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Jean-Michel Maldamé op
dominicain, professeur à l'Institut catholique
Le scandale du mal
Une question posée à Dieu
Une lecture du livre de Job

2001


Conclusion : Job figure du Christ

Pour la foi chrétienne, la révélation culmine lorsque la manière de réaliser ce salut est connue. En ce sens, on peut dire que les questions posées par Job trouvent leur prolongement dans le livre de Jean, puisque c'est en Jésus-Christ que se manifeste le visage de Dieu.

1. Jésus est le juste par excellence. Non seulement, il n'a pas fait le mal, mais il n'a vécu que pour faire le bien. La vie publique de Jésus est une action qui sauve : guérisons, enseignement et rassemblements populaires. C'est la venue du Règne de Dieu. Or Jésus souffre injustement. A raison du bien qu'il fait.

Les récits de guérison sont compris par l'évangéliste Matthieu en référence à l'accomplissement des Ecritures, en référence à la figure du Serviteur. Nous lisons en conclusion d'un ensemble de récits de guérisons :

    « On présenta à Jésus beaucoup de démoniaques ; il chassa les esprits d'un mot ; et il guérit tous les malades afin que s'accomplit l'oracle d'Isaïe le prophète : "Il a pris nos infirmités et s'est chargé de nos maladies" (Is 53,4) » (Mt 8, 16).

La manière dont Jésus agit consiste à prendre sur lui le malheur d'autrui. Il entre dans le combat contre les forces qui font le mal. Il s'engage personnellement.

2. La parabole des vignerons homicides est elle aussi éclairante (Mt 21, 33-46). Le maître confie sa vigne à des ouvriers. Ils se dévoient. Ils font un mauvais sort aux envoyés. Finalement, le maître envoie son propre fils qui est tué. Cette histoire montre que pour vaincre le mal Dieu vient en la personne de son Fils. Cette parabole mène à la citation de l'Ecriture :

    « La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs c'est elle qui est devenue la pierre de faîte ; c'est là l'œuvre du Seigneur et elle est admirable à nos yeux » (Ps 118, 22-23).

Cette phrase du psaume montre la manière dont Dieu combat le mal. Il vient lui-même porter le poids du malheur.

3. La vie de Jésus confirme que Dieu n'est pas hors du drame du mal. Il se place du côté des victimes. Il prend le mal, sans ajouter à ce qui le cause ; en sa manière d'être au monde, il n'y a nulle ruse, nulle dissimulation, nul mensonge, aucune injustice, aucun déni du droit.

Les textes de l'Ecriture permettent de comprendre le sens de ce que Jésus a voulu faire de sa vie. Le peuple attendait un Messie-sauveur selon diverses figures. La plupart donnaient un rôle important à la force et à la vengeance dans un esprit nationaliste. Jésus est venu dans l'humilité et dans la pauvreté :

    « Le Seigneur m'a ouvert l'oreille et je n'ai pas résisté. Je ne me suis pas dérobé. J'ai tendu le dos à ceux qui me frappaient, et les joues à ceux qui m'arrachaient la barbe ; je n'ai pas soustrait ma face aux outrages et aux crachats » (Is 50, 5-6).

Cette attitude, qui préside au consentement de Jésus à sa mort, fonde la foi chrétienne. Elle ne considère pas la vie et la passion de Jésus comme un échec, mais comme ce qui a manifesté l'amour de Dieu pour sauver son peuple. La manifestation de Dieu ne se réduit pas à ce seul aspect. Dieu se manifeste dans la création et dans la victoire. Face au scandale du mal, il convient de souligner que la voie de la passion est une issue.

2. L'amour vrai est lié au partage du destin d'autrui. Dans l'Evangile, le mot amour est utilisé dans son sens plénier. Il n'est pas seulement plaisir d'aimer et joie de la présence. Allant à la rencontre d'autrui, il n'est pas seulement une soumission aux lois de la chair et l'esprit. L'amour se manifeste comme vulnérabilité.

Il y a dans l'amour une remise de soi à l'autre dans l'incapacité de le garder, de le retenir à soi ou de le tenir à sa disposition.

Dieu dit son amour dans la vulnérabilité manifestée par la vie de son Envoyé, Jésus. Jésus n'est pas un envoyé de Dieu parmi d'autres ; pour les chrétiens, il est le Verbe (Jn 1, 1).

Hors de la reconnaissance que Jésus est en condition de Dieu, jusque dans sa mort (cf. l'épître aux Philippiens 2, 1), la référence à la Passion ajoute au mal du monde. Même si elle servait d'exemple moral, elle serait encore une injustice. La Passion est source de vie, parce qu'elle est celle du Fils de Dieu (Jn 20). Le Dieu qui vient prendre la détresse universelle n'est autre que le créateur. Il n'est pas resté extérieur à son oeuvre. Il s'y est uni en prenant chair. Tout ce qui a été vécu dans l'histoire trouve son achèvement dans la vie de la passion du Fils.

Pour cette raison, nous pouvons dire ce que ne disait pas encore le livre de Job. Dieu est le créateur dans la force et l'éclat de la puissance qui se voient dans le cosmos et dans la beauté du monde. Dieu est davantage. Il aime et, en son amour, il a connu la souffrance et la douleur face au malheur de l'homme, sa créature qu'il avait faite par amour.

3. Pour le chrétiens, celui qui a vécu en terre d'Israël, est entré dans la passion, a porté la croix et est mort en criant sa douleur et son désespoir, c'est le Verbe créateur, le Fils éternel.

Ce qu'a vécu le Fils n'a pas laissé le Père indifférent. Le Père éprouve, en son amour de Père, la douleur de la passion du Fils, à la pleine mesure de la perfection de l'amour qui est son être même.

Dans la lumière de la croix, nous reconnaissons que le titre de vivant donné au Dieu sauveur a un sens nouveau. La vie s'arrache à la mort et la traverse. Dieu a porté le poids du malheur et de la faute. Non seulement la souffrance, mais aussi le scandale. La parole de Jésus sur la croix : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné » (Mt 27,46) reste énigmatique. C'est l'énigme même de l'amour de Dieu, en son chemin de solidarité avec le malheur du monde. Grégoire de Nysse disait :

« Le fait que la nature toute puissante a été capable de descendre jusqu'à la bassesse de la condition humaine est une plus grande preuve de la puissance que les miracles d'un caractère imposant et surnaturel. [...]. L'humiliation de Dieu montre la surabondance de son pouvoir, qui n'est entraîné en rien au milieu de ces conditions contraires à sa nature [...]. La grandeur se laisse apercevoir dans la bassesse sans déchoir de son élévation ».

4. Le mouvement de l'amour ainsi dévoilé dans la Pâque de Jésus n'est pas achevé. Il est vécu dans la foi par le peuple de Dieu. Les croyants vont au Père en étant unis au Christ en sa passion. Ils vont à Dieu en accueillant Dieu qui se donne comme il se donne ; c'est-à-dire en devenant membres du Corps du Christ. Cela se fait par la foi et les sacrements de la foi, le baptême et l'eucharistie en tout premier lieu. Par le baptême, le croyant est uni à la mort du Christ, enseveli avec lui, pour renaître avec lui par une résurrection semblable à la sienne. A l'eucharistie, les croyants reçoivent le corps du Christ ; ils communient à sa vie pour entrer en sa victoire par la charité (Rom 5,4-5 ; Jn 6,55).

L'histoire ne s'est pas achevée à la mort de Jésus. Elle continue. Les chrétiens vivent le même mystère. Paul disait qu'il « achevait en sa chair ce qui manque aux détresses du Christ » (Col. 1,24-26). L'expérience de l'Apôtre et donc de l'Eglise consiste à naître avec le Christ en devenant membre de son corps, par la passion et la résurrection. Nous touchons là un point décisif de l'expérience des saints, exprimée par Edith Stein, en des paroles vraies d'une vérité que le monde ne connaît pas :

« Il existe une vocation qui consiste à souffrir avec le Christ et à collaborer ainsi à son oeuvre rédemptrice. Si nous sommes voués au Seigneur, nous sommes membres de son corps mystique. Le Christ continue à vivre et à souffrir dans ses membres et la souffrance supportée avec lui devient sienne, féconde, intégrée à son travail rédempteur. L'idée fondamentale de toute vie religieuse, surtout de toute vie carmélite, est d'intercéder pour les pécheurs et de coopérer à la rédemption du monde par la souffrance volontaire et joyeuse ». (Lettres, t. I, p. 125).


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