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III. L’AUTORITÉ DE JÉSUS : SEIGNEUR

Lorsque l’entourage de Jésus, et le plus souvent ses adversaires, évoque l’une des caractéristiques de sa personne et de son enseignement, il souligne son autorité : « il les enseignait en homme qui a autorité, et non pas comme leurs scribes » (Mt 7,29 et //) ; « il commande avec autorité et puissance aux esprits impurs » (Lc 4,36).

Autrement dit, on a beau faire de Jésus un rabbi, un maître, analogue à tant d’autres à l’époque, il se différencie pourtant d’eux. L’exemple le plus clair en est donné par Matthieu (5-7) dans son fameux discours sur la montagne, une reprise d’un thème mosaïque. Le discours est rythmé par les « vous avez entendu qu’il a été dit… eh ! bien moi je vous dis » (5,21.27 etc.) ; mais plus encore rythmé par les « je », avec une prétention inouïe qui s’exprime en 5,17 : « je ne suis pas venu abolir, mais accomplir ». Autrement dit, Jésus n’est pas seulement le continuateur de la tradition mosaïque, il est celui qui l’achève, et, à ce titre, il se manifeste comme bien supérieur à Moïse.

Or la tradition juive est claire : de prophète comme Moïse, il ne pouvait y en avoir d’autre, sinon celui des derniers temps. En Dt 34,10, on peut lire : « il ne s’est plus levé en Israël de prophète pareil à Moïse », affirmation qu’il faut pourtant tempérer par Dt 18,18s : Je leur susciterai, du milieu de leurs frères, un prophète semblable à toi, je mettrai mes paroles dans sa bouche et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai. Si un homme n’écoute pas mes paroles, que ce prophète aura prononcées en mon nom, alors c’est moi-même qui en demanderai compte à cet homme ». Cette dernière phrase est importante, car elle justifie la manière de parler de Jésus dans l’évangile de Jean lorsqu’il affirme : « celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé a la vie éternelle » (Jn 5,24) ; ou « la parole que j’ai fait entendre, c' est elle qui le jugera au dernier jour » (Jn 12,48) ou encore : « la parole que vous entendez n’est pas de moi, mais du Père qui m’a envoyé » (Jn 14,24).

Ce thème de la supériorité de Jésus sur Moïse, révélateur de l’autorité de Jésus, essentiel dans la mission aux Juifs et largement implicite dans les évangiles, l’auteur de la lettre aux Hébreux le reprend lui de manière explicite : « Moïse, à la vérité, a été fidèle dans toute sa maison, en qualité de serviteur, pour témoigner de ce qui devait être dit ; tandis que le Christ, lui, l’a été en qualité de fils, à la tête de sa maison » (3,5-6).

Mais il est une autre manière pour les évangélistes d’évoquer cette autorité, c’est de comparer la parole de Jésus à celle même de Dieu, en ce sens que comme lui « il dit et cela est ». Les exemples abondent, en particulier dans les récits de guérison : Mt 8,3.8.26-27 ; 9,6-8 etc. On dira que ce pouvoir est celui de n’importe quel prophète (voir le texte très révélateur de Dt 18,21-22) et non pas tant celui de Jésus. Et il est exact que ces pages évangéliques ont d’abord pour but de manifester la dimension prophétique du ministère de Jésus (cf. Mt 13,57 ; 14,5 ; 21,11), mais elles veulent pousser plus loin : « il y a ici plus que Jonas (précisément qualifié de prophète) ! » (Mt 12,41).

La question surgit : qu’a donc Jésus de plus qu’un prophète ? Il n’est pas facile de répondre à cette question, mais, si l’on se réfère à cette fameuse parole des prophètes, il est frappant que Jésus ne dise pas : « ainsi parle le Seigneur », comme tous ceux qui l’ont précédé, mais plus radicalement et de plusieurs manières « je ». Le prophète est littéralement le « porte-parole » de Dieu, mais Jésus est plus radicalement « la parole » même de Dieu. C’est précisément ce que veut signifier l’évangéliste Jean lorsqu’il rédige son prologue : « au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu ».

La titulature que l’on peut rapporter à ce thème de l’autorité pourrait être celle de Seigneur, en grec Kyrios. Dans une hymne fameuse de la lettre aux Philippiens, au chapitre 2, Paul écrit, après avoir dans une première partie évoqué l’abaissement de Jésus : « Aussi Dieu l’a-t-il exalté, et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom…. Et que toute langue proclame de Jésus-Christ qu’il est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père ». Ce Nom que Paul n’indique pas d’emblée, c’est donc celui de Seigneur : il est clair qu’il veut exprimer une majesté reconnue à Jésus absolument équivalente à celle du Père.

Mais ce titre ne vise pas seulement à exprimer l’autorité de Jésus, mais aussi le rapport que les chrétiens ont avec lui : il manifeste l’existence d’un pouvoir souverain et reconnu par ceux qui forment son peuple. Confesser Jésus comme Seigneur représente un engagement de la personne confessante.

Chez Paul, la titulature apparaît surtout au génitif et au datif et ce n’est pas sans raisons.

Au génitif, l’emploi apparaît dans la formule presque traditionnelle chez Paul : « de notre Seigneur Jésus-Christ ». Le fait même du génitif marque une appartenance, une domination universelle : c’est le Seigneur qui donne la paix (Rm 5,1), par qui l’on rend grâce (Rm 7,25) ; une phrase résume tout ceci : « si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur, et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Donc, dans la vie comme dans la mort, nous appartenons au Seigneur » (Rm 14,8). Le fait de l’association avec l’appellation Jésus-Christ détermine une confession de foi : Jésus, qui est le Messie, et, rappelons-nous, le Messie crucifié, est aussi le Seigneur, celui qui domine la terre, au même titre que Dieu.

De quelque manière, la formule au génitif prolonge donc la proclamation de Pierre en Ac 2,36 : « Dieu l’a fait Seigneur et Christ, ce Jésus que vous, vous avez crucifié ». Elle marque une insistance sur la domination universelle de celui qui avait été abaissé un moment au-dessous des anges, de celui qui s’est abaissé jusqu’à la mort, et à la mort de la croix. Nous retrouvons ce qui a été dit plus haut.

La formule au datif est célèbre chez Paul : « dans le Seigneur ». Elle est a priori équivalente à cette autre formule non moins célèbre « en Christ », à laquelle d’ailleurs elle est souvent liée (« en Jésus-Christ notre Seigneur » : cf. Rm 8,39 ; 1 Co 15,31 etc.). Pour l’apôtre, on peut dire que presque tout est ou peut être « dans le Seigneur » : parler (Rm 14,14 ; recevoir quelqu’un (Rm 16,2) ; aimer (Rm 16,8 ; travailler (Rm 16,12) ; se saluer (Rm 16,22) ; se glorifier (1 Co 1,31) ; être fidèle (1 Co 4,17) ; les portes qui s’ouvrent (2 Co 2,12)...

Pourquoi cette expression « dans le Seigneur » qui paraît donc doubler celle de « en Christ » ? Un exégète comme Fitzmyer n’est pas très à l’aise : « Avec le complément Kyrios, la préposition en marque l’influence du Seigneur ressuscité dans les domaines pratique et éthique de la conduite chrétienne. En Kyriô ne renvoie pas à l’activité historique, terrestre et à la fonction eschatologique de Jésus, mais marque plutôt sa puissance souveraine, actuelle sur la vie du chrétien ».

Cette explication par les dimensions célestes ou terrestres des titres respectifs est sans doute insuffisante. Il faut ajouter que si en Christ marque le fait que Jésus prend avec lui les chrétiens dans sa mort, dans le Seigneur souligne qu’il les prend aussi avec lui dans sa résurrection : sans que le en Christ soit réductible à la phase kénotique du mystère, l’expression en marque plus cet aspect tandis que l’expression dans le Seigneur marque plus l’exaltation. La vie chrétienne est donc appelée à être une vie dans le Seigneur, autrement dit toute orientée vers la vie nouvelle, laquelle est déjà donnée dans la mort et la résurrection de Jésus le Sauveur ; pour ce faire, il faut aussi que ce soit une vie en Christ, autrement dit qui passe sans cesse par la mort. Nous voici conduit à la dernière titulature, celle de Christ, et au thème corrélatif de l’instauration d’un nouveau Règne.

Version 1.0 - septembre 1999
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