rappeler le chemin parcouru par la critique biblique, les difficultés auxquelles elle se trouva confrontée à sa naissance, en particulier en milieu catholique. Au devoir de gratitude se joignaient donc un souci de vigilance et la conscience d'une urgence. Vigilance face aux fondamentalismes récurrents et urgence dans la prise de conscience des dimensions d'une herméneutique biblique enfin dégagée du positivisme historique ; urgence d'une pratique exégétique mieux ajustée aux textes, répondant et correspondant à leur dimension à la fois littéraire, historique et kérygmatique. Les contributions que j'ai l'honneur de préfacer représentent un véritable parcours raisonné pour qui s'intéresse à la difficile émergence des méthodes historiques et critiques.

COLLOQUE
LAGRANGE : L'ÉCRITURE DE L'HISTOIRE
(JÉRUSALEM, 15-16 NOV. 2005)

Le colloque de Jérusalem s'ouvrit le 15 novembre, jour anniversaire de la fondation de l'École biblique en 1890. Le P. Bernard Montagnes, OP., parfait connaisseur du P. Lagrange et de son temps1, rappelle ici les difficultés auxquelles se trouva confronté notre fondateur pour accréditer une approche critique du livre de la Genèse. Ce commentaire de la Genèse ne parut jamais, et finalement Lagrange dut consacrer ses forces à l'exégèse du Nouveau Testament. François Laplanche, historien spécialiste de l'histoire religieuse, en particulier de l'histoire de l'exégèse, souligne combien la démarche historique et critique déployée par le P. Lagrange dans son approche de l'Ancien Testament se trouva partiellement entravée lorsqu'il en vint à étudier le Nouveau Testament, et ceci par des raisons dogmatiques et un souci apologétique. De ce point de vue, le grand précurseur que fut le P. Lagrange apparaît aussi comme celui qui clôt une époque : celle de la « science catholique ». Mais ses intuitions pourront dorénavant se développer dans un nouvel équilibre, plus serein et davantage en dialogue avec les différentes disciplines de l'herméneutique.

De l'oeuvre du P. Lagrange, le questionnement du premier colloque s'est ensuite élargi en direction de la problématique actuelle de l'écriture de l'histoire. Pour ce faire, nous avons sollicité l'apport des historiens, tant de l'antiquité que de la modernité. Le P. Justin Taylor, SM., professeur à l'École biblique, interroge les historiens grecs et met en lumière le rôle actif et créatif du narrateur dans la tâche historienne, même là où l'esprit critique se manifeste, comme ce sera le cas en Grèce à partir du Ve et même du VIe s. av. J.-C. Le récit de l'histoire se dégage peu à peu des autres genres littéraires prétendant faire oeuvre historique (généalogie, récits de voyage, histoire locale et chronologie) et accède au statut d'oeuvre littéraire. Si critiques que soient l'enquête et l'exposé minutieux des résultats avérés, le récit historique relève aussi de la littérature et de la poétique, sans oublier l'effet recherché sur le lecteur. Les textes cités, des premiers historiens grecs à Hérodote et Aristote et, finalement, Lucien de Samosate, n'ont rien perdu de leur pertinence et pointent en direction des études marquantes d'un H.-I. Marrou et d'un P. Ricoeur en notre temps. Madame Marie-Françoise Baslez, professeur à Paris XII et chercheur au CNRS interroge à son tour le monde grec mais à partir de l'histoire locale. L'écriture de l'histoire dans de petites cités grecques répond en effet à un objectif pragmatique : le devoir de mémoire y débouche sur la formation d'une identité collective. Il est fascinant de découvrir comment un événement tragique vécu par une communauté (mort tragique ou incendie par exemple) se trouve surdimensionné pour rejoindre l'horizon universel. Cette transfiguration du « fait » par l'acte d'interprétation et sa mise en oeuvre poétique au sens fort d'acte pragmatique, est de la même veine que l'écriture de nombreuses pages bibliques. Autant de notations qui sont pertinentes lorsqu'il s'agit d'inscrire l'historiographie juive et la première historiographie chrétienne dans le cadre plus large de l'historiographie hellénistique.

Il appartenait au P. Pierre Gibert SJ., exégète et historien, spécialiste des XVIIe et XVIIIe s., de dissiper le malentendu qui fait remonter la démarche historico-critique aux Lumières. Il convient plutôt de parler d'une formidable déperdition de culture historique et théologique dans l'approche des textes bibliques à la fin du XVIIIe s. Le positivisme historique du XIXe siècle n'est pas le fait d'un excès de critique, mais plutôt le résultat d'un affaiblissement de cette critique jusqu'ici déployée en milieu croyant. Bossuet fustigea Richard Simon et l'on eut Voltaire ! La crise moderniste s'explique aussi par cette rupture d'héritage, très particulièrement dans le milieu ecclésial, qui faisait soupçonner d'hérésie tout appel au symbole, à l'histoire de l'évangile et dans l'évangile johannique par exemple. Il est intéressant de souligner à quel point un P. Lagrange renoue avec des perspectives anciennes qui lui étaient familières tant par ses études humanistes que par sa connaissance des Pères, évitant ainsi les pièges de l'historicisme et de la raison réduite au paradigme des sciences exactes. La mise en rapport des deux éditions du commentaire que Loisy donna au quatrième Évangile (1903 et 1921) est très significative d'une régression qui ne s'explique pas que par la crise personnelle de Loisy.

COLLOQUE
MARIE-JOSEPH LAGRANGE : LA BIBLE ET L'HISTOIRE
(TOULOUSE, 25-26 NOV. 2005)

Le Colloque de Jérusalem se trouva comme naturellement prolongé par celui de Toulouse. C'est en effet dans cette ville et plus précisément à l'Institut catholiquelien de cette ville que le P. Lagrange prononça, en novembre 1902, ses fameuses conférences publiées l'année suivante sous le titre La méthode historique. Le mouvement était donné, celui qui allait aboutir à la nécessaire étude historique et littéraire des textes bibliques, mais aussi celui d'une opposition virulente tant à la méthode qu'au P. Lagrange lui-même. Je tiens à remercier ici tant le recteur de l'Institut catholique de Toulouse, le P. Pierre Debergé que le doyen, le P. Luc-Thomas Somme, OP., pour leur accueil. Sans oublier le maître d'oeuvre du colloque : le P. Hervé Ponsot, OP., sur qui reposa l'organisation du colloque toulousain.

Il appartenait au directeur de l'École biblique de Jérusalem de faire le pont entre les deux colloques : les deux interventions sont ici regroupées sous le titre (trop ambitieux mais emblématique) : « L'écriture de l'histoire : du P. Lagrange à Paul Ricoeur ». Si le travail du P. Lagrange porte les marques de son temps, surtout du fait du cadre souvent trop étroit dans lequel les autorités romaines contraignirent son travail, il témoigne plus encore d'une impressionnante nouveauté, eu égard au contexte ecclésial qui était le sien. Par-dessus la perte d'héritage et de culture critique et théologique évoquée ci-dessus, il renoue avec la perspective ancienne, celle de la culture grecque, celle des Pères, celle de l'Orient aussi, indispensable cadre culturel pour approcher les textes bibliques. La critique du positivisme historique et l'ampleur d'une herméneutique biblique à la fois historique, critique et littéraire telle qu'elle apparaît dans nombre d'assertions du P. Lagrange ici rappelées, n'a rien perdu de son actualité et consonne avec le meilleur des études d'un Paul Ricoeur sur l'écriture de l'histoire.

Les conférenciers du Colloque vont déployer diverses facettes de l'oeuvre exégétique du P. Lagrange. C'est encore au P. Montagnes qu'il appartenait d'évoquer la personnalité du P. Lagrange à la fois novateur mais soupçonné sans fin, y compris parfois par ses proches. Les organisateurs eurent l'heureuse idée de demander à Danielle Ellul, théologienne protestante, de présenter les conférences de Lagrange à Toulouse publiées sous le titre « La méthode historique ». D. Ellul souligne la nouveauté (pour l'époque) et la prudence des positions du P. Lagrange dans la question du Pentateuque, mais surtout ses innombrables protestations de fidélité au Magistère qui rendent d'autant plus étrange l'opposition tenace qu'il ne cessa de rencontrer. Jean-Michel Poirier s'attache à dégager l'approche novatrice du P. Lagrange dans ce qui nous reste de son commentaire de la Genèse jamais publié. Pierre Debergé fait de même avec le commentaire de l'évangile selon saint Marc. Il rappelle comment le P. Lagrange défendit en Marc un véritable auteur, un acte d'écriture avec tout ce que cela comporte de fidélité mais aussi de liberté et de transposition dans une oeuvre littéraire. C'est pourtant cela même qui parut inacceptable dans ces années sombres. Le P. Ponsot présente le commentaire de l'épître aux Romains, paru en 1915 : un commentaire très informé, largement novateur mais aussi très polémique. Quant au P. J.H. Tisin O.P., il rappelle la largeur de l'horizon intellectuel du P. Lagrange au fait de toutes les recherches de son temps et ce jusqu'à la fin de sa vie alors qu'il donne un volume important sur l'orphisme et les religions à mystères.

Deux contributions concluent l'ouvrage, dépassant le cadre de l'époque et de l'oeuvre du P. Lagrange pour envisager l'approche exégétique des textes bibliques aujourd'hui. Jacques Briend, archéologue et exégète, le fait à partir de l'archéologie, intitulée un temps « archéologie biblique » et dont les méthodes sont aujourd'hui plus affinées et la tâche mieux délimitée. Il illustre son propos par le cas célèbre des fouilles de Jéricho, puis de Haçor et de Jérusalem. Quant à Jean L'Hour, exégète, il retrace avec précision les aléas du rapport Bible et histoire : l'histoire référencée qui longtemps n'a fait aucun problème au croyant, l'histoire interprétée par l'écrivain biblique et transfigurée par sa foi, mais aussi l'histoire accueillie et interprétée par le lecteur à partir de sa propre historicité. Les nombreuses références de ce chapitre en font un parcours particulièrement clair et utile pour qui s'intéresse à l'évolution de l'exégèse depuis les premiers écrits du P. Lagrange aux acquis les plus récents à partir des sciences humaines.

Il me reste à remercier ici Claire Rousseau, Sr Andrée Delmont et le P. Luc Devillers, O.P., pour avoir assuré la mise en forme de ce manuscrit, ainsi que le P. Francolino Gonçalves, O.P., pour l'avoir accueilli dans la collection des Cahiers de la Revue biblique.

Jérusalem, le 25 mars 2006.


1 En témoigne l'ouvrage de référence qu'il vient de lui consacrer : B. MONTAGNES, Marie-Joseph Lagrange. Une biographie critique, Paris, Éd. du Cerf, 2004.


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