|
Fr. Jacques MARTIN op Echange autour d'un texte |
|
Dimanche 26 septembre 1999, fr. Jacques Martin TEXTE : Matthieu XXI, 28-32 28 « Que vous en semble ? Un homme avait deux enfants. S'approchant du premier, il dit : " Enfant, va aujourd'hui, uvre dans la vigne. " - 29 L'enfant répond et dit : " Je ne veux pas. " Après, il change d'avis et s'en va. 30 S'approchant de l'autre, il lui dit de même. Il répond et dit : " Moi, seigneur " et il ne s'en va pas. 31 Lequel des deux a fait la volonté du père ? » - Ils lui disent : « Le premier. » Jésus leur dit : « Amen, je vous dis : Les taxateurs et les prostituées vous précèdent au royaume du dieu. 32 Car Jean est venu vers vous en un chemin de justice et vous ne l'avez pas cru. Mais les taxateurs et les prostituées l'ont cru ! Ce que voyant, vous n'avez pas changé d'avis après, pour le croire » Matthieu 21 1 _____ - Je crois qu'il faudrait replacer la parabole dans le contexte. Or j'ai vu, en lisant l'évangile, que c'est un contexte de controverse entre Jésus, les princes des prêtres et les anciens du peuple. Ceux-là avaient un ministère qui aboutissait à une pratique de pouvoir personnel et c'est pourquoi ils contestaient Jésus, de même qu'ils avaient contesté la légitimité de Jean. Ils ont un amour immodéré du pouvoir - qu'ils veulent garder - et cet amour immodéré les empêche de remettre en cause leur pratique. Mais la parabole décrit bien le comportement des autres : les premiers correspondent au fils qui dit oui et qui ne fait rien ; tandis que les taxateurs et les prostituées, qui sont loin de Dieu au départ, n'ont pas cette soif, cette passion de puissance, de pouvoir, de domination, et donc, ils sont plus libres, plus disponibles pour entendre Jean et Jésus... - Merci d'avoir situé les choses dans leur contexte. Je crois qu'il est toujours de bonne méthode de prendre l'évangile au sens littéral : que signifie, dans l'histoire de Jésus, le texte envisagé ? Il est tout à fait indispensable de nous poser cette question, si nous ne voulons pas tenir un discours dépourvu de fondement et donc inapte à rejoindre les incroyants avec qui nous pouvons dialoguer au fil de l'existence... - On peut compléter en disant qu'il en va de même pour nous ; la parabole s'applique à nous également. Si nous sommes pris par des passions quelles qu'elles soient, d'honneur, d'argent, de toutes choses, nous ne serons pas disponibles et nous nous retrouverons derrière ceux qui commencent mal, qui partent mal... - En effet, si nous sommes dans l'état d'esprit des premiers nous aurons, naturellement, la même opacité, la même fermeture par rapport à la parole de l'Évangile. En revanche, si nous avons une liberté analogue à celle de la deuxième catégorie, les taxateurs et les prostituées, nous sommes beaucoup plus en mesure d'accueillir le message... * - À froid, je suis tout à fait frappé par la méthode utilisée par Jésus, qui est une méthode anti-dogmatique. Il ne dit pas : Voilà ce qui est bien, voilà ce qui est vrai, voilà la vérité. Il dit effectivement : Que vous en semble ? Qu'est-ce que vous en pensez ? C'est vous qui dites si c'est vrai ou pas. - Je ne peux m'empêcher, dans cette affaire-là, de penser à Socrate. C'est un peu la même démarche, la même méthode. Ce n'est pas dogmatique ; c'est plaisant de ce côté-là. On donne un exemple, on dit : Qu'est-ce que tu en penses ? Et on conduit effectivement l'interlocuteur à dire Oui, cela est vrai. - Finalement, nous sommes en train de faire ici ce que Jésus lui-même a pratiqué, ce à quoi il nous invite !... * - Moi, je pense que Jésus nous remet à notre propre liberté, et c'est à nous d'expérimenter cette liberté et d'en faire usage. - Il y a autre chose qui m'interpelle dans ce texte : c'est le fait que nous ayons toujours quelque difficulté à mettre en accord ce que nous disons et ce que nous faisons. Le premier, l'ouvrier, dit Oui, père, j'y vais, et il n'y va pas ; donc il n'est pas en accord avec ce qu'il a dit. Et le deuxième dit Non, je n'y vais pas, et puis finalement il va se décider à y aller. Quel que soit le contexte, il me semble que, en tant que chrétiens, il faudrait que, nous puissions accorder ce que nous disons et ce que nous faisons. Il y a certainement une recherche dans ce texte à partir de là... - Voilà effectivement un deuxième accent tout à fait pertinent : l'accord entre nos pensées et nos actes, entre nos paroles et nos actes, entre le faire et le dire. * - Il y a deux choses qui me frappent. D'abord, la traduction, je ne sais pas de qui elle est 2, mais elle renouvelle pour moi ce texte que je n'avais jamais lu sous cette forme-là, ça lui donne plus de force. Et la deuxième chose, c'est que Jésus ne parle pas de lui directement ; donc, il commence par cette petite histoire, il fait répondre les personnes et on ne peut pas répondre autrement que ce qu'ils ont dit ; et ensuite il parle de Jean, et c'est à nous de déduire que ce qu'il exprime à propos de Jean le concerne lui, puisque là il ne le dit pas explicitement... Je ne sais pas si ça fait beaucoup avancer la compréhension, mais cela me frappe personnellement... - Oui... Vous savez, le texte n'est pas d'une clarté extrême pour une raison toute simple : la fin de la parabole se situe en réalité au verset 31, où Jésus déclare En vérité je vous le dis. La formule est classique pour marquer la fin de l'histoire. Le reste représente un ajout, de la part de l'auteur du texte. Vous parliez du contexte tout à l'heure et si, précisément, vous avez lu ce qui précède, vous aurez remarqué qu'entre autres sujets de controverse il y est question de Jean-Baptiste. Or la parole que dit Jésus à propos des taxateurs et des prostituées fait écho à d'autres que l'on trouve substantiellement en Lc 7,29-35 à propos, justement, du Baptiste. En sorte que les mots taxateurs et prostituées fonctionnent comme des mots-crochet, ils appellent un thème ou des déclarations qui, ailleurs, leur sont associés, et que l'auteur va introduire comme à l'appui ou en complément de ses propres formulations. Les évangiles sont souvent composés de la sorte. Au départ, les écrivains disposent de sources multiples, comme une série de petits papiers sur lesquels figurent des paraboles ou des paroles de Jésus. Ensuite, il s'agit de situer tout cela dans une trame continue, en forme de biographie de Jésus, et l'on procède souvent par un tel système d'accrochage. Un mot appelle une autre parole où il figure également, et on met tout cela à la suite. Le résultat est plus ou moins satisfaisant, plus ou moins cohérent, contradictoire quelquefois... Ici, la discussion entre les autorités du peuple et Jésus prend l'allure d'une réflexion sur l'histoire du salut ; on rattache la parabole aux discussions précédentes relatives à Jean-Baptiste, on en fait une manière de réponse aux pièges que les adversaires de Jésus lui tendaient à propos de Jean. Occasion de situer, l'un par rapport à l'autre, Jésus et le Baptiste. Nous avons eu déjà l'occasion de nous expliquer à ce sujet 3. Jean-Baptiste jouissait d'un immense prestige, beaucoup se demandaient s'il n'était pas le messie. À une époque relativement tardive, les chrétiens se sont demandé quel rapport pouvait exister entre Jésus et Jean, et on a essayé de présenter les choses en disant que Jean-Baptiste était finalement le précurseur. Du coup, ici, on dit : si vous n'avez pas été capables d'accueillir Jean-Baptiste, vous n'êtes pas non plus capables d'accueillir Jésus. Mais nulle part dans les évangiles il n'est question du changement d'idée qu'impliquerait l'interprétation de la parabole ainsi suggérée, il n'est pas dit que Jean-Baptiste ait entraîné les taxateurs et les prostituées à changer d'avis alors que les pharisiens et les anciens lui auraient résisté. En sorte qu'il n'y a peut être pas lieu de trop se casser la tête pour rechercher la cohérence d'un développement qui est forcément un peu artificiel. Mais cela nous aide à comprendre comment ont été écrits les évangiles - ce qui est de plus en plus important si nous voulons comprendre la Parole en essayant d'en rendre compte autour de nous. Un petit bouquin vient de paraître, dont le titre est tout à fait significatif : « Comment lire les évangiles sans perdre la foi ? »4. On y trouve des explications du genre de celles que je suis en train de proposer et qui sont utiles et nécessaires pour tout le monde... * - La dame disait tout à l'heure que, dans le texte, les gens ne sont pas en accord entre ce qu'ils disent et ce qu'ils font. Le fait qu'on puisse se tromper n'est-il pas, finalement, très rassurant ? Jésus nous prend tels que nous sommes, avec notre lenteur à comprendre, nos résistances ; et cela me fait penser aux derniers qui seront les premiers. L'important, c'est de se mettre en route ; peut-être ne le faisons-nous pas très bien, avec des hésitations, mais Jésus l'accepte.... - Avouez que cette certitude nous arrange beaucoup !... * - J'aimerais qu'on s'attarde sur la précision concernant le motif de la venue de Jean : Il est venu vers vous en un chemin de justice ; je me demande s'il n'y a pas dans cette venue un rapport des croyants à la Loi et aussi une relation à la Loi de la part des représentants de Dieu, des représentants ou des guides du peuple. En fait, la Loi a été utilisée comme un instrument de pouvoir et pas comme un instrument de justice. Le texte est de Matthieu et Matthieu s'est beaucoup débattu avec la Loi... - Certes. Mais on ne voit guère le rapport avec Jean-Baptiste. Sous le v.32, je lis en Note, dans la B.J., cette explication : Jean pratiquait et prêchait la conformité à la volonté de Dieu qui rend l'homme "juste". * - Je veux revenir à ce que Jean nous disait. Pour moi ce texte est en même temps un texte de conversion et de foi, on sent que Jésus est agacé de voir que tous ceux qu'il rencontre, surtout ceux qui devraient avoir la foi, puisqu'ils ont des connaissances, sont en fait bloqués. On sent qu'il s'énerve, il va leur donner une leçon en prenant un exemple assez fort. Donc pour moi, effectivement, cette conversion est tout de même sous-jacente à tout le message de Jésus ; tout son Évangile consiste à dire Changez de vie, convertissez-vous, croyez à la bonne nouvelle ! Mais se convertir, cela veut dire simplement : vous êtes là où vous en êtes, soyez disponible et ouvert à la Parole. C'est pourquoi, dans tout l'évangile, on voit Jésus très proche de tous les petits, des pauvres, de ceux qui ne savent pas ; et eux sont ouverts, disponibles. Voilà peut-être également le message de la parabole, dans sa pointe un petit peu eschatologique. Justement cette vigne, qu'est-ce que c'est ? Il s'agit du Royaume et, à la fin, de qui sera sauvé. Il y a beaucoup d'exemples, dans les évangiles, quand Jésus est chez Simon et qu'il accueille la femme qui, elle, comprend qui il est ; je pense aussi à la parabole de l'enfant prodigue, Un père avait deux fils, et puis il y a celui qui se convertit et l'autre qui croît être dans le bon chemin et qui ne se convertit pas... Il y aurait d'autres choses à dire mais ce qui m'a frappée c'est cet appel à la conversion. - Il est certain qu'il s'agit là d'une ligne de force de l'Évangile, cette espèce d'opposition entre des gens qui ont le cur fermé, qui ne peuvent pas recevoir la Parole, et les autres qui l'accueillent spontanément mais qui eux-mêmes sont marginalisés par les premiers, sont considérés comme maudits, impurs, hors-la-Loi... Par conséquent, l'enjeu est effectivement le changement d'état d'esprit de la part des premiers - encore que Jésus paraisse assez désabusé à cet égard et que, généralement, il leur rentre dans le chou sans tellement les appeler à la conversion. Je crois qu'il en prend son parti, il opère lui-même un clivage dont il prend acte ; en quoi finalement il laissera sa peau... * - Ce qui m'a intéressée c'est que par deux fois il y a le mot enfant ; un enfant qui dit non et puis qui obéit. Or on explique que, dans le développement du petit enfant, le moment où il dit non est pour lui une étape fondatrice, où il se distingue de la volonté de l'autre. Peut-être que, dans notre démarche de foi, commencer par dire non à notre foi infantile est une étape nécessaire. - Je crois que vous avez parfaitement raison et je vous remercie de dire cela. Que lisons-nous en effet ? Quelque chose du genre : Un mec avait fait deux petits ; un anthropos, un homme, un type, un adam avait deux enfants. Technon, que l'on traduit enfant, c'est aussi un petit animal, le mot vient du verbe qui donne également technique et qui signifie mettre bas, produire. Il est à la portée de la plupart des gens, sauf impossibilité toujours douloureuse, de faire des petits, c'est relativement facile. Le mot père, en revanche, n'apparaît que beaucoup plus tard dans le texte ; et là où il y du père il y a effectivement du fils. On peut donc légitimement se demander pourquoi ce nom de père n'apparaît qu'à propos du premier des enfants et de sa réaction. Vous avez peut-être remarqué ce qui n'est pas dit dans le texte. Ce qui n'est pas dit, c'est la version que vous trouvez dans un certain nombre de traductions et qui correspond à la manière dont, spontanément, nous racontons cette histoire. Nous disons volontiers : Un père avait deux fils et il dit au premier : viens désormais travailler dans ma vigne. Or il y a : Un homme avait deux enfants et il dit au premier : non pas viens, mais va ; non pas désormais, mais aujourd'hui ; non pas travailler, mais uvrer ; non pas dans ma vigne, mais dans la vigne. Et cela va chercher très loin, très loin. Il y a cet aujourd'hui admirable, aussi léger que possible, accompagné du minimum de soumission, du minimum de possession, du minimum de contrainte, va aujourd'hui ! Et c'est cet aujourd'hui qui va permettre d'avoir un après, d'avoir un demain. Dans la sainte Église, on a la hantise de l'engagement ; on en prend pour deux ans, pour trois ans, pour vingt ans, pour toujours, comme à l'armée, comme si on ne faisait pas confiance à la force de la Parole en nous, comme s'il fallait se raccrocher à quelque chose d'extérieur pour assurer la fidélité. Ici non, aujourd'hui, admirable aujourd'hui, et c'est pour cela qu'il y aura un après. Car effectivement, parce qu'il y a un après et que cet après peut avoir lieu demain, après-demain, dans dix ans ou dans quinze ans, le camarade va pouvoir non pas se repentir - comme le disait inconsidérément un Père de l'Église dans le sermon que nous lisions ce matin à l'Office - non pas se repentir, mais changer d'avis. Quand on dit se repentir c'est immédiatement culpabilisant, c'est immédiatement du côté de la morale : j'ai mal fait, j'ai péché... et je me convertis. Changer d'avis, ce n'est pas du tout la même chose. On a le droit et probablement le devoir de changer d'avis, justement parce qu'il y a un après. Après, n'ayant été convoqué que pour aujourd'hui, l'enfant est capable d'oublier le contentieux qui l'oppose à ce fameux anthropos qui lui a parlé et, cessant d'être en difficulté avec celui qui parle, il peut entendre ce qui est dit. Ce qui est dit c'est Va uvrer à la vigne ; non pas travailler comme un esclave, mais uvrer, c'est-à-dire faire preuve d'imagination, de créativité, inventer en fonction de toutes tes potentialités, en fonction de tout ton génie qu'il s'agit de te révéler à toi-même, va uvrer. Va uvrer où ? À la vigne ! Mon ami Jean-Philippe pourrait nous en parler. Pour ma part, j'ai laissé un petit bout de mon doigt chez lui, dimanche dernier, en éprouvant très joyeusement les fastes de la vendange. La vigne, c'est cette réalité que Noé invente au matin du monde nouveau, lors du recommencement du monde. Souvenez-vous : lorsqu'il sort de l'arche, Noé plante la vigne, la vigne - et non pas sa vigne, comme on dit toujours. Va, travaille à la vigne : c'est le chantier de ta vie heureuse, c'est le chantier de ta personnalité épanouie, c'est le chantier de toi-même pour entrer en pleine possession de ta vérité personnelle. Il y a donc un conflit légitime et nécessaire entre le premier fils et celui qui l'appelle. Ce premier fils refuse une relation de l'ordre du maître et de l'esclave et il dit Ne pas, je veux, c'est-à-dire une négation et un verbe, avec le je qui est le commencement de sa personnalité. Le second va dire Moi, seigneur. Il ne peut dire je, il est collé au maître. Il n'a pas à dire un verbe, parce qu'émettre un verbe reviendrait à faire preuve d'autonomie et il n'y a ici d'autre verbe que celui que l'homme, le géniteur, a lui-même prononcé. Et l'enfant dit seigneur, c'est-à-dire maître, il acquiesce à cette relation de maître à esclave. Ce qui fait que, finalement, il n'ira pas à la vigne, il n'ira pas à lui-même, parce qu'il restera toujours dans cette relation infantile et infantilisée, cette relation de servitude à l'égard de celui qui l'appelle. Or il s'agit de devenir soi-même en allant à la vigne, il s'agit de la propre vie, de la propre existence. Oui, en cette affaire, on va découvrir que la vigne, le travail, l'uvre à faire, c'était tout simplement de devenir soi-même. Le désir du Père, c'est que cet enfant devienne FILS par l'affirmation de son JE, par la prise de distance à l'égard de son géniteur. Lorsqu'il aura réussi cette opération, alors on parlera du père parce que l'autre sera devenu fils. Est-ce que je me fais comprendre ? Voilà qui n'invalide en rien ce qui a été dit, mais le fonde au contraire très radicalement. Tout ceci nous atteint à un niveau profond, il ne faut pas en avoir peur, car j'ajouterai qu'il en fut de même pour Jésus. Voyez-vous, plus on réfléchit et plus on s'aperçoit que les paraboles ne peuvent être énoncées que par quelqu'un qui raconte à travers elles sa propre histoire et s'y implique très personnellement. Alors on vous dit dans la prédication classique et habituelle que Jésus est celui qui a été toujours soumis à la volonté de son Père, qu'il a réalisé cette volonté depuis A jusqu'à Z, dans la totale obéissance et la parfaite soumission. Or dans l'évangile de Matthieu - le frère Yves nous le rappelait récemment -, les choses ne se passent pas tout à fait ainsi. Dans le récit du baptême, nous entendons non pas le Père mais une voix céleste déclarer, relativement à Jésus, Celui-ci est mon fils bien aimé, qui a toute ma faveur (Mt 4,17). La tuile !... Comme servitude, voilà qui se pose un peu là. Alors que fait Jésus ? Pensez-vous qu'il parte aussitôt au galop en disant : je suis mobilisé, en avant, j'accomplis cette volonté ? Pas du tout, il fiche le camp au désert, quarante jours à jeûner. Quarante jours, c'est le délai que la Loi juive et les évangiles établissent entre l'instant de la naissance et la fin de la toute petite enfance, c'est-à-dire le moment de la purification de la mère (Lv 12,2-8; Lc 2,22). Pendant quarante jours Jésus va régresser, Jésus va revivre le temps de son enfance initiale. Et au bout de ces quarante jours de jeûne, on nous dit qu'il eut faim (Mt 4,2). Il éprouva son propre désir. Car l'expression volonté du père peut légitimement se traduire par désir du père, et Jésus n'éprouve pas alors le désir du père, c'est le sien propre qui s'éveille, il a faim. Or que se passe-t-il ? Il se passe que le Dieu-maître, le Dieu caricaturé, se montre en forme de diabolos, en forme de Satan, et lui dit mon petit garçon si tu veux rester esclave, si tu veux demeurer collé à ton maître, si tu veux te contenter de dire Moi, seigneur, si tu te prosternes à mes pieds et si tu restes prosterné toute ta vie durant, alors je te donnerai tous les empires du monde, alors je te donnerai le pouvoir de changer les cailloux en pain, d'accomplir des prodiges en sautant du haut du Temple et tout à l'avenant. Le voilà, le Dieu-maître, la caricature, le Dieu tel que le deuxième enfant de la parabole l'imagine. Or Jésus va triompher de ce que nous appelons sa tentation, et lorsqu'il aura triomphé, alors, devenant lui-même, il pourra dire Je, il cessera d'être une parole parlée pour devenir une Parole parlante. Il pourra commencer sa mission d'homme, sa mission de prédicateur. Il a fallu que la parole, quarante jours durant, pourrisse en lui, se triture en lui, se décompose en lui, pour ensuite ressusciter en Verbe personnel. N'est-ce pas ainsi, Jean-Philippe, que se fait le vin ? Le vin est comme une parole écrasée, c'est une parole qui fermente, une parole qui prend son temps et après, après, quand on change d'avis, la parole devient la liqueur septembrale, celle dont parle la Bible en disant qu'elle réjouit le cur de l'homme. Chez Jésus les choses iront très loin, parce que cette fermentation, cette destruction de la parole pour la renaissance en forme de réjouissance, ce processus ne sera rien d'autre que sa mort-résurrection. Voilà pourquoi nous ne sommes pas dépaysés lorsque, dans notre eucharistie, nous prenons le vin de nos vignes pour qu'il devienne Sang du Christ et nous rassemble en communauté. Qu'ajouter ? Je pense avoir dit l'essentiel ; la moralité tient en ceci que non seulement chacun peut faire sa crise mais qu'il est tout à fait nécessaire de l'accomplir. Celles et ceux qui parmi nous ont des responsabilités éducatives en tireront sans doute quelque profit et quelque conséquence en ce qui les concerne. Je ferai d'ailleurs remarquer que le fait d'aller ou de ne pas aller est tout à fait indépendant de la matérialité du geste. Il s'agit d'une affaire de cur, on peut très bien ne pas y aller tout en accourant à la vigne ; on peut très bien aller à la vigne et en réalité être resté bloqué à son papa. Cela signifie que personne n'a la possibilité de déterminer pour autrui s'il est son propre Je ou s'il est encore dans une attitude de servilité. Cela veut dire aussi que chacun d'entre nous est appelé à s'interroger à ce niveau un peu vertigineux, à se demander ce qui, ultimement, le fait courir, ce qui l'amène ici, ce qui le fait chrétien pratiquant, ce qui le séduit vraiment dans la Parole de Dieu... Voyez quels horizons nous sont ouverts en ce début d'année. Et comme l'heure s'avance, je vous propose d'en rester là, puisque nous avons eu l'occasion de dire et de signaler qu'il n'y a aucune rupture entre nos propos sur la vigne, sur la vinification en nous de la Parole, et le Vin eucharistique que nous allons présentement offrir tous ensemble. ______ 1 Je transcris ci-après le partage du dimanche soir. J.M. 2 La traduction est celle de Marie Balmary, à qui je suis également très redevable pour les réflexions qui vont suivre. J.M. |