Jean-Pierre Lemonon
| Du mardi 25 mars au samedi 29, la chaîne de télévision Arte a proposé à une heure de grande écoute cinq soirées présentées sous le titre Corpus Christi (1). Cette série est une oeuvre de G. Mordillat et J. Prieur. Ces derniers l'ont réalisée à partir d'entretiens qu'ils ont eus avec des chercheurs, historiens, exégètes, linguistes de différents pays, de confessions et de religions différentes. Quand elle sera totalement déployée, l'oeuvre comprendra douze séquences; cinq en ont déjà été présentées : Crucifixion, Procès, Roi des Juifs, Pâque, Christos. L'émission met en scène sous toutes ses coutures un bref passage de l'évangile de Jean (19,17-22). Corpus Christi se veut une enquête sur l'écriture des évangiles. Les réalisateurs ont été surpris par l'actualité de ce texte et la qualité de ses procédés littéraires (2). "Chaque film crée un suspense comparable à celui d'un épisode de Columbo, et cela parce qu'il répond à un besoin humain : le besoin de douter, de poser des questions, d'écouter et de choisir une réponse" (3).
Quotidiens et magazines ont largement annoncé l'émission. Le lundi 24 mars, Le Monde donnait le ton : "L'affaire Jésus. Qui était le Christ ? Qui l'a condamné, qui l'a tué ? Pour la Semaine sainte, Arte présente une série dépouillée dans sa forme, passionnante par son sujet, qui plonge aussi aux sources de l'antisémitisme. Historiens et savants mènent une enquête quasi policière." Libération annonçait : "Arte dissèque le corps du Christ" (4). Chaque jour ce journal faisait une brève présentation de la séquence projetée. Il n'est point surprenant que l'annonce de Corpus Christi fût bien orchestrée du côté chrétien par La Croix et Télérama. Mais L'Humanité elle-même n'était pas en reste. Même si les présentations étaient diverses, l'émission était accueillie avec enthousiasme. Un vent neuf soufflait. En effet, en France, en dehors des émissions religieuses du dimanche matin, il n'est pas courant qu'une chaîne de télévision programme pendant cinq soirées une oeuvre qui aborde de manière précise des questions concernant le Jésus de l'Histoire. L'émission a connu un grand succès. Arte a failli battre son record d'audience, avec une moyenne de 7% de parts de marché (5). Malgré une mise en scène qui ne recherchait pas la facilité, plusieurs millions de personnes ont suivi l'un ou l'autre épisode; plus d'un million ont regardé l'ensemble du programme. Sur le plan esthétique, l'accueil des critiques fut favorable. "Corpus Christi restera comme l'un des grands moments de télévision de la décennie"(6), une oeuvre portée "par un souffle, une nécessité, une époque ou les trois à la fois"(7). Dans certains milieux catholiques (8), à l'enthousiasme provoqué par l'annonce de l'émission a succédé un certain désenchantement. En effet, Arte a un style exigeant. Or nombre d'auditeurs occasionnels auraient souhaité que l'émission soit plus facile, que Corpus Christi donne à voir des lieux, des paysages, une histoire suivie; or un texte était lu, mis en évidence, ausculté. Malgré tout, beaucoup ont dépassé l'effet d'austérité. Evoquant le nombre important de personnes qui suivirent une émission qui renvoie le téléspectateur à ses propres questions, G. Jurgensen s'interroge sur les raisons d'une telle fidélité et note : "Parce que tous reconnaissent sur l'écran, dans ces moments-là, une télévision à leur image" (9). Un doute, des réponses plurielles Attirés par la présentation chaleureuse des médias, des catholiques ont commis une erreur quant à l'identité de l'émission : ils souhaitaient y trouver une présentation des évangiles telle qu'on peut l'avoir dans le cadre d'un organisme chrétien de formation. Ils espéraient un débat; or ils rencontraient des visages et quelques énigmes. Certains ont même parlé de "publicité mensongère" de Télérama qui avait loué l'émission sans la moindre réserve. En fait, tout était dit, mais sous une forme inattendue : chaque téléspectateur disposait d'arguments et devait répondre lui-même aux questions qui lui venaient à l'esprit. Corpus Christi est construit autour de quelques questions clés. On ne donne pas la bonne réponse, on livre plusieurs opinions, on les fait jouer les unes par rapport aux autres. Un doute méthodique est introduit. Le téléspectateur, impressionné par les divergences des textes évangéliques qu'il n'avait pas relevées auparavant, se met à douter; il ne perçoit plus les convergences fondamentales admises par une grande partie des participants. Prenons l'exemple de l'imputabilité de la mort de Jésus de Nazareth. Il faut distinguer la responsabilité d'ordre juridique et celle de type moral. Seuls les grands prêtres et ceux qui leur étaient proches ont voulu la mort de Jésus. Les évangiles, et en particulier celui de Jean, prolongeant un débat dont les origines sont à l'intérieur de la communauté juive, accusent les "Juifs"; ils opèrent ainsi une généralisation qui ne sera pas sans conséquence au cours de l'histoire. L'honnêteté des réalisateurs les conduisit à donner la parole à un chercheur qui insinua la responsabilité globale des Juifs. Mais, dans le même temps, plusieurs prises de parole rappelaient l'effet de loupe produit par le texte évangélique. Dissonances à l'intérieur du peuple chrétien L'oeuvre invitait à un effort d'intelligence. En entendant le discours de ces savants, il devenait évident qu'on pouvait être parfaitement croyant et ne pas pratiquer la politique de l'autruche. La violence de certaines réactions étonne l'observateur. Un lecteur se demande comment un journal sérieux comme Le Monde a pu s'arrêter à des sujets sans intérêt et mettre en valeur une "fumisterie", car "l'étude des origines du christianisme est monopolisée par des "milieux chrétiens"(10). L'émission a reçu un accueil favorable de la part de responsables ecclésiaux, d'exégètes et de la rédaction du journal La Croix qui revint à plusieurs reprises sur l'émission. Selon P. Eyt, archevêque de Bordeaux, Corpus Christi "montre, sans l'avoir explicitement recherché, que Jésus a véritablement existé" (11), et les convergences dans les recherches, telles qu'elles apparaissaient dans l'émission, sont nombreuses. Il souhaite simplement que les réalisateurs aillent plus loin et s'interrogent sur l'événement qui a "déclenché le séisme inaugural qui conduit à cette forme totalement nouvelle de foi biblique qui s'appellera plus tard christianisme". Cette question est d'ailleurs amorcée dans la séquence "Christos", qui se demande comment on est passé du messie juif au christ universel. De même les exégètes qui se sont exprimés sur l'émission ont apprécié et tenté d'éclairer le grand public sur les débats actuels. S. Légasse et E. Cothenet (12) ont réagi avec bienveillance. Par contre, nombre de chrétiens s'affirmèrent offensés dans leur foi face aux doutes et questions soulevées. Certains, dès les premières minutes, fermèrent leur poste en entendant évoquer une hérésie ancienne selon laquelle Simon de Cyrène avait été crucifié à la place de Jésus. Il ne faut pas confondre la maladie, le diagnostic et les remèdes offerts pour la guérison. Il suffit d'ouvrir les évangiles pour constater des différences importantes entre les récits synoptiques de la Passion et le texte de Jean; ce ne sont pas les intervenants ou les réalisateurs qui créent les difficultés, mais les textes eux-mêmes. Les évangiles synoptiques et le récit de Jean donnent des indications différentes quant à la date de la crucifixion de Jésus. Aussi "les meilleurs auteurs se partagent [-ils] entre le point de vue des Synoptiques [le jour de la Pâque] et celui de Jean [la veille de la Pâque]"(13). Cette dissonance textuelle fut renforcée par la prise de parole de deux chercheurs selon qui l'arrestation de Jésus se serait produite à l'occasion de la fête des Tentes en automne (14). Ruptures culturelles Malgré les nombreuses entreprises de formation réalisées aujourd'hui dans l'Eglise de France, la rupture est évidente entre une culture qui a parfaitement assimilé l'approche critique des textes et l'ensemble du peuple chrétien qui n'a pas pris acte de la mesure des questions soulevées. Cette situation est parfaitement illustrée par l'homélie radiodiffusée prononcée par le P.Bro le 30 mars et les réactions apparues au courrier de La Croix. Ce quotidien a offert des articles sereins permettant d'approfondir l'émission; or toutes les lettres publiées par ce journal témoignent d'une inquiétude ou sont hostiles à l'émission. Pour un grand nombre de chrétiens, toute approche critique des évangiles est ressentie comme une atteinte à la foi. Or il faut distinguer critique historique et réflexion croyante, afin de mieux les féconder l'une par l'autre. Le Figaro a orchestré la campagne dirigée contre Corpus Christi (15). Selon F.-X. de Guibert, l'émission aurait donné la parole à une seule école quant à la formation des évangiles et à leur datation. Mais il se garde bien de donner des arguments et de rappeler que ceux qui ont été avancés par J. Carmignac, C. Tresmontant ou C. P. Thiede ont été réfutés depuis longtemps (16). Que peut faire l'Eglise face à une telle situation ? Accompagner l'événement semble la solution la plus raisonnable et la meilleure. Il ne s'agit pas de porter l'anathème ou d'avoir une louange facile. Accompagner, c'est-à-dire montrer les enjeux d'un tel débat, c'est ce que firent le cardinal Eyt dans Sud-Ouest, Mgr G. Defois (17), Mgr R. Boucheix et différents intervenants dans La Croix. A un niveau local, d'heureuses initiatives furent prises : des animateurs bibliques ont proposé dans des paroisses de regarder l'une ou l'autre séquence et tenté de cerner les questions soulevées. Une parole nouvelle sur le judaïsme La mise en valeur de divergences entre les textes évangéliques troubla nombre de téléspectateurs, mais, en outre, beaucoup de chrétiens furent mal à l'aise en raison du regard serein que l'émission portait sur le judaïsme. Le trouble ressenti par certains fut d'autant plus fort que, dans plusieurs interviews, les réalisateurs insistaient sur le poids qu'eurent les textes évangéliques sur l'antisémitisme. Ils entretenaient d'ailleurs une confusion entre l'antijudaïsme, qui a incontestablement des racines chrétiennes, et l'antisémitisme, qui relève d'un registre différent, même si l'une et l'autre attitude ne sont pas sans rapport. L'outrance des titres donnés par les journaux aux interviews des réalisateurs "Enquête sur l'origine de l'antisémitisme" (18); "Sur un pronom personnel s'est joué le malheur des Juifs" (19) donnait l'occasion au Figaro de publier un article qui ne faisait pas justice au contenu de l'émission et trahissait la pensée des réalisateurs (20). Par contre, J. Dujardin offrit une mise au point brève et précise (21). En ce domaine de la responsabilité juive dans la mort de Jésus, on perçoit là encore une distance entre le discours officiel de l'Eglise catholique (22) et la pensée de bon nombre de chrétiens (23). Que des savants lavent l'ensemble des Juifs du 1er siècle de l'accusation d'avoir mis à mort Jésus de Nazareth trouble encore nombre de chrétiens. Et pourtant les évangiles le manifestent clairement. Les Pharisiens, adversaires de Jésus pendant son ministère, disparaissent de la scène au moment de la condamnation de Jésus, tandis que les grands prêtres occupent la première place. L'évangile de Luc, en particulier, n'hésite pas à montrer qu'au moment de la Passion le peuple est favorable à Jésus. Grâce à sa large audience et aux débats provoqués, Corpus Christi a incontestablement marqué une étape dans la mise en oeuvre de dossiers importants pour l'Eglise de France; ces derniers ont été ravivés et sont apparus sur la place publique. Même si la vulgarisation biblique tient déjà une grande place, une pastorale de l'intelligence doit être développée, car nombre de chrétiens ont manifesté que la foi mettait parfois "l'intelligence en veilleuse". Corpus Christi a aussi montré que la nouveauté de Vatican II face au judaïsme était loin d'avoir atteint les coeurs et les intelligences de tout le peuple chrétien. Il ne faudrait pas que l'accueil fort réservé de certains milieux catholiques fasse oublier que nombre de personnes, chrétiennes ou non, ont été séduites par le sérieux de l'émission et le poids que prenaient et les évangiles et la figure de Jésus de Nazareth. Jean-Pierre Lémonon Université Catholique de Lyon |
2. Libération, 25 mars 1997. Pour la rédaction de cet article, j'ai bénéficié de la revue de presse mise à ma disposition par G. Mordillat et J. Prieur. Je fais aussi écho à des entretiens individuels. Je m'en tiens aux réactions suscitées en France. 3. J.Berger, Le Monde Diplomatique, avril 1997. 4. 25 mars 1997. 5. Libération, 29 mars. Seule l'émission sur les prostituées réalisée par Mireille Dumas voici cinq ans a fait mieux. 6. .Schneidermann, Le Monde, 31 mars. 7. Op. cit. 8. Nous analysons essentiellement les réactions suscitées dans les milieux catholiques; il n'est pas sans intérêt de remarquer que les milieux réformés ne réagirent pas de manière émotionnelle à Corpus Christi. 9. La Croix, 1er avril. 10. Le Monde, 7 avril. L'émission montrait exactement l'inverse, puisque des personnes de confession israélite intervenaient et apparaissaient comme telles. Personne n'est prêt d'oublier les remarquables interventions de D. Schwartz et l'enthousiasme de M. Bar Asher. 13. E. Cothenet, La Croix, 24 avril. 18. L'Humanité, 25 mars. |
Version 1.0 - septembre 1999
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