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Jean-Michel Maldamé op
dominicain, professeur à l'Institut catholique
Le scandale du mal
Une question posée à Dieu
Une lecture du livre de Job

2001


3. La foi de Job

Fidèle à la foi monothéiste, le livre de Job refuse d'attribuer l'origine du mal à un autre dieu, aussi Job débat avec ses amis de la manière dont Dieu mène le monde. Leur morale ne permet pas de rendre raison de la réalité. Elle ne répond pas à la question du malheur du juste. Les liens qu'elle établit entre le malheur et le péché ou le bonheur et la justice ne se vérifient pas dans les faits.

Dans la logique même de la foi, Job récuse la théologie de ses amis en se tournant vers Dieu. Job se plaint de Dieu ! Il fait même davantage : il prend Dieu à partie. Pour avancer dans l'intelligence des discours de Job. Je m'attacherai à ce que Job dit à Dieu.

1. La plainte de Job

Dans la longue plainte que Job adresse à Dieu, on peut retenir quatre textes qui marquent le conflit entre l'homme et Dieu.

    « L'homme né de la femme, sa vie est courte et bousculée : comme une fleur il s'épanouit, puis se fane. Il s'enfuit comme l'ombre instable. Et c'est lui que tu as à l'oeil, que tu traînes à ton tribunal. Qui tirera le pur de l'impur ? Personne ! Puisque ses jours sont comptés, puisque tu lui as fixé un terme infranchissable, tourne les yeux ailleurs, laisse-le un moment tranquille comme l'ouvrier qui a fini sa journée » (Job 14,1-6).

Ce premier texte dit la précarité de la vie humaine : sitôt épanouie, elle est coupée. Or, Dieu traîne au tribunal cet être fragile ; Dieu exige qu'il soit juste. Pourquoi ne pas laisser cet homme assumer son désarroi ? Pourquoi lui demander des comptes ? Si l'homme pouvait être un instant tranquille, il aurait droit à la paix du soir de sa vie, sans ce remords qui le ronge intérieurement. Si l'homme pouvait oublier, se reposer et, calmement dormir. Or Dieu ne le permet pas ! Job se plaint ainsi :

    « Tu prends acte de tous mes pas, tu ne rates aucun de mes faux pas, tu te fais un dossier de mes fautes et tu inventes encore des crimes à ma charge [...]. Tu démolis l'espérance de l'homme, tu le terrasses une bonne fois et il est balayé, tu le défigures avant de le mettre à la porte » (Job 14, 16-17.19-20).

Dans ce deuxième texte, Job accuse Dieu qui semble vouloir que l'homme soit désespéré et qu'il meure avec l'impression d'avoir raté sa vie. Dieu ne veut pas éviter à l'homme la nostalgie de l'inaccompli ; l'homme garde une conscience insatisfaite qui détruit sa paix. Job demande donc à Dieu :

    « Mais je ne vivrai pas toujours ! laisse moi [...]. De vie, je n'ai plus qu'un souffle. Qu'est-ce donc que l'homme pour que tu en fasses un tel cas et qu'il te tracasse tellement ? Tu viens prendre de ses nouvelles chaque matin ; tu l'épies à chaque instant. Cesseras-tu de me dévisager ? Me laisseras-tu seulement avaler ma salive ? Si j'ai péché, qu'est-ce que ça peut te faire, espion des hommes ? Pourquoi t'acharner sur moi et me dégoûter de moi-même? Laisse passer mes péchés. Ne t'occupes pas de toutes mes fautes ! Je vais me coucher dans la poussière, tu pourras me chercher alors : je ne serai plus » (Job 7,16-21).

    « Laisse-moi que je puisse être un peu tranquille. Je m'en vais tout de suite (je ne reviendrai plus) vers le pays obscur de la sombre mort, le pays des nuits profondes où commandent la sombre mort et le chaos et où la clarté ne se distingue pas des ténèbres » (Job 10,20-22).

La plainte de Job montre l'unité de la souffrance du corps et de l'esprit. Job souffre plus dans son âme que de sa maladie de peau. Il est au cœur de l'intolérable : le regard de Dieu le condamne. Soumis à chaque instant au regard de Dieu braqué sur lui, Job ne peut même plus avaler sa salive tranquille. Sous le regard de Dieu, Job est expulsé de lui-même. Il est anéanti par le regard scrutateur de Dieu qui ne lui permet pas d'être lui-même. Il ne peut jamais être détendu ni confiant, à cause de la menace qui pèse sur lui. Ainsi le coupable se sent nu et désarmé devant celui qui le voit.

2. Job contre la théologie de l'Alliance

Il est important de remarquer comment Job construit sa plainte contre Dieu. Elle atteint son paroxysme au chapitre seize. Job y reprend les termes de la prédication prophétique. Il les pousse jusqu'à l'absurde, ce qui manifeste que leur prétention est intolérable. Cette manière habite l'ensemble des propos de Job qui dénonce la violence d'un Seigneur tout-puissant qui déracine l'espérance et fausse le droit.

Job reprend les images bibliques pour fonder sa dénonciation théologique. Il relève les expressions employées par les prophètes ou les psaumes. Il déclare qu'elles sont vraies, mais pour le juste qui le subit, c'est intolérable. Telle est la méthode de Job, déconstruire le discours reçu.

1. L'image du fauve qui déchire est fréquente sur les lèvres des prophètes. On la trouve chez Osée qui utilise cette image pour mieux mettre en relief le caractère irréparable de l'épreuve voulue par Dieu qui dit :

    « Je suis comme un lion pour Ephraïm et comme un lionceau pour la maison de Juda ; moi, c'est moi qui déchirerai, puis m'en irai ; j'emporterai ma proie, et personne ne sauvera. Je m'en irai, je retournerai à ma place, jusqu'à ce que, dans leur angoisse, ils me cherchent ; et disent "Allons, retournons vers le Seigneur, car il nous a déchirés, pour qu'il nous guérisse !" » (Osée 5,14-6,1).

En de nombreux passages des prophètes, Dieu est comparé à un lion (Am 1,2 ; Am 3,8-12 ; Jer 25,30 ; 49,19). Job reprend ces images et dit qu'elles sont valables pour lui, l'innocent. Tel est le scandale (Job 16,9). Une autre image est celle du fauve qui brise les os de ses proies

    « J'étais tranquille et il m'a rompu, il m'a saisi par la nuque et m'a mis en pièce » (16, 12).

Ce verset reprend une image classique pour dire la victoire de Dieu sur les ennemis, les monstres primitifs et les ennemis de son peuple (cf. Ps 74, 13-14). L'image des crânes brisés achève le psaume contre Babylone : « Heureux qui brisera tes petits contre le roc » (137, 9). Ces images, prises à la lettre, montrent que l'attitude de Dieu est intolérable.

2. Une autre manière de Job consiste à critique l'attitude de l'homme humble et pieux.

    « J'ai cousu un sac sur ma peau et enfoncé ma corne dans la poussière. Mon visage est rougi par les pleurs et, sur mes yeux brillants, c'est l'ombre [...] bien qu'il n'y ait nulle violence en mes mains et que ma prière soit pure » » (16,15-17).

Job prend l'attitude de l'homme qui est en deuil (sac, terre et cendre) ; ce geste est une affirmation de justice. Ce n'est en rien un consentement à la malédiction, mais un appel à ce que l'injustice qui lui est faite soit reconnue et réparée, puisque Dieu dit par les prophètes qu'il prendra le parti des pauvres. .

Job reconnaît que Dieu est la source de cette pauvreté. Job est dépouillé comme un prisonnier :

    « De ma gloire il m'a dévêtu et il a enlevé la couronne de ma tête [...]. Comme une ruine, il m'a démoli de toute part ». (19, 9)

3. Un autre élément concerne le désespoir intérieur. La souffrance est plus grande encore à l'intime de l'âme, au cœur de la vie spirituelle :

    « Plus j'y songe, plus il me fait peur » (23,15).

    « Si je dis : "J'oublierai ma plainte, je changerai de figure et je serai gai !", je redoute alors les souffrances, car je sais bien que tu ne m'innocentes pas ! de toute façon, je serai coupable ! Pourquoi me fatiguerais-je en vain ?" (9,27-28).

Job sait donc qu'il est impossible de retrouver la joie, car il est impossible de se disculper ; même s'il se reconnaissait coupable en faisant pénitence, ce serait inutile.

Telle est la manière de Job ; elle demande attention.

3. Le renversement de la foi et son paradoxe

Job prie et se plaint ; il demande à Dieu de cesser de le regarder pour qu'il puisse vivre en paix. Or sur ce point il y a un renversement.

1. Dans le premier cycle de discours (chapitres 4 à14), Job n'exprime que deux souhaits : d'abord, mourir et plus radicalement d'être mort au sortir du sein (6, 8-9 ; 7, 15 ; 10, 18 ; 17, 1) ; ensuite, être abandonné par Dieu (7, 16 s. ; 10, 20 ; 14, 6 13-17). Dans le deuxième cycle de discours (chapitres 15 à 21), se trouvent des textes sur l'espérance qui sont tout à fait nouveaux (16, 18-22 ; 17,3). Job attend que Dieu soit son propre avocat. Dans le troisième cycle de discours (chapitres 22 à 27), Job demande à Dieu de le rencontrer :

    « Qui me donnera que je sache le trouver, que j'arrive jusqu'à sa résidence » (23,3).

Le renversement de situation porte sur le regard de Dieu. Dans le premier cycle de discours, Job demande :

    « Laisse-moi ! [...] jusques à quand ne détourneras-tu pas de moi ton regard ? » (7,16-19) ; « Cesse donc de me fixer, pour me permettre un peu de joie » (10,20) ; « Détourne de l'homme ton regard et laisse-le » (14,6).

Dans ce premier cycle, Job prenait le contre-pied de la piété traditionnelle sur le regard de Dieu, source de confiance. Dans le deuxième cycle de discours, Job change d'attitude ; il demande à Dieu de ne pas détourner son regard :

2. Après les images de désespoir et l'affirmation de sa justice devant Dieu qui le persécute, une attitude nouvelle apparaît. Job demande que son sang ne soit pas recouvert.

    « Terre ne couvre pas mon sang ; que rien ne retienne mon appel ! Dès maintenant j'ai dans les cieux un témoin, là-haut se dresse mon défenseur. Ma clameur, c'est elle mon avocat ; jusqu'à Dieu ont coulé mes yeux. Que mes larmes plaident pour un homme aux prises avec Dieu comme un mortel défend son semblable : car le nombre de mes ans est clos et je m'en vais sur un chemin sans retour ! » (16,18-22).

Le sang est le signe de la vie. La vie détruite injustement c'est le sang versé. Or le sang de l'innocent crie du sol vers Dieu (cf. Gn 4, 10-11).

La terre doit refuser de recouvrir le sang de Job, afin que le cri de scandale et de révolte ne cesse de monter jusqu'à Dieu. On retrouve cette même idée en Isaïe :

    « Car voici que le Seigneur sort de sa demeure, pour châtier la faute des habitants de la terre. La terre mettra à jour ses taches de sang et ne recouvrira plus les gens massacrés » (Is 26, 21).

Il y a là l'affirmation maintenue de sa foi qui ne cesse de reconnaître qu' » il y a dans les cieux un témoin ». Ce témoin, c'est Dieu lui-même ; c'est lui seul qui peut arbitrer le conflit en toute équité (Is 11, 4), car Job l'a déclaré (9, 33) il n'y a pas d'arbitre entre Dieu et l'homme.

Il y a là un renversement de la situation dans le prolongement de la révolte. En 9, 16, Job renonçait au dialogue « Si je le convoque et qu'il réponde, je ne croirai pas qu'il écoute ma voix ». Maintenant, il ne cesse de crier. Il demandait à Dieu « détourne ton regard » ; maintenant, il lui demande de ne pas détourner son regard.

C'est là le cœur de la foi de Job : Dieu est à la fois le témoin et le juge ; Job doit aller à Dieu malgré Dieu, c'est-à-dire à Dieu l'ami, malgré Dieu le persécuteur. Plus encore, Job ne cesse d'aller à Dieu, même si celui-ci est injuste à son égard. Comment va-t-il à Dieu ? Précisément, c'est en ne renonçant pas à être face à Dieu, tout à la fois avec lui et contre lui, que Job vit sa foi qui rend plus vive sa souffrance qui est celle du corps (la maladie), du cœur (le deuil et la solitude), de l'âme (l'angoisse d'être) et de l'esprit (le désespoir devant Dieu). C'est à travers sa plainte et sa révolte que Job va à Dieu dans la foi.

Job sait que Dieu est un ; le même est colère et amour. En tenant ferme ces deux aspects, Job trouve une voie nouvelle : celle de l'espérance.


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