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Jean-Michel Maldamé op
dominicain, professeur à l'Institut catholique
Le scandale du mal
Une question posée à Dieu
Une lecture du livre de Job

2001


4. L'espérance de Job

1. Le défi

Job lance à Dieu un défi :

    « Dépose une caution pour moi près de toi-même ! qui, autrement, frapperait dans ma main ? » (17,3).

Frapper dans la main ou toper est le geste symbolique par lequel un homme se constitue garant pour un autre (Pr 6,1 ; 11,15 ; 17,18 ; 22,26). Puisque ses amis l'ont écrasé, Job se tourne vers Dieu lui-même (Ps 119,122).

1. Au moment où les arguments des amis ne servent de rien, Job perçoit que l'honneur de Dieu est lié au sien propre. Seul Dieu peut le faire sortir de cette impasse où il l'a conduit. Dieu se doit de réhabiliter Job puisque c'est par Dieu qu'il souffre. Puisque Job témoigne, face au monde (ses amis qui parlent au nom de la sagesse et de l'expérience croyante), Dieu se doit de témoigner de Job. Job s'appuie donc sur l'honneur de Dieu, pour en appeler à lui. Cet appel se situe dans le prolongement du changement d'attitude de Job par rapport au regard de Dieu. Dieu se renierait lui-même s'il abandonnait celui qui est l'œuvre de ses mains.

2. La défaillance des amis de Job et son extrême impuissance renvoient Job à Dieu. Job remet la décision entre les mains de Dieu qui seul peut agir maintenant. En l'absence de tout garant humain, il demande à Dieu de se faire médiateur entre Job et lui-même.

2. Le rédempteur

Un texte du chapitre 19 permet de voir quel est le centre de l'expérience de Job. Après avoir dit que c'est Dieu qui le met à mal (19, 21), il reprend :

    « Qui donnera que soient inscrites mes paroles ? Qui donnera que, sur le bronze, elles soient gravées ? Qu'avec un burin de fer ou de plomb, pour toujours, sur le roc, elles soient sculptées » (19, 23-24).

Job veut que son cri reste devant Dieu et devant les hommes. Il veut que ses paroles passent à la postérité pour que tout homme s'y reconnaisse et puisse lui rendre justice ou réclamer justice à Dieu. Job en appelle à Dieu dans une confession de foi dont le texte hébreu est difficile. Nous le citons dans une traduction littérale, celle de la Pléiade :

    « Je sais que mon défenseur (Goel) est vivant et que, le dernier sur la terre, il se lèvera. Et derrière ma peau je me tiendrai debout et de ma chair je verrai Eloah, lui que moi, je verrai, moi et que mes yeux regarderont et non un autre : mes reins languissent dans mon sein ! » (19,25-27).

L'interprétation du texte est complexe. Le plus important est sans doute que Job emploie un mot, en hébreu le mot Goël. Le terme est juridique. Dans le droit de l'époque, le Goël est le défenseur. Ce n'est pas seulement l'avocat, qui parle pour celui qui est accusé, mais celui qui se porte garant de son innocence au prix de sa propre vie, ainsi qu'on le voit dans l'attitude du prophète Daniel dans le récit qui concerne Suzanne (Chapitre 13). Cette femme est accusée d'adultère par des notables ; elle n'a aucun recours, puisque sa parole de femme ne vaut pas contre celle de deux hommes. Daniel se présente comme son Goël. En disant « Je suis pur du sang de cette femme » (Dn 13, 46), Daniel engage sa propre vie ; si Suzanne est reconnue coupable au terme du procès que l'on doit refaire, il mourra avec elle. Sinon il aura sauvé sa vie et celle de l'innocente. Le Goël est celui qui défend le droit - en grec, le mot est traduit par Paraclet. Le terme fait partie du vocabulaire de l'Alliance et, parce que le verbe défendre a Dieu pour sujet dans de très nombreux textes de l'Ecriture, ici, le mot Goël désigne Dieu.

Un autre mot importe également : le verbe « se dresser ». Ce verbe est employé pour les théophanies ; l'adjectif vivant est appliqué à Dieu dans l'expression traditionnelle : Dieu vivant. Enfin, le mot « dernier » est caractéristique de la victoire de Dieu qui aura le dernier mot. On retrouve tous ces thèmes en Isaïe :

    « Ainsi parle le Seigneur, le roi d'Israël, le Goël, le Seigneur des armées : Je suis le premier et le dernier ; hormis moi, pas de Dieu » (Is 44,6).

3. Dieu achèvera son oeuvre

Le sens de ce texte apparaît dans le mouvement du chapitre. La première partie du chapitre constate que les proches de Job sont inutiles.

    « Mes frères se sont écartés de moi [...] ; mes proches et mes familiers ont disparu [...]. Mes servantes me tiennent pour un intrus [...]. Mon haleine répugne à ma femme [...]. Tous mes intimes m'ont en horreur [...] » (19, 13-19).

Oubli, mutisme et hostilité, tout contribue à isoler et accabler Job. Dans sa solitude, Job perçoit qu'il n'est pas seul ; Dieu est là. Même s'il le persécute, Dieu est là. Pour la foi d'Israël, Dieu est le créateur, mais il est aussi le Goël ainsi que le rappelle sans cesse le prophète Isaïe : Dieu appelle Israël par son nom (Is 43, 1) ; il s'approche pour le racheter (Is 47, 22) ; il découvre son bras de sainteté (Is 52, 10) et le délivre de l'esclavage (Is 52, 3) ; il porte Israël comme on porte un enfant (Is 63, 9) . Le titre de Goël, est exprimé par d'autres images : il est le rocher, le saint d'Israël, le créateur-époux; comme un père, il éduque et forme son peuple et enfin il lui pardonne.

    « C'est toi, Seigneur, qui es notre Père, notre Goël, tel est ton nom depuis toujours » (Is 63,16).

Du sens premier (Dieu défenseur du droit), Job parvient au sens théologique. Dieu sera le dernier pour clore toute discussion et justifier son serviteur. En effet, justifier, ce n'est pas seulement mettre fin à un procès, c'est donner de voir Dieu.

Ainsi dans le livre de Job apparaît une expression qui sera ensuite au cœur de l'espérance pour un au-delà de la mort. L'espérance de Job est dite par ces mots : « De ma chair, je verrai Dieu, le vivant, le défenseur ». Au moment où il éprouve la vanité de ses amis et l'absence de tout appui humain, Job se tourne vers Dieu et affirme qu'il le verra. Il est certain de ce fait. Pour cette raison, la tradition ultérieure a lu le texte de Job comme la première expression de la résurrection de la chair, car c'en est le fondement : tout attendre de Dieu dont l'amour est plus fort que la mort.

La conclusion du livre n'est pas seulement la dérisoire restauration de la fortune de Job, c'est la théophanie : Dieu parle et donne à entrevoir sa gloire et sa grandeur.

4. La foi de Job comme modèle

A la fin de ses discours, Job dit : « Je m'avancerai vers Lui comme un prince » (31,37). Job affirme donc toujours son droit face à Dieu. Il va vers Lui avec sa plainte et son droit. La fierté de Job repose finalement sur la fierté de Dieu. Cette fierté caractérise bien la foi de Job.

1. En elle, rien de mesquin. Il réclame une rencontre avec Dieu.

2. Il n'y a pas encore dans son propos un discours explicite sur l'au-delà, même s'il y a le fondement de l'espérance en la résurrection qui sera développé plus tard. Ce n'est pas une difficulté, au contraire, car on ne trouve pas chez Job une considération consolante sur l'au-delà qui esquiverait une confrontation à la présence actuelle du mal.

3. Dieu occupe le centre de gravité de tout désir et de tout espoir. Job reconnaît que Dieu a l'initiative. Il manifeste que ce qui compte pour lui, c'est la relation à Dieu dans la foi.

4. L'espérance de Job s'enracine dans une vive conscience de la fidélité de Dieu : permanence dans sa volonté de créer, permanence dans sa justice et permanence dans sa tendresse et son amour.

5. La foi en la création est essentielle : elle fonde à la fois le scandale du mal et l'espérance, car la justice de Dieu est attendue dans la certitude qu'elle finira tôt ou tard par se manifester (cf. Ps 16, 10 et 73, 23).

Du même élan, Job défend et la justice de Dieu et sa propre justice. Il veut le droit de Dieu et le sien. Il y a là, la plus belle conception de l'Alliance : la justice de Dieu est la même que celle de son peuple.

Les discours de Job expriment une foi forte et inébranlable ; elle est d'autant plus vraie qu'elle vient du plus profond de la détresse, là où les énoncés de la foi ne peuvent devenir une consolation facile.


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