Le père Grelot, exégète, Sciences Bibliquesn et auteur de nombreux ouvrages sur la Bible, a été interrogé dans le cadre de Corpus Christi, diffusé par Arte pendant la Semaine sainte. Il expose ici son opinion sur le traitement de l'émission.
Pensez-vous que les cinq émissions d'Arte intitulées Corpus Christi ont pu aider un public cultivé à comprendre ce qu'était l'étude scientifique des évangiles ?
Je ne sais pas, car deux questions fondamentales n'ont fait l'objet d'aucune explication. Primo : Qu'est-ce que les évangiles, ces livrets qui constituent la source littéraire essentielle pour la connaissance de Jésus ? Des livres d'histoire, ou une prédication de la foi ? Quel rapport y a-t-il, dans le christianisme, entre la foi et la connaissance de l'histoire vécue ?
Faute d'une réponse claire sur ce point, on risque d'établir une coupure entre "Jésus de l'histoire" et le "Christ de la foi", sans comprendre qu'il y a une identité entre les deux, moyennant une interprétation correcte des textes qui parlent de l'un et de l'autre. Pour le chrétien, le "Christ de la foi" n'est pas autre chose que "Jésus de l'histoire" correctement compris. Secundo : Mais quelle méthode faut-il alors employer pour interpréter correctement les livrets évangéliques ? Je ne suis pas sûr que tous les savants interrogés avaient la même conception de cette méthode.
Quels sont, selon vous, les thèmes les plus intéressants qui ont été abordés par ces émissions ?
Tous l'étaient, à condition de bien en préciser la portée. Crucifixion : Comment les chrétiens ont-ils pu s'attacher à un homme qui subit le pire des supplices ? Il était utile d'expliquer historiquement la nature de ce supplice. Procès : Les livres de Légasse (1994-1995) et de Varaut (1997) montrent l'intérêt de la question ; la croix ne se comprend pas sans un procès civil qu'a dû précéder un procès religieux, mais sous quelle forme ?
Roi des Juifs : Ce fut l'écriteau de la croix, mais quelle était la signification du titre, et quelle était la position personnelle de Jésus à ce sujet ? Pâque (au singulier) : Pourquoi et comment le nom de la grande fête juive a-t-il passé à la fête chrétienne ? Christos : Mot grec qui traduit l'hébreu signifiant "Messie". Si Jésus ne s'est pas proclamé "Messie", comment lui a-t-on donné ce titre juif ? Tous ces thèmes étaient, en soi, intéressants. Ils ont été un peu noyés dans des "réponses" tronquées, au milieu d'exposés plus longs.
Quels défauts principaux avez-vous discernés qui ont pu gêner la bonne intelligence des problèmes ?
Le découpage, où tous les auteurs interrogés ne laissaient entendre que des fragments de leurs exposés, tirés des contextes plus explicites.
Pensez-vous que, sur un point ou sur un autre, il y ait eu un risque d'incompréhension, voire de faux sens ou de contresens ?
Oui, pour deux raisons. D'abord, des idées préconçues, notamment une ignorance totale des questions critiques que soulève la lecture des évangiles en matière littéraire et historique. Ensuite, l'attente d'une Vie de Jésus toute faite, fondée sur une lecture "plate" des textes évangéliques, en confirmation des idées toutes faites qu'un catéchisme lointain avait pu laisser dans l'esprit des téléspectateurs. On y joindrait éventuellement l'influence de lectures "fondamentalistes" qui auraient apporté des solutions préconçues.
Les sentiments personnels affichés par les deux réalisateurs (affichés dans leur entretien publié dans Le Monde) ont-ils pu influencer la conduite ou le découpage des émissions ?
Comme il fallait "recomposer" des entretiens en choisissant des morceaux particuliers dans de longues "réponses" préalables, il était inévitable que la subjectivité des réalisateurs joue un rôle dans le choix des questions traitées et des réponses choisies. L'entretien publié dans Le Monde était sur ce point peu heureux.
L'article de Henri Tincq non plus, notamment dans sa finale. Mais chaque journal, informé par des gens qui avaient "visionné" deux entretiens télévisés, donnait les présentations qui correspondaient aux goûts - spirituels ou non - de ses lecteurs. Quand il est question de Jésus, il n'y a pas de neutralité possible : les prises de position personnelles transparaissent dans la façon dont on en parle.
Un des points les plus importants abordés dans Corpus Christi concerne le rapport des évangiles à l'histoire. Les réponses apportées sont-elles satisfaisantes ?
Faute d'exposé méthodologique qui aurait dit "ce qu'il faut chercher dans les textes évangéliques" et "la façon dont ils parlent de l'histoire de Jésus sous l'angle de la foi" - sans se départir d'une attention à l'histoire réelle de Jésus, mais sans chercher à la reconstruire à notre façon moderne - ; faute de cet exposé, donc, les questions posées et les réponses fragmentaires ne pouvaient être pleinement satisfaisantes. Il arrivait que ces réponses soient contradictoires, mais les auditeurs ne savaient pas pourquoi et ils pouvaient se demander ce qu'il leur fallait en penser.
Les gens interrogés n'étaient pas tous de même appartenance religieuse : catholiques, ou protestants, ou juifs. Leur position religieuse personnelle pouvait imprégner leurs réponses, même à leur insu. En outre, sur plus d'un point, ils ne pouvaient présenter que des positions hypothétiques, là où les auditeurs attendaient des "certitudes historiques". Il y avait un trop grand décalage culturel entre ceux qui parlaient et leurs auditeurs, et il n'y avait aucune discussion directe entre les gens interrogés : le choix des réponses venait des producteurs. Comment faire autrement, quand les "orateurs" venaient de France, d'Irlande, d'Angleterre, des Etats-Unis, d'Israël, d'Allemagne... ?
Autre point important, la distance qui sépare Jésus de Nazareth de l'affirmation que ce Jésus est le Christ. Mordillat et Prieur demandent : "Combien d'années, de siècles séparent Jésus le Nazaréen de Jésus-Christ ?"
Il n'a été question nulle part de l'expérience qui a déterminé cette affirmation chez les disciples de Jésus de Nazareth, à savoir celle des manifestations de Jésus ressuscité, c'est-à-dire entré dans ce que les juifs appelaient le "monde à venir" - par anticipation de ce qui faisait l'objet de l'espérance juive (du moins chez les pharisiens ou les esséniens), et qui reste notre propre espérance.
Il aurait été très imprudent de poser une question là-dessus, à partir du moment où on voulait interroger des chrétiens et des juifs. La réponse aurait été radicalement contradictoire. Mais dès lors, le passage de la réception du "message" de Jésus de Nazareth à la foi en Jésus "Christ et Seigneur" restait fatalement énigmatique. On a tout juste posé la question : "Jésus s'est-il dit le Messie". Un juif a dit : Oui... On rejoignait par là le problème de sa royauté : "S'est-il dit le roi des Juifs" ? - En quel sens ? Ce fut l'écriteau de la croix, ironique, dans l'esprit du préfet romain, mais triomphal en quelque sorte dans l'évangile de Jean, et problématique dans l'esprit des lecteurs juifs d'aujourd'hui... Pouvait-on envisager au plan purement culturel la question de l'origine de la foi chrétienne ?
La question des rapports du christianisme et du judaïsme a été largement posée et les auteurs ont été (dans Le Monde) jusqu'à établir une relation de cause à effet entre certaines affirmations de saint Jean et la Shoah
Répondre par l'affirmative à la dernière question est absurde : on montre par là qu'on ignore les données réelles de la question. Jean fut engagé dans la controverse religieuse entre juifs et chrétiens à l'époque où le judaïsme restauré par des "rabbis" pharisiens excluait de son sein ceux qui professaient la foi en Jésus, Messie et Fils de Dieu (au sens fort, pas du tout grec de l'expression), de même qu'il excluait les hérétiques à tendance gnostique.
Quand l'évangéliste mentionne les "juifs", il pense aux autorités sacerdotales du temps de Jésus, et indirectement à la position officielle des autorités rabbiniques de son temps. Mais seules les premières ont eu une responsabilité dans l'issue de son procès, où la sentence est venue de Pilate, préfet romain. Il existait aloirs un antisémitisme radical dans le paganisme romain - voir Tacite ! Il y eut aux IIe et IIIe siècles, un anti-christianisme très fort dans certaines communautés juives. La situation changea, quand le christianisme devint la religion officielle de l'Empire. Mais l'opposition aux juifs, de la part des autorités ou des masses peu instruites vint alors, de ce que les juifs restaient un groupe à part, inassimilable dans la société chrétienne (Christianitas ne veut pas dire "Eglise"). Il faudrait étudier ici d'une façon plus approfondie le sort des juifs en société chrétienne, parfois fort mauvais (moins qu'ailleurs dans les Etats du Pape). Mais encore une fois, la Christianitas n'est pas l'Eglise.
La Shoah fut le fait d'une haine strictement païenne, née chez les nazis, qui atteignit les juifs pour des motifs racistes en attendant de s'en prendre aux chrétiens, leurs descendants spirituels. (Je rejoins ici le mot du pape Pie XI à des pèlerins belges : "Spirituellement, nous sommes des sémites" ; et cela au temps où l'antisémitisme nazi s'affichait !). Il est dommage qu'un des savants interrogés (était-ce un juif ? je ne sais plus) ait opéré un rapprochement entre l'opposition entre juifs et chrétiens dans l'Evangile selon Jean, et la Shoah à l'époque moderne. Je m'inscris en faux contre cette interprétation.
Dans mon livre sur Les juifs dans l'Evangile selon Jean (Gabalda, 1995), j'ai conclu en rappelant que "Jésus s'est fait juif" et que le drame vécu par lui fut la "parabole vivante" de ce qui se passe dans l'humanité entière. Jean fait une "lecture tragique" de l'histoire de Jésus : tragique pour Jésus qui en est mort, tragique pour les juifs qui n'ont pas "cru en lui". Mais où en sommes-nous nous-mêmes ? C'est la question posée à tous les hommes.
Propos recueillis
par Gérard LECLERC
FRANCE CATHOLIQUE N° 2592 - DU 11 AVRIL 1997
Version 1.0 - septembre 1999
© Copyrights DOMUNI 1999 - Tous droits réservés.
[ sommaire des Sciences
Bibliques ] [ sommaire
Bibliothèque ]