Parmi les caractéristiques linguistiques relevées par Jeremias dans les propos de Jésus, figure lappellation « Abba » : le point est si important que notre auteur va y consacrer 7 pages3. Il remarque que les évangélistes témoignent que Jésus a une manière particulière de sadresser à Dieu en lappelant son Père, et que cette manière se trouve évoquée par tous les évangélistes, et dans toutes les strates qui ont concouru à la formation des évangiles : pour prendre quelques exemples, on citera Mc 14,36 ; Mt 6,9 ; Lc 23,34.46 ; Jn 11,41. Mc 14,36 indique en outre, et Paul confirme en Rm 8,15 et Ga 4,6, que Jésus devait utiliser la forme araméenne Abba.
Cette appellation de Dieu comme Père nest pas unique dans la Bible, en particulier dans lAT, mais elle napparaît jamais comme une adresse, sauf dans les écrits issus de la Diaspora (Sir 23,1.4 LXX ; Sg 14,3 ; 3 Mac 6,3.8). Mais alors, il ne sagit pas dune adresse personnelle. Dans la situation de Jésus, ou celle qui préexistait à son époque, le terme dAbba est familier et ne se rencontre que sur la bouche des enfants : en lappliquant à Dieu, Jésus se singularise totalement et marque un rapport tout à fait unique à ce Dieu.
Cest ce rapport que les évangélistes, et les autres écrivains du Nouveau Testament, ont tenté dapprofondir. La prière de Jésus, chez Luc, en est une traduction. On sait en effet que Luc insiste beaucoup sur cette prière (comparer par exemple le récit du baptême de Jésus dans les Synoptiques, et noter la mention de la prière en Lc 3,21) : elle contribue à manifester lunion profonde de Jésus et de celui quil appelle son Père. Mais lon peut et doit surtout citer la manière dont Jean ne cesse de rappeler lunion profonde des volontés et des oeuvres de Jésus et de son Père : 5,17 ; 6,32 ; 14,20-23 etc.
On dira que Jean « en rajoute » sur cette union, mais elle transparaît aussi dans les évangiles synoptiques, en particulier lorsque Jésus sarroge un pouvoir divin aussi essentiel que celui du pardon des péchés : pouvoir beaucoup plus important que celui, banal à lépoque, de lexercice thaumaturgique. Lépisode le plus parlant est Mc 2,5-7 (// Mt 9,1-8 ; Lc 5,17-26) : seul Dieu peut normalement remettre les péchés, attester en vérité quil ne sen souvient plus ; mais en assurant un tel pardon au paralytique, Jésus manifeste que sa parole est la parole même de Dieu, quil a en quelque sorte brèche sur Dieu. Pouvoir exorbitant qui conduit les juifs de lépoque au mieux à sinterroger sur lorigine et la signification dun tel pouvoir (Lc 7,49), au pire à accuser Jésus de blasphème.
Il en est un qui semble connaître le secret de ce rapport, cest le diable lui-même : dans le récit des tentations, en Mt 4,1s // Lc 4,1-13, il provoque Jésus en lui disant « si tu es Fils de Dieu ». Remarquons toutefois labsence darticle avant lappellation « fils » : même le diable semble circonspect ; car à lépoque, des hommes et des anges pouvaient être qualifiés de « fils de Dieu » : Gn 6,1s ; Dt 32,8.43 ; Jb 1,6 ; 2,1 ; Ps 29,1 ; Sg 2,18 etc.
Comment dire ce rapport ? Outre lappellation dAbba déjà évoquée, au travers dautres expressions de la proximité, comme le fait par exemple un saint Jean : « Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? » (Jn 14,10). Mais surtout, comme le feront les premières générations chrétiennes et plus encore celles qui les suivront, en ayant recours à lappellation « Fils de Dieu ».
Lexpression a été étudiée par M. Hengel4, et par beaucoup dautres avant lui5. M. Hengel commence par étudier lusage du terme avant la tradition néotestamentaire, et tout particulièrement dans lenvironnement gréco-héllénistique, si souvent invoqué par lécole de lhistoire des religions au début du XXe siècle. Cest ainsi que Bultmann a pu écrire : « les religions à mystères connaissent en effet aussi le personnage dun Fils divin souffrant, mourant et séveillant de nouveau à la vie, et la gnose en particulier connaît lidée du Fils de Dieu fait homme, du Sauveur céleste fait homme »6. Hengel réduit à rien une telle affirmation, ne serait-ce que du fait du caractère tardif de la gnose ou des dites religions à mystères. Pour notre commentateur, lappellation Fils de Dieu se rencontre chez Paul dans deux contextes, dans lesquels lapôtre ne fait que reprendre de lexistant :
Tous les exemples habituellement cités comme étant à lorigine de lemploi de lexpression dans le Nouveau Testament ne reflètent aucunement ces contextes. Il faut donc chercher dans le Nouveau Testament même, en lappuyant sur lAncien Testament, les sources de la titulature de « Fils de Dieu ». Notre commentateur donne une importance particulière à la confession de foi de Rm 1,3s, dans laquelle saffirme tout à la fois lascendance terrestre davidique, et donc le caractère messianique de Jésus, et sa confirmation par Dieu à la Résurrection. A larrière-plan de cette confession, figure pour Hengel, qui cite O. Betz7, le célèbre texte de 2 Sam 7,12-14 : « Je susciterai (= verbe anistêmi en grec) ton lignage après toi et jaffermirai sa royauté (..) Je serai pour lui un Père et il sera pour moi un Fils ». Hengel écrit : « Le titre de Fils de Dieu rattache, mieux que nimporte quelle appellation du Nouveau Testament, lêtre de Jésus avec Dieu »8.
4 M. Hengel, Jésus fils de Dieu, Coll. Lectio Divina n° 94, Paris, Cerf, 1977.
5 Par exemple, O. Cullmann, Christologie du Nouveau Testament, p. 234-273 ; ou R. H. Fuller, The foundations of New Testament Christology, Londres, 1965.
6 Cité par M. Hengel, op. cit., p. 38.
7 O. Betz, Was wissen wir von Jesus ?, 1965, p. 59s et 64s.
Version 1.0 - septembre 1999
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