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Fr. Jacques MARTIN op Echange autour d'un texte : Cana |
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Échange animé par le frère Jacques Martin TEXTE : Jean II, 1-12 1 Or le troisième jour il y eut une noce à
Cana de Galilée et la mère de Jésus était là.
2 Jésus lui aussi fut invité à la noce ainsi que ses
disciples. 3 Or il n'y avait plus de vin, car le vin des noces était
épuisé. La mère de Jésus lui dit : "Ils
n'ont plus de vin." 4 Mais Jésus lui répondit :
"Que me veux-tu, femme ? Mon heure n'est pas encore venue."
5 Sa mère dit aux servants : "Quoi qu'il vous dise, faites-le."
6 Il y avait là six jarres de pierre destinées aux purifications
des Juifs ; elles contenaient chacune de deux à trois mesures.
7 Jésus dit aux servants : "Remplissez d'eau ces jarres" ;
et ils les emplirent jusqu'au bord. 8 Jésus leur dit : "Maintenant
puisez et portez-en au maître du repas." Ils lui en portèrent
9 et il goûta l'eau devenue vin - il ne savait pas d'où
il venait, à la différence des servants qui avaient puisé
l'eau - aussi il s'adresse au marié 10 et lui dit : "
Tout le monde offre d'abord le bon vin et, lorsque les convives sont gris,
on fait servir le moins bon ; mais toi, tu as gardé le bon
vin jusqu'à maintenant !" 11 Tel fut, à Cana de
Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta
sa gloire et ses disciples crurent en lui. 12 Après quoi, il descendit
à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses
disciples : mais ils n'y restèrent que peu de jours. _____ Le récit des "noces de Cana" rapporte-t-il un tour de prestidigitation, un fait-divers merveilleux, à vrai dire peu crédible et dépourvu d'intérêt pour nos existences difficiles ? Les chrétiens auraient-ils inventé cet épisode pour faire pièce aux croyances païennes relatives à la fête de DIONYSOS qui se célébrait jadis le 6 janvier ? On assurait que ce jour-là les fontaines du temple consacré au dieu de l'ivresse laissaient couler du vin au lieu de l'eau habituelle ; et que les jarres vides déposées dans le parvis étaient trouvées le lendemain emplies ras-bord du meilleur cru... Ne serions-nous pas plutôt en présence d'un fonds "poétique" commun à diverses religions, mais qui prendrait dans l'univers biblique judéo-chrétien une signification tout à fait particulière qu'il nous appartiendrait de découvrir ? Plusieurs indices tendent de fait à le montrer : - Dans l'Ancien Testament, le prophète ÉLIE effectue successivement deux prouesses éloquentes en faveur de la veuve de Sarepta (1 R 17,7-24) : la misérable cruche d'huile possédée par cette femme ne se videra pas avant le retour fécondant de la pluie ; et le fils décédé de la veuve sera rendu à sa mère. Élisée, héritier de l'esprit d'Élie, emplit tous les récipients de la maisonnée avec le seul petit flacon d'huile d'une autre veuve, puis il redonne vie à l'enfant unique et tardif de cette Shunamite, mort brusquement d'insolation : Oh ! ma tête ! ma tête ! (2 R 2,9 ; 4,1-37) Jésus, intervenant à Cana, (tout près de Shunem) pour remédier à la pénurie de vin et guérir ensuite le fils du fonctionnaire royal, n'est-il pas présenté comme le nouvel Élie dont le retour en ce monde était impatiemment attendu (Jn 4,46 ; 1,25) ? - Bien mieux, pour surmonter l'incrédulité des Hébreux face à sa mission, MOÏSE reçoit de Dieu le pouvoir d'accomplir trois signes explicitement dénombrés (Ex 4,8), dont le troisième consiste à répandre de l'eau puisée au fleuve Nil et qui se change en sang sur la terre sèche (Ex 4,9). Or Jésus réalise trois signes soigneusement numérotés, dont on peut montrer qu'ils se suivaient sans discontinuité, au début de sa prédication, dans une première version du quatrième évangile (cf Jn 2,11 ; 4,54... et en 21,14 la pêche miraculeuse, liée à l'appel des disciples en Jn 1,35 s. mais actuellement déplacée 1 et située après la résurrection : cf Lc 5,11) ! Le nouveau Moïse ne se fait-il pas reconnaître de la sorte comme l'Envoyé du Dieu vivant ? En effet, les signes sont ici destinés à provoquer la foi (Jn 2,11), alors que dans les synoptiques ils en seront au contraire, le plus souvent, la conséquence (Mt 8 13)... * Engagés que nous sommes sur la voie d'une lecture "biblique" des noces de Cana, nous devenons attentifs à quelques notations insolites par lesquelles le texte suggère lui-même son interprétation symbolique.
- D'abord LE TROISIÈME JOUR. Apportée au v.1, cette précision répartit sur une semaine les événements par lesquels s'inaugure le ministère de Jésus. L'adverbe le lendemain scande la séquence (Jn 1,29.35.43), tandis qu'en Jn 1,39 la mention de la dixième heure et du séjour des disciples du Baptiste auprès de Jésus ce jour-là renvoie au quatrième matin l'appel de Simon (Jn 1,40-42). Il s'agit de manifester, par cette division en sept jours, que la nouvelle création est l'uvre de la Parole faite chair et qu'elle s'accomplit en Jésus. C'est pourquoi l'évangile débute par l'expression Au commencement (Jn 1,1), tout comme le livre de la Genèse qui répartit en sept journées successives le travail de la création primordiale (Gn 1,1 et 2,2) 2. Si le sixième jour n'est pas mentionné dans notre texte, c'est afin de situer les noces au troisième jour après la promesse à Nathanaël (Jn 1,51 ; cf Gn 28,12-18), en évoquant le thème de la résurrection (Lc 24,7), selon la symbolique du prophète Osée : Après deux jours il nous fera revivre, le troisième jour il nous relèvera et nous vivrons en sa présence (Os 6,2). La création nouvelle prend ainsi, au septième jour, sa forme définitive par la résurrection de Jésus prémices de la résurrection universelle (Gn 2,2). - Ensuite LE THÈME DU VIN. Cette boisson qui réjouit le coeur de l'homme (Ps 104,14) est appelée par la Bible le SANG de la grappe qui fermente (Dt 32,14). Signe de la prospérité du peuple (Dt 7,13), le vin est lié au respect de l'Alliance et à la possession de la Terre promise (Dt 28,51), à la promesse de restauration et de retour d'exil : Ce jour-là, les montagnes dégoutteront de vin nouveau et les collines ruisselleront de lait, annonce le prophète Joël (4,18 ; 2,24 ; cf Is 25,6 ; 55,1 ; Os 14,8). Déjà (et toujours), au livre de la Genèse, les bénédictions de Jacob mourant promettaient à Juda un descendant qui lierait son ânon au cep de vigne, laverait son vêtement dans le vin, son habit dans le sang des raisins, et dont les yeux seraient troublés de vin (Gn 49,11-12, cf Is 63,3). De fait, dans l'Ancien Testament, le vin symbolise la PAROLE DE DIEU, la révélation faite aux hommes par la Loi de Moïse et par la Sagesse. Ainsi que nous le chantons, la Sagesse en personne, ayant dressé sa table et mélangé son vin, interpelle les gens enfermés dans leurs calculs à courte vue : Venez manger de mon pain et boire le vin que j'ai préparé pour vous ! Quittez votre stupidité (vulgairement : arrêtez votre connerie) et vivez enfin intelligemment ! (Pr 9 6). Vous tous qui avez soif, venez acheter sans argent, recevez gratuitement le vin et le lait... prêtez l'oreille et vous vivrez ! (Is 55,1-3) Le vin (souvent associé au pain et au lait) représente donc l'enseignement que procure la Sagesse de Dieu et que l'homme est invité à "écouter" afin de vivre pleinement. Or Marie déclarera bientôt : Faites tout ce qu'il vous dira, et le premier chapitre de Jean, relatif à l'appel des disciples, est sous-tendu par ce thème de la Sagesse, - qui doit être cherchée et trouvée (Pr 8,17), aux portes de laquelle l'homme est invité à veiller (Pr 8,34), qui convoque les gens à recevoir son enseignement et à se mettre à son école. Jésus y est appelé Maître et demande Qui cherchez-vous ? (Jn 1,38) ; ceux qui le trouvent demeurent chez lui (Jn 1,39, cf Si 6,36 ; Jn 14,1-3). Tout cela revient à indiquer que Jésus est LA SAGESSE INCARNÉE, qui va conduire les disciples jusqu'au banquet où il leur versera le vin nouveau de la Parole de vie. Il faut d'abord voir dans le vin de Cana la révélation apportée par le Christ, Logos fait chair, Sagesse supérieure à celle qu'offrait déjà la Loi juive. LE MANQUE signifie l'absence de prophète, le tarissement de la Parole dans le judaïsme contemporain de Jésus (cf Ps 73,9). Àcette carence, succède l'abondance messianique. Le Logos, dit Philon d'Alexandrie, est " échanson et maître de festin ". Jésus achève et accomplit l'Alliance ancienne. La Loi fut donnée par Moïse, la grâce et la vérité le sont par Jésus Christ (Jn 1,17). Or si la Loi était bonne, l'Évangile - quoique dispensé à la fin - est encore meilleur (Jn 2,10). Le vin nouveau est ici paradoxalement supérieur au vin vieux. (Mais parce qu'il bouleverse bien des comportements et manières de penser, il n'est pas du goût des adversaires de Jésus qui refusent obstinément de le boire et affirment contre toute évidence (Lc 5,39) : C'est le vieux qui est bon !) * - LES JARRES destinées aux purifications des Juifs symbolisent bien l'ancienne Alliance et son imperfection. Elles sont en effet au nombre de six, chiffre de l'inaccompli, du manque, de la faiblesse. C'est à la sixième heure que Jésus est fatigué (Jn 4,6), livré à Pilate (Jn 19,14). C'est en son humanité qu'il est vulnérable : la formule Cet homme revient six fois dans l'évangile : Jn 7,46 ; 9,16.24 ; 11,47 ; 18,17.29. En Jn,5 31-47, le manque de foi des Juifs est exprimé par l'utilisation du verbe croire à six reprises (5,38.44.46.46.47.47), alors que le verbe rendre témoignage reviendra sept fois, chiffre parfait (5 31.32.32.33.36.37.39). La vie de Jésus est scandée par six fêtes juives (Jn 2,13 ; 6,4 ; 11,55 ; 12,51 ; 7,2 ; 10,22), auxquelles s'opposeront sept mentions de la Pâque du Christ (11 55 (2) ; 12,1 ; 13,1 ; 18,28.39 ; 19,14) - Les jarres, symbole du manque et de l'inachèvement, doivent donc être sinon remplacées du moins transposées dans une Réalité plénière 3. Remarquons également que les jarres évoquent l'ancienne Alliance sous son aspect cultuel. Si le vin représente la Parole, l'allusion à la purification, par sa résonance liturgique, suggère de surcroît une interprétation sacramentelle (baptême et eucharistie), dans la ligne de Jn 15 et 19,34s, - surtout si l'on se souvient que le quatrième évangile ne comporte pas de récit de la Cène et que le discours eucharistique se situe au chapitre 6°, en rapport avec la multiplication des pains... (On notera de plus que le mot VIN figure à six reprises dans notre texte pour intervenir une septième fois au v.46 du chapitre 4° qui "résume" le signe de Cana 4. Le caractère eucharistique de ce "vin de perfection" est d'autant moins douteux que le chapitre 6° suivait immédiatement le 4° à l'étape de rédaction qui nous intéresse...) - Symboles des sacrements de l'Église, l'eau et le sang couleront bientôt du côté ouvert de Jésus crucifié. Et désormais l'eau baptismale - qui relaie les ablutions juives et appelle le sang eucharistique purificateur - dispense sans mesure l'Esprit capiteux parmi le peuple des croyants... * Car nous devons aussi rechercher avec soin la signification de L'HEURE de JÉSUS. Il s'agit sans doute et d'abord de l'Heure de la MANIFESTATION (l'épiphanie) du Messie. Pour les Juifs, ce dernier devait demeurer caché avant de commencer son ministère, soit parce qu'il préexistait auprès de Dieu, soit parce qu'il avait été placé, après sa naissance, en un endroit tenu secret (cf Ap 12,6). Son règne devait s'inaugurer par une manifestation de gloire, une démonstration visible de puissance, se produisant "à son heure", au temps fixé. Or ce thème du Messie caché est présent en Jn 1,26.31 où le Baptiste déclare : Au milieu de vous se tient quelqu'un que ni vous ni moi ne connaissons. À Cana, cet Inconnu se manifeste et entreprend de remplir sa mission : Jn 2,11. (La traduction la plus correcte de la réponse de Jésus à sa mère comporte en effet l'interrogation : Mon heure n'est-elle pas (encore) venue ? En ce sens, le Christ reproche à Marie d'oublier que l'heure a sonné où il doit se manifester comme Messie parfaitement capable de remédier au manque de vin...) Mais en d'autres passages (issus probablement d'un auteur différent) l'Heure de Jésus est celle de sa croix, du MYSTÈRE PASCAL, qui est la véritable "glorification" (cf Jn 7,30 ; 8,20 ; 12,23 ; 13,1 ; 17,1). (On traduit alors simplement, comme la T.O.B. : Mon heure n'est pas encore venue). Les deux interprétations ne s'excluent pas, dans la mesure où l'une est la figure de l'autre et où la mère, présente à Cana, le sera également au pied de la croix (Jn 19,25). LE DIALOGUE AVEC MARIE a fait couler beaucoup... d'encre ! On est en général sensible à la résistance de Jésus qui paraît traduire son angoisse, sa panique au moment de naître à la vie publique, de passer du silence à la parole (cf en Jn 12,27 l'agonie, le combat de Jésus qui souhaite à la fois être sauvé de son Heure et l'accepter comme accomplissement de sa mission). Semblable à la femme qui est sur le point d'accoucher, Marie sait que l'heure est venue (Jn 16,21) et ses propos atteignent son fils au plus profond, comme si par elle le Père ordonnait à l'Envoyé de manifester le pouvoir de la Parole créatrice. La mère parle à son fils sur le plan d'une constatation naturelle, Ils n'ont plus de vin, mais Jésus entend et réagit à un autre niveau, il est comme suscité par le constat du manque qui menace les invités. S'étonnant de la résonance que trouvent en lui les paroles de Marie, il répond par une question : Qu'y a-t-il entre toi et moi ? 5 Selon Françoise Dolto, cette interrogation est analogue à celle que le ftus adresse à sa mère à l'instant où se déclenchent les premières contractions annonçant à la parturiente que l'heure de la naissance est enfin échue. Dans une mystérieuse connivence, la mère et l'enfant sont accordés pour qu'une nouveauté advienne. Jésus va naître à sa mission et Marie est initiatrice de ses premiers pas. Intervenant auprès des servants, elle pousse Jésus au dehors, elle le met au monde des hommes. La Femme, à ce moment, devient véritablement Mère de Dieu. Sans doute faut-il voir ici l'équivalent du récit de la Nativité (Lc 2,7) qui, on le sait, ne figure pas dans le quatrième évangile 6. Du même coup et par voie de conséquence, Marie donne naissance à la Communauté fraternelle que va réjouir le Vin messianique 7. C'est pourquoi une scène symétrique se déroule au pied de la croix, lorsque Jésus mourant s'adresse à nouveau à Marie pour lui confier le Disciple par excellence, celui qu'il aimait : Femme, voici ton fils ! (Jn 19,26). Il est frappant de constater qu'en cette dernière occurrence et tout comme à Cana, Jésus utilise, pour interpeller Marie, le curieux vocatif de FEMME. Ce terme nullement péjoratif (cf Mt 15,28 ; Lc 13,12 ; Jn 4,21 ; 20,13) confère une portée très large à la maternité de celle qu'il désigne. Car "Femme" est en Gn 2,23 la compagne d'Adam, qui va l'appeler ÈVE ou MÈRE DES VIVANTS (Gn 3,20). Or Jn 19,28, expliquant par l'accomplissement des Écritures l'épisode où Jésus confie Marie au disciple bien-aimé, renvoie très certainement à Gn 3,15, à la malédiction du serpent par le Créateur au lendemain de la chute : Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ton lignage et le sien. Il t'écrasera la tête et tu l'atteindras au talon. Il y a combat ouvert entre "les Juifs", ennemis du Christ, postérité de Satan (Vous avez pour père le diable..., homicide et père du mensonge, Jn 8,44, cf Jn 6,70 ; 13,2.27) et Jésus, véritable postérité d'Abraham, fils de Marie Ève nouvelle, sorti de Dieu, Parole de vérité (Jn 8,23.37.46.58). Cette lutte, qui se déroule tout au long de la vie et du procès du Fils de l'homme, s'achève à l'Heure de la croix. Maintenant le prince de ce monde va être jeté dehors et moi, élevé de terre j'attirerai tous les hommes à moi (Jn 12,31.32). À l'Heure de la glorification, le Crucifié, premier-né de la multitude des frères, écrase véritablement la tête de l'ancien serpent. Et comme la première Femme avait été associée à l'uvre de mort, Marie la nouvelle Ève se trouve associée à l'uvre de la Vie. Sa maternité acquiert de la sorte une neuve dimension. Jésus donne à la Femme le disciple pour fils, et à dater de ce jour celui-ci la prend chez lui (Jn 19,26.27). "Chez lui", c'est à dire non pas dans ses meubles mais bien dans ces biens propres qui le constituent disciple : l'héritage de Jésus, la foi, l'amour, tout l'espace de l'Esprit dans lequel habite véritablement le Christ. Il est venu chez les siens et les siens ne l'ont pas accueilli. A ceux qui l'ont accueilli, il a donné pouvoir de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son Nom (Jn 1,11-12). Devenue mère des croyants, de ceux qui reçoivent la Vie par Jésus, Marie est au cur de l'Église et elle en constitue le symbole (cf Jn 2,12). De même que Marie a mis Jésus au monde en consentant à la passion, la Communauté-Église enfante le Christ total, le peuple messianique (Jn 16,21-22 ; Ap 12). L'uvre de Jésus se poursuit désormais dans celle de la Femme, de l'Église ; recevoir Jésus ou recevoir la Mère de Jésus, l'Église, est équivalemment le même acte de foi 8. * Aussi bien Marie, à Cana, donnait-elle aux SERVITEURS le conseil définitif : Tout ce qu'il vous dira, faites-le ! Cette invitation pressante reprend presque littéralement une injonction qui se lit dans l'histoire de JOSEPH le patriarche, en Gn 41,55 : Tout le pays d'Égypte souffrit de la faim et le peuple demanda à grands cris du pain à Pharaon ; mais Pharaon dit à tous les Égyptiens : Allez à Joseph, et ce qu'il vous dira, faites-le. De même que Joseph, d'abord vendu par ses frères mais reconnu et justifié par Pharaon (Où trouver un homme comme celui-ci, en qui soit l'Esprit de Dieu ? Gn 41,38, cf Jn 1,32-33) procure le pain aux affamés, Jésus rempli de l'Esprit de résurrection procure en abondance le vin nouveau (chaque jarre contient environ une centaine de litres !) Il se montre en cela véritablement "fils de Joseph" (comme il est aussi "fils de David") ainsi que le signale en Jn 1,45 une intentionnelle ambiguïté. Mais il est également possible de rapprocher le conseil donné par Marie d'une autre formule quasi "technique" de l'ancien Testament. Il s'agit de la réponse fréquemment fournie par le peuple à un médiateur et par laquelle on s'engage à observer fidèlement L'ALLIANCE proposée par Dieu : Tout ce que dit le Seigneur, nous l'accomplirons ! (Ex 19,8 ; 24,3-7 ; Dt 5,27 ; Jos 24,24 ; Esd 10,12 ; Ne 5,12). Jean mettrait de la sorte sur les lèvres de Marie la profession de foi prononcée jadis par les Israëlites au pied du Sinaï. La mère demande aux servants d'adopter vis à vis de Jésus l'attitude de l'Alliance, celle de l'obéissance parfaite, d'ailleurs aussitôt manifestée aux v.7 & 8 : Remplissez... ils emplirent ; portez-en... ils portèrent... Remarquons du coup que les "serviteurs" ("ministres" et non "esclaves") qui distribuent à la ronde le vin de la Sagesse (cf Jn 6,12-13, pour le pain), symbolisent les disciples, les prêcheurs, devenus "serviteurs de la Parole" (Lc 1,2). Après l'enlèvement de Jésus, les apôtres connaissent pertinemment la provenance de l'enseignement qu'ils proclament, eux qui furent ses compagnons (cf Jn 17,7). Il faut donc faire confiance à ceux qui, au matin de la Pentecôte, s'engagent sur les chemins du monde pour annoncer l'Évangile avec une telle conviction que certains "spectateurs" déclarent en se moquant : Ils sont pleins de VIN doux ! (Ac 2 13 ; Jn 15,15) * Ces considérations ecclésiales nous conduisent à pousser plus avant l'exploration du récit. L'importance biblique du THÈME GÉNÉRAL DES NOCES est en effet considérable. La triple répétition du mot noces dans les trois premiers versets (version longue du texte) suffirait à nous le rappeler si nous l'avions oublié ! Quelques étrangetés s'imposent de surcroît. Il faut d'abord noter que l'on n'aperçoit point ici de mariée. Toute la compassion de Jésus se porte vers la Communauté des invités (comprenant les disciples et frères de Jésus, v.2 et v.12), rassemblée pour la fête et menacée de dispersion faute de boisson forte. De plus, la mère de Jésus (qui n'est pas désignée par son prénom dans le 4° évangile !) semble bien s'exprimer au nom de ces convives, se faire en quelque sorte leur porte-parole (v.3°). C'est que, dans sa maternité physique, la Femme résume et représente le peuple d'Israël dont Jésus est issu (Jn 4,22 ; 16,21). Fille de Sion, elle est figure de la Synagogue et personnifie la communauté messianique (Is 49,20-22 ; 54,1 ; 66,7-11 etc). À ce titre, (elle) est là (v.1). Mais elle symbolise simultanément le nouvel Israël, dont elle exprime l'être profond par le conseil de fidélité à l'Évangile qu'elle prodigue aux serviteurs (cf Mc 3,24 ; Lc 11,8 et Note 6). Par ailleurs, la parole du v.10 est subitement adressée par le maître d'hôtel à un marié dont on a jusqu'alors ignoré la présence. La facture duelle du récit est tout à coup rompue par la mention de "l'appel" adressé à ce tiers-époux. L'action accomplie par Jésus lui est attribuée par la remarque qui le situe d'emblée hors du commun, le distingue du reste des gens : Tout le monde... Toi, tu... Qui peut donc être cet ÉPOUX, tenu comme à distance mais qui mène l'action, sans qui les noces n'auraient point lieu, qui est-il sinon le Dieu vivant lui-même dont Jésus, simple invité mais véritable fournisseur du bon vin, semble exécuter les desseins ? Dès lors, les noces de Cana représentent l'aboutissement de la grande symbolique biblique de l'Alliance nuptiale entre Dieu et son peuple (Os 1-3 ; Ez 16 ; Is 50,1 ; 54,4-8 ; 62,4-5 ; Jr 2,1-2 ; 3,1.6.12 ; Ct ; Ps 44 etc). Dans un jeu de substitutions très subtiles, Jésus et Marie figurent les Partenaires réels, ils agissent comme les personnages principaux du récit, le signe résulte de leur collaboration. Par leurs gestes et leur dialogue, ils supplantent les mariés et apparaissent finalement comme L'ÉPOUX ET L'ÉPOUSE spirituels du banquet messianique. Aussi bien, au chapitre suivant, Jean-Baptiste désignera-t-il clairement comme l'Époux ce Jésus dont il se déclare précurseur : Qui a l'épouse est l'époux, mais l'ami de l'époux qui se tient là et qui l'entend est ravi de joie à la voix de l'époux (Jn 3,29 ; cf Mt 9,14 et // ; Mt 22,1s). Les noces humano-divines, longuement et dramatiquement préparées par toute l'histoire biblique, sont signifiées à Cana par l'Épiphanie du Messie 9. Jésus s'y fait connaître comme l'Époux divin de la nouvelle Communauté, personnalisée par la Femme, avec laquelle il veut conclure une Alliance nouvelle et définitive. Il manifeste une gloire qui, d'après l'Écriture, n'appartient qu'à Dieu et qui est donc l'affirmation de sa propre transcendance lorsqu'il se révèle à ce moment comme l'Époux-messie (v.11) . Mais l'Alliance nouvelle s'accomplira vraiment par le mystère pascal, sur la croix de Jésus, dans le don de la vie et l'effusion de l'Esprit. L'Église Épouse, Ève nouvelle, y naît sacramentellement du flanc transpercé du second Adam endormi dans la mort (Jn 9,30.34 ; Gn 2,21-23 ; Ep 5,25-28). Marie est donc ici figure de l'Église, non seulement en tant que mère des disciples, comme nous l'avons dit, mais comme ÉPOUSE DE DIEU EN JÉSUS CHRIST. Sa maternité spirituelle, dont nous parlions également plus haut, implique cette condition. Ce que le livre de la Genèse prophétise du rapport de l'homme et de la femme s'applique désormais au Christ et à la Communauté (Ep 5,29-33) et ce Mystère de conjugalité sera pleinement manifesté dans le Royaume, au dernier jour (Ap 19,7.9 ; 21,2). LE COUPLE CHRÉTIEN est donc le symbole vivant de cette Réalité-là. Les époux en témoignent par leur vie évangélique et la parole qui l'interprète. Si l'historicité stricte de l'épisode de Cana peut sembler quelque peu douteuse, le SIGNE de ces noces se réalise visiblement parmi nous en chaque couple croyant. Le SACREMENT de mariage est tout simplement ce que devient l'union de l'homme et de la femme lorsqu'elle se conclut dans le Seigneur (1 Co 7,39 ; Col 3,18) - et non pas devant Dieu ! - dans la Pâque du Christ Parole d'amour donnée sans retour... Fruit de l'Esprit, don de la foi, l'Amour dispensé par le Christ, l'agapè, peut seul conduire le couple à son épanouissement, lui permettre de surmonter l'usure des jours. Parce qu'il s'abreuve du vin des noces (v.3), cet amour-là ne passe pas. Il a déjà franchi la mort et sa portée "mystique" ne saurait être minimisée (cf 1 Co 13,8-13)... Car le meilleur est pour la fin, contrairement à l'idée reçue qui placerait dans les premiers émois les joies d'un amour auquel on ne reconnaîtrait ensuite que les perspectives de l'ennui, du désenchantement, du divorce... Les impasses de la vie conjugale dont nous sommes chaque jour témoins attristés manifestent cruellement la gravité du manque éprouvé à Cana. Simultanément, l'état du monde autour de nous (violence, chômage, disparités croissantes...) ressemble trop souvent à la description qu'en donnait déjà le Prophète : Le vin nouveau est en deuil, la vigne s'étiole, Face à cette situation, la mission de l'Eglise dont Marie constitue l'icône indépassable, est assurément d'intercéder auprès du Dieu fait homme, d'agir évangéliquement, de proclamer avec force la Parole de Vie, - de proposer le Vin nouveau : celui qui monte aux têtes et fait bondir les coeurs, qui relance la Fête et lui donne son sens. En chaque eucharistie nous redisons cela, quand nous anticipons le grand banquet nuptial, en appelant l'Époux de tout notre désir (1 Co 11,27 ; Ap 22,17). « OR LES EAUX COMMENCÈRENT À
RECEVOIR LA FORCE, ___ 1 Dans cette antique version de l'évangile, Jésus accomplissait sept signes au cours de sa vie publique. Le rédacteur suivant, sensible à la symbolique des nombres, a retranché une unité et transformé l'épisode de la pêche en récit d'apparition pascale. Ne conservant de la sorte que six signes, l'auteur faisait de la résurrection de Jésus le septième, le "signe" par excellence... 2 Par ailleurs, le v.11 peut être littéralement traduit : Cela (ce qui précède) fut le commencement des signes de Jésus. Il s'agit moins ici du premier acte d'une série que de la mise en marche d'une réalité se poursuivant jusqu'à la fin. Cana nous est ainsi présenté comme l'archétype des signes qui suivront ; il faut y voir la clé permettant de lire et de comprendre tout le déroulement du quatrième évangile en son actualité persistante. (Noter dans le même sens, au v.8, la pertinence du mot maintenant, non requis par le contexte). 3 On précise au v.6 qu'il s'agit de jarres de pierre, matière résistante et durable ! Les synoptiques parleront d'outres que le vin nouveau fait au contraire éclater (Mc 2,22, noter le contexte) : autre manière de signaler l'imperfection, sans recourir à la symbolique des nombres... 4 . Du coup, le nom de Cana figure trois fois dans l'évangile (Jn 2,1.11 ; 4.46), comme pour souligner l'importance centrale - et pascale - de l'épisode. 5 Qu'y a-t-il entre toi et moi ? signifie parfois : " Quel contentieux antérieur nous oppose-t-il, que t'ai-je fait pour que tu me veuilles ce mal ? " cf Jg 11,12 ; 2 Ch 35,1 ; 1 R 17,18. Mais également, et c'est le cas ici : " Qu'y a-t-il de commun entre toi et moi ? " ou " Quelle est la relation qui nous unit ? " Remarque qui revient alors à déplorer :" Nous ne sommes pas sur le même plan, nous ne jugeons pas de la même manière... " (Ou si l'on veut : " Occupe-toi de ce qui te regarde ! " La traduction Que me veux-tu ? ne rend pas correctement ces nuances). 6 Il existe un curieux parallèlisme entre la réponse apparemment dilatoire de Jésus à Cana, suivie de l'accomplissement du signe, et l'épisode du chapitre 7° où Jésus refuse à sa famille de monter à Jérusalem car il n'est pas encore temps (v.8), puis s'y rend cependant (v.10)... Le Maître reparaît enseignant dans le Temple et, menacé d'arrestation, prononce des paroles relatives à la proximité de son départ et au thème "chercher-trouver" (Jn 7,14.33). Tout ceci rappelle étrangement l'épisode du Recouvrement dans l'évangile de Luc 2,41-50... (Cf également Jn 2,13-23 et Lc 2, 22-39) 7 De ce point de vue, certains se disent provoqués par l'attitude de Marie envers Jésus, qui leur paraît particulièrement exemplaire en un temps où la "famille" et l'éducation, dans leur recherche de modalités nouvelles, nous posent de nombreux problèmes. On observe que Marie ne donne aucun ordre, n'intime aucun commandement. Elle se contente d'attirer l'attention de son fils sur la situation et de faire confiance aux potentialités cachées de Jésus, aux virtualités dont il est porteur et qu'elle a pressenties. Cette qualité d'affection va pousser le jeune homme à l'action, lui révéler la force d'amour qui l'habite lui-même et qu'il ignore peut-être encore... - Sitôt réalisé le passage du Fils à la vie publique, la mère entre dans le silence et accepte la "distance" que Jésus ne cessera de marquer à l'égard de son entourage, tout tendu qu'il est vers la fraternité universelle et constamment attentif à ne pas se laisser "récupérer" par sa famille : Qui est ma mère et qui sont mes frères ?... Celui qui écoute la Parole de Dieu et la garde, celui-là est mon frère et ma sur et ma mère... (Mc 3,21.31-35 ; Lc 11,27-28). Que de drames seraient évités dans les rapports familiaux si nous devenions capables de tels comportements !... 8 On voit donc que les scènes de Cana et du calvaire s'appellent mutuellement et s'interprètent l'une par l'autre. Entre ces deux moments (qui réalisent ce que l'on appelle une inclusion) Marie ne figure plus dans le quatrième évangile. Ces épisodes demeurent le fondement de la relation mariale authentique. Notre foi en effet doit conquérir sans cesse la mesure juste entre les errements de la piété sentimentale et envahissante et la non moins affligeante désaffection en laquelle beaucoup semblent être tombés à l'égard de la Mère de Jésus... 9 L'Ancien Testament n'attribue pas au Messie le titre d'Époux d'Israël, ce que fera le Nouveau en raison de la divinité de Jésus et de son rôle envers l'Église. (Remarquons que le nom de Jésus figure sept fois dans notre texte !) |