Jean-Michel Maldamé op dominicain, professeur à l'Institut catholique Le scandale du mal Une question posée à Dieu Une lecture du livre de Job 2001 |
Ce serait une erreur de ridiculiser le discours des amis de Job. En prenant le parti du juste qui souffre, nous ne devons pas mépriser la morale traditionnelle exprimée par les amis de Job. Celle-ci a sa finesse ; elle ne manque pas de nuances. L'opposition entre Job et ses amis n'est pas celle du vrai contre le faux. C'est un vrai débat où les choses ne sont pas définitivement tranchées. L'auteur des dialogues entre Job et ses amis n'a pas voulu écarter la morale traditionnelle, même si Job en dénonce les contradictions. Cette morale est bâtie sur trois thèmes : 1. la punition des méchants ; 2. le bonheur assuré au juste ; 3. l'indignité de l'homme devant Dieu.
Le thème de la punition des impies est très fréquent dans la Bible. C'est un thème classique de la morale comme de la prière de demande dans une situation de persécution. La thèse est simple : Dieu punit le méchant. S'il ne le fait pas directement, il le fait dans ses enfants. Le triomphe du méchant n'est qu'apparent et ne dure qu'un instant. Son châtiment ne saurait tarder. « Ne sais-tu pas que, de tout temps, depuis que l'homme fut mis sur terre, l'allégresse du méchant est brève et la joie de l'impie ne dure qu'un instant. Même si sa taille s'élevait jusqu'aux cieux, si sa tête touchait la nue, comme un fantôme, il disparaît à jamais [...]. Ses fils devront indemniser les pauvres, ses enfants restituer ses richesses. Ses os étaient plein d'une vigueur juvénile : la voilà étendue avec lui sur la poussière. Le mal était doux à sa bouche. [...] Cet aliment dans ses entrailles se corrompt, devient à l'intérieur du fiel d'aspic. Il doit vomir les richesses englouties, et Dieu lui fait rendre gorge. [...] En pleine abondance, la disette (l'angoisse) le saisira, et la misère, de toute sa force fondra sur lui. Dieu lâche sur lui l'ardeur de sa colère » (Job 20,4-23). Le malheur du méchant est total. Dieu en est l'auteur. Ce discours discerne une logique interne dans le déroulement du châtiment. Dieu n'agit pas directement ; il agit par des intermédiaires. Le mal porte en lui-même une logique. Il engendre le malheur pour celui qui le commet. La faute entraîne le châtiment comme son propre fruit. « La misère ne sourd pas de la terre ; la peine ne germe pas du sol ; c'est l'homme qui engendre la peine » (5, 6-7). « Qui conçoit la peine engendre le malheur et porte en soi un fruit de déception » (15,35). Le cours naturel des choses réalise la justice de Dieu. Cette théologie accable Job. Dans ce réquisitoire contre les méchants, Job entend sa propre condamnation. Car pour ses amis, le malheur suppose toujours le péché. Si les fils de Job sont morts, c'est qu'un péché a été commis : « Si tes fils ont péché contre Dieu, il les a punis de leurs fautes » (8,4). De même, si Job est dans le malheur c'est qu'il a péché. « Dieu connaît la fausseté chez l'homme : il voit le crime et y prête attention » (11,11). Dieu ne peut pas ne pas intervenir contre le mal. Si Job est dans le malheur, c'est qu'il y a en lui une faute. Même cachée aux yeux de ses amis, voire cachée aux yeux de Job, elle existe. Elle n'est pas cachée aux yeux de Dieu. Les amis de Job adoptent un système de pensée qui les oblige à justifier ce qui arrive à Job. Ceci lui est insupportable, car ils lui démontrent que le malheur est inévitable. Le discours des amis de Job emprunte pour fustiger les méchants la dureté du ton des prophètes.
Le thème du bonheur du juste est corrélatif du thème précédent. Il fait partie des thèmes des prophètes, des psalmistes et des sages. Job doit revenir à Dieu. Il doit se réconcilier et faire la paix. Droit et parfait devant Dieu, il sera sauvé par la pureté de ses mains : « Réconcilie-toi avec lui et fais la paix. Ton bonheur te sera rendu. Recueille de sa bouche la doctrine et place ses paroles dans ton cur . Si tu reviens au Puissant (Shaddaï) en humilié et éloigne de ta tente l'injustice, si tu estimes l'or comme la poussière et l'ophir comme les cailloux du torrent, le Puissant (Shaddaï) sera pour toi des lingots d'or et de l'argent en monceaux. Alors tu feras du Puissant tes délices et tu lèveras vers Dieu ta face. Tes prières, il les exaucera, et tu pourras acquitter tes voeux. Toutes tes entreprises réussiront et sur ta route brillera ta lumière. [...] Que tes mains soient pures et tu seras délivré » (22,21-30). L'humilité et la stabilité dans la foi sont indispensables au juste. La prière est mentionnée avec une particulière attention (cf. 11,13). C'est une quête de Dieu : exigeante, elle demande toute son énergie (cf. 8,5). Le bonheur du juste est complet. Il est serein. Il connaît la joie de vivre. Il sera rassasié de jours. Ce bonheur est spirituel dans l'amitié de Dieu : « En Shaddaï tu te délecteras » (22,26). C'est une joie spirituelle qui rejaillit dans toute la vie. Job ne récuse pas cette argumentation en ses principes. Il la récuse au niveau des faits. En affirmant sa culpabilité au principe, ses amis ne savent pas voir ce qui est. Ils éludent la vraie question : Job est innocent ; il souffre ; c'est injuste. Job connaît la tradition de ses amis. Il ne peut pas ne pas voir sa pertinence. Ces conseils seraient parfaitement en situation si Job était pécheur !
Au thème de la Providence (selon laquelle Dieu punit les méchants et récompense les bons), les amis de Job ajoutent un troisième motif traditionnel et plus radical : Dieu est saint, l'homme est impur face à Dieu. La détresse de l'homme est originelle. Les anges eux-mêmes ne sont pas purs face à Dieu. A fortiori un être pauvre et poussière comme l'homme. « Un mortel est-il juste devant Dieu ; en face de son Auteur, un homme serait-il pur ? » (4,17) « Comment l'homme serait-il pur, resterait-il juste l'enfant d'une femme ? A ses saints même Dieu ne fait pas confiance, et les cieux ne sont pas purs à ses yeux. Combien moins cet être abominable et corrompu, l'homme qui boit l'iniquité comme de l'eau » (15, 15-16). Conscient de la sainteté de Dieu, le psalmiste ne cesse de dire : « Seigneur qui est comme toi ? » En effet, Dieu est inaccessible. Il est saint. Les psaumes utilisent ce thème pour demander pardon à Dieu. La faiblesse de l'homme excuse son mal. Les amis de Job renversent ce thème. Ils en font une arme contre Job. L'homme n'a aucun droit contre Dieu. Il n'a pas à se justifier puisque ses limites le lui interdisent. Il doit porter sa condamnation et reconnaître la justice de Dieu. « C'est un souverain redoutable, Celui qui fait régner la paix dans les hauteurs [...] L'homme n'est que vermine et vermisseau » (25,2-6). Job n'ignore pas ce thème. Mais il l'utilise pour faire appel à la justice de Dieu qui devrait être d'autant plus prompte que l'homme est faible. Tandis que les amis de Job prétendent tenir la récompense, Job sait que cette récompense ne lui est pas donnée. Il pose la question à Dieu. Job sur un autre chemin Job demande à ses amis de lui parler et de ne pas se contenter de vérités générales. Leur discours a pour effet de le pousser à bout. Job souffre plus de l'injustice qui lui est faite que de son ulcère. Cette injustice est redoublée par ses amis. Ne guérit-on pas plus facilement des souffrances du corps que des maladies de l'âme ? Les amis de Job parlent-ils vraiment à Job ? Ils ont un système de pensée qui les oblige à justifier ce qui arrive à Job. C'est insupportable, car ils arrivent à dire que le mal est naturel. Leur savoir justifie le mal. Aussi se tourne-t-il vers Dieu : « Qui fera que l'on m'écoute ? J'ai dit mon dernier mot : à Dieu de me répondre. Le libelle qu'aura rédigé mon adversaire, je veux le porter sur mon épaule, le ceindre comme un diadème. Je lui rendrai compte de tous mes pas. Je m'avancerai vers lui comme un prince » (31,35-37). |