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Fr. Jacques MARTIN op
Echange autour d'un texte

Hérode

TEXTE : Matthieu II, 1-23

    { 1 Jésus étant né à Béthléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient se présentèrent à Jérusalem 2 et demandèrent : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu, en effet, son astre se lever et sommes venus lui rendre hommage." 3 Informé, le roi Hérode s'émut, et tout Jérusalem avec lui. 4 Il assembla tous les grands prêtres avec les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où devait naître le Christ. 5 "À Béthléem de Judée, lui répondirent-ils ; car c'est ce qui est écrit par le prophète :
    6 Et toi Béthléem, terre de Juda,
    tu n'es nullement le moindre des clans de Juda :
    car de toi sortira un chef
    qui sera pasteur de mon peuple Israël.

    7 Alors Hérode manda secrètement les mages, se fit préciser par eux la date de l'apparition de l'astre 8 et les dirigea sur Béthléem en disant : "Allez vous renseigner exactement sur l'enfant ; et quand vous l'aurez trouvé, avisez-moi, afin que j'aille, moi aussi, lui rendre hommage." 9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route ; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à son lever, les devançait jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant. 10 La vue de l'astre les remplit d'une très grande joie. 11 Entrant alors dans le logis, ils virent l'enfant avec Marie sa mère, et, tombant à genoux, se prosternèrent devant lui ; puis, ouvrant leurs cassettes, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe. 12 Après quoi, un songe les ayant avertis de ne point retourner chez Hérode, ils rentrèrent dans leur pays par une autre route. }

    - - > 13 Après leur départ, l'Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : "Lève-toi, prends l'enfant et sa mère, et fuis en Égypte ; et restez-y jusqu'à ce que je t'avertisse. Car Hérode va rechercher l'enfant et le faire périr." 14 Joseph se leva, prit de nuit l'enfant et sa mère, et se retira en Égypte, 15 où il demeura jusqu'à la mort d'Hérode. Ainsi devait s'accomplir cet oracle prophétique du Seigneur :
    D'Égypte, j'ai appelé mon fils
    .

    16 Alors Hérode, voyant qu'il avait été joué par les mages, fut pris d'une violente fureur et envoya tuer, dans Béthléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d'après la date qu'il s'était fait préciser par les mages. 17 Alors s'accomplit l'oracle du prophète Jérémie :
    18 Dans Rama s'est fait entendre une voix
    qui sanglote et moult se lamente :
    c'est Rachel pleurant ses enfants ;
    et ne veut pas qu'on la console,
    car ils ne sont plus.

    19 Quand Hérode eut cessé de vivre, l'Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph, en Égypte, 20 et lui dit : "Lève-toi, prends l'enfant et sa mère et reviens au pays d'Israël ; car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l'enfant." 21 Joseph se leva, prit l'enfant et sa mère, et rentra au pays d'Israël. 22 Mais apprenant qu'Archélaüs régnait sur la Judée à la place d'Hérode son père, il craignit de s'y rendre ; sur un avis reçu en songe, il se retira dans la région de Galilée 23 et vint s'établir dans une ville appelée Nazareth. Ainsi devait s'accomplir l'oracle des prophètes :
    On l'appellera Nazaréen
    .

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Pour des raisons strictement matérielles, nous avons dû consacrer deux week-end à l'examen du chapitre 2° de Matthieu. Il est pourtant d'une seule venue, en sorte que nous n'avons pas à répéter les GÉNÉRALITÉS qui ont été explicitées à propos de la première partie du texte. Rappelons simplement que la révélation christologique, relative à Jésus et signifiée par l'étoile de la Nativité, a été favorablement accueillie par les mages dont la démarche vers l'Enfant représente celle des païens par rapport à la prédication chrétienne. En revanche, nous voici confrontés à la réaction d'hostilité et de refus, de la part d'Hérode et des siens : celle des ennemis de Jésus et des responsables de la passion. Le pluriel du v. 20, alors qu'il s'agit de la mort du seul souverain, est en effet un peu curieux. Bien que figurant en Ex 4,19 (LXX) - que notre texte reproduit (infra) - ce nombre ne s'explique vraiment que par référence aux v.3-4 qui impliquent aux côtés d'Hérode les grands prêtres et les scribes et tout Jérusalem. La formule ceux qui en voulaient à la vie de l'enfant laisse ainsi de côté certains autres qui, parmi les Juifs, ont accepté Jésus, dont quelques-uns sont devenus membres de la communauté chrétienne de Matthieu. Mais elle inclut sans doute les autorités de la Synagogue qui continuent à persécuter les disciples. - Au demeurant, l'hostilité à Jésus ne peut pas l'emporter à ce moment d'un récit qui doit demeurer ouvert aux événements ultérieurs et à la mort/résurrection du Fils de l'homme. C'est pourquoi le Vivant va "enlever" son Fils au loin, pour le ramener ensuite en terre d'Israël. On note ainsi le parallèle entre d'une part la mise de Jésus au tombeau et sa manifestation après trois jours et, d'autre part, la fuite en Égypte et le retour subséquent. Si l'Enfant revenu d'Égypte est effectivement Emmanuel, Dieu-avec-nous (Mt 1,23), le Ressuscité affirme également aux siens : Je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde (Mt 28,20)...

Pour l'heure, l'instrument humain de la délivrance du Messie n'est autre que Joseph qui, par son obéissance absolue aux injonctions de la Parole, mérite pleinement le titre d'homme juste qui le qualifie en Mt 1,19. Parfaitement loyal envers la Loi et les Prophètes, il est le prototype de ces Juifs fidèles qui se situent en fait aux côtés des mages dans la reconnaissance et l'accueil de Jésus, simultanément rejeté par les autorités.

Trois scènes successives composent simplement notre épisode. Elles se terminent chacune par une citation biblique qui en souligne la portée théologique 1. Nous les examinerons donc l'une après l'autre.

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1°) Mt 2,13-15 :

Ces versets nous instruisent sur la manière dont Jésus parvient à échapper au complot hérodien. Ils font directement écho au récit de l'Enfance de Moïse (Ex 2,15) et - enchâssés qu'ils sont dans une scène d'apparition en songe de l'Ange du Seigneur - proviennent très probablement du matériel pré-matthéen. La citation d'Osée 11,1 : D'Égypte, j'ai appelé mon fils, n'est cependant pas étrangère au montage réalisé par l'évangéliste 2. En effet, ce verset du prophète se réfère originellement à l'exode d'Israël hors de l'Égypte. Mais Matthieu, perçoit pour sa part que la relation filiale du peuple de Dieu est maintenant assumée par Jésus qui revit, dans sa propre existence, l'histoire entière de son peuple. Si donc le peuple en son ensemble avait pu, à l'époque, être appelé fils de Dieu, combien plus ce titre est-il désormais applicable à Celui qui doit sauver son peuple de ses péchés (Mt 1,21) ! Or si Matthieu a déjà personnellement désigné Jésus comme fils de David et fils d'Abraham (Mt 1,1, titres respectivement explicités en Mt 1,18-25 et Mt 2,1-12), la désignation comme Fils de Dieu ne peut être prononcée que par Dieu lui-même (Mt 16,16-17), parlant par la bouche du Prophète. - On notera d'ailleurs qu'une combinaison semblable entre la filiation divine de Jésus et l'exode se retrouve dans le récit du baptême. La voix céleste déclare alors Celui-ci est mon Fils bien-aimé (Mt 3,11), tandis que Jésus est aussitôt conduit au désert afin d'y jeûner quarante jours et quarante nuits, avant d'aborder son ministère : il réactualise de la sorte les quarante années de séjour d'Israël au désert avant son entrée en Terre promise (Mt 4,1-2.12). Ainsi voyons-nous en ces deux occurrences se concrétiser clairement l'intuition chrétienne fondamentale selon laquelle l'histoire du peuple de la première Alliance (et notamment le séjour en Égypte et l'exode 3) préparait et figurait celle de Jésus.

On objectera cependant que le salut de l'Enfant est ici réalisé par la fuite en Égypte et non par le parcours inverse, en sorte que Jésus vit d'abord le départ d'Israël de la terre de Canaan vers les rives du Nil. Certes Joseph le Juste, père de Jésus, joue pleinement en l'affaire le rôle de Joseph le patriarche, responsable de la descente en Égypte de Jacob/Israël (Gn 46,1). Mais dans la Genèse, il s'agissait simplement d'une famine, et non pas d'une persécution. C'est pourquoi plusieurs exégètes proposent de rechercher plutôt l'arrière-plan de notre récit dans l'histoire de la fuite de Jacob devant Laban, en Gn 31. Ceci est d'autant plus plausible que d'anciennes traditions juives permettaient de comparer Laban, censé vouloir tuer Jacob, au méchant Pharaon cherchant à supprimer les enfants mâles d'Israël 4. Un tel midrash mêle en un seul événement le conflit de Jacob avec Laban et la migration ultérieure du patriarche vers l'Égypte, pendant la famine...

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2°) Mt 2,16-18 :

Le massacre des garçons à Béthléem et dans les environs renvoie très clairement à celui des petits hébreux au début du livre de l'Exode. Mais par la citation du v.18, l'évangéliste a également le souci de connecter ces faits à un autre épisode tragique de l'histoire biblique, celui de l'exil des tribus du Nord en Assyrie et à Babylone, en 722 5. De même que la persécution en Égypte et la déportation en Mésopotamie étaient considérées par Israël comme les deux plus grandes épreuves de son histoire, l'exode et le retour d'exil représentaient pour lui les signes les plus forts de la protection divine. Aussi bien le retour d'exil est-il volontiers décrit dans la Bible comme un nouvel exode (Is 40,3 ; 52,3-6). Or Matthieu a manifesté, en 1,11-12, dans la généalogie de Jésus, l'intérêt qu'il porte personnellement à la rupture historique de l'exil. Son astuce consiste ici à relier cet événement majeur à ce qui s'est passé à Béthléem. La ville de David est en effet le lieu sur le chemin duquel fut inhumée Rachel, l'épouse de Jacob, d'après Gn 35,19 6 et 48,7. Mais, plus plausiblement, cette sépulture est également localisée par 1 S 10,2 entre Béthel et Jérusalem, ce qui correspond à Ramah. D'où les associations effectuées par l'évangéliste. La voix d'outre-tombe pleure à la fois sur les enfants massacrés et sur les captifs exilés (Jr 31,15). Quoi qu'il en soit de l'exégèse matthéenne de cet oracle de Jérémie (qui est en réalité, cf. v.15-16, un appel à l'espoir et à sécher les pleurs), elle souligne une fois de plus l'unité du plan du salut. Les mentions successives de Béthléem, de l'Égypte et de Ramah offrent de fait comme une histoire théologique du peuple de Dieu, en une sorte de réduction géographique. Dès la première étape de sa course humaine, Jésus assume et récapitule en quelque manière la symbolique de ces lieux prophétiquement signifiants.

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3°) Mt 2,19-23 :

Le v.23 est une formule d'accomplissement qui vient en appendice au récit du retour d'Égypte. On note cependant la mention de deux lieux géographiques différents, la terre d'Israël au v.20 et le district de Galilée (ultimement spécifié à Nazareth) aux v.22-23. Cette tension interne manifeste bien le travail de rédaction de l'auteur à partir d'un récit préexistant. Typique de Matthieu, la formule d'accomplissement du v.23 ne figure pas, en effet, au v.21. Le parallèle entre Mt 2,22-23 et Mt 4,12-16 s'avère par ailleurs fort éclairant, le second passage devant être à coup sûr attribué à Matthieu si on le compare à Mc 1,14 et Lc 4,14. On comprend qu'en fait, l'évangéliste qui se trouvait en possession d'un récit d'Enfance se déroulant à Béthléem, à dû honorer la tradition évangélique solidement établie selon laquelle le lieu de croissance de Jésus est bel et bien Nazareth. D'où la nécessité d'expliquer comment et pourquoi la "sainte famille" a effectué le déplacement 7. Mais après la mention de la mort d'Hérode, l'ordre du Vivant : Prends l'enfant et sa mère et retourne en terre d'Israël, car ils sont morts ceux qui en voulaient à la vie de l'enfant reproduit littéralement les directives adressées à Moïse en Madiân, après la mort de Pharaon : Ex 4,19. Enfin la structure des v.19-21, correspondant aux songes avec apparition de l'Ange du Seigneur, reproduit celle de Mt 1,20-21.24-25 et Mt 2,13-15 ; tandis que la mention du songe qui introduit la Galilée au v.22 est, quant à elle, beaucoup plus sommaire... Nous avons donc affaire à la reprise d'un ancien récit, basé sur la Vie de Moïse et structuré en forme de songe : l'évangéliste atteint son but par l'adjonction des v.22-23 et de la citation terminale (cf. Note 1).

De même par conséquent que la mort de Pharaon permettait à Moïse de commencer son œuvre de libération, la disparition d'Hérode motive le retour d'Égypte qui conduira Jésus au lieu d'inauguration de son ministère. Or, nous l'avons dit, par ce retour en terre d'Israël, le Christ revit personnellement l'exode de son peuple revenant en Terre promise après sa libération de l'esclavage. En outre, la mention de la Galilée est sans doute à mettre en rapport avec Mt 4,14-16 qui désigne cette région comme la Terre des Nations, en sorte que Jésus apporte la lumière au peuple qui marchait dans les ténèbres et habitait les confins de la mort. Ainsi le montage de Matthieu a-t-il pour effet de situer Jésus par rapport aux deux groupes qui composent la communauté de l'évangéliste, - à savoir les Juifs et les Gentils.

Quant à la mention de Nazareth, soi-disant authentifiée par les Prophètes 8 qui avaient également annoncé la naissance à Béthléem, elle répond aux polémiques juives selon lesquelles le Messie ne pouvait en aucune manière provenir de la Galilée. Si donc les formules-citations de Mt 2,1-18 nous fournissaient trois noms de lieux , Béthléem, l'Égypte et Ramah, évoquant les grande étapes de l'Ancien Testament, les v.19-23 en donnent également trois, Terre d'Israël, Galilée, Nazareth, qui anticipent la geste de Jésus et la composition de son Église. Et le récit de l'Enfance en vient à s'achever là où commencera le ministère du fils de l'homme, selon Mt 3,13 et Mc 1,9.

Pourtant, le mot Nazaréen, Nazoraios, suggère beaucoup plus que le simple lieu de résidence de l'homme Jésus 9. D'abord le terme peut comporter simultanément diverses connotations, entre lesquelles il n'y a certainement pas lieu de choisir. En sorte que si Nazareth est bien cette localité qui confère à Jésus sa désignation "païenne" (ou en tout cas "séculière"), on se souvient du même coup qu'il est, comme un Nazir, le Saint de Dieu, consacré à Dieu dès le sein de sa mère. L'évangéliste, en effet, a sans doute en l'esprit deux passages prophétiques précis et connus : Is 4,3 : Le reste laissé à Sion, ce qui survit à Jérusalem, sera appelé saint (Hagios, Naziraios) ; et Jg 16,17 : Le rasoir n'a jamais passé sur ma tête car je suis nazir de Dieu depuis le sein de ma mère. Le mot Nazir en effet - rendu en grec à la fois par Hagios et Naziraios - désigne dans la Bible le seul Samson, tandis que le livre des Juges compte, dans la liste hébraïque, parmi les premiers Prophètes. Or Jésus fut connu dans son ministère comme le Saint de Dieu, Hagios Theou (Mc 1,24), d'où l'association probable entre Naziraios et Nazoraios = issu de Nazareth ; d'autant qu'il a été déclaré en Mt 1,21 que l'Enfant sauvera son peuple de ses péchés, comme il est dit de Samson qu'il commencera à sauver Israël de la main des Philistins (Jg 13,5). - Mais on souligne en même temps que Jésus n'est autre que le rejeton (Neser) de David annoncé par Isaïe 11,1 dans la foulée de son évocation d'Emmanuel. En sorte que Matthieu semble établir ici un remarquable parallèle entre la première et la dernière formules-citations de son récit d'Enfance : On l'appellera Emmanuel (Is 7,14 ; Mt 1,23) et Il sera appelé Nazaréen (le Neser d'Is 11,1). La première référence correspond à la conception de l'Enfant annoncé par le Prophète, à sa naissance et à son identité. La dernière concerne sa mission et sa destinée. L'annonce de la naissance de l'Enfant s'achève avec l'imposition du nom de JÉSUS par Joseph (Mt 1,25). Les suites de cette venue au monde se concluent avec le déplacement du garçonnet à Nazareth, en sorte qu'il est appelé Nazoréen. Nous connaissons dès lors la pleine identité du fils de David, fils d'Abraham, Fils de Dieu, celui que tous en tous les temps appelleront JÉSUS LE NAZARÉEN...

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Même étrange et compliquée, une telle exégèse est tout à fait conforme au type de travail et de réflexion biblique que représentent les évangiles de l'Enfance. Ce qui conduit inévitablement à poser une fois de plus la question de l'historicité des faits relatés de cette manière.

De fait, leur authenticité apparaît douteuse à bien des égards. Nous n'avons nulle part, dans les récits du ministère de Jésus, le moindre écho de pareils événements, cependant fort importants. La fuite en Égypte est parfaitement inconciliable avec le texte de Lc 2,39 qui fait état d'un retour normal et paisible à Nazareth après la naissance à Béthléem. Les Histoires juives ou les Apocryphes qui racontent par ailleurs le voyage égyptien sont à l'évidence tardifs, polémiques et influencés par le récit de Matthieu.

L'historien juif Josèphe fournit bien quant à lui de précieux renseignements relatifs aux mœurs cruelles d'Hérode le Grand ; tel ou tel de ces récits a fort bien pu inspirer celui de Matthieu, mais ils ne font jamais mention d'un quelconque massacre intervenu à Béthléem. Certes, Macrobe, dans ses Saturnales, au début du 5° siècle, mentionne le pogrom d'enfants de deux ans et nous rapporte à ce propos un jeu de mots de l'empereur Auguste déclarant à propos d'Hérode que mieux valait être son cochon (hys) que son fils (huios) ! Mais cette jonglerie verbale témoigne seulement de la brutalité du souverain qui de fait n'avait pas hésité à mettre à mort trois de ses fils alors qu'il s'abstenait lui-même, comme ses sujets juifs, de manger du porc. Et ce texte ne peut être invoqué, de manière indépendante, en faveur de l'authenticité de faits rapportés par Matthieu trois siècles auparavant...

On s'attache parfois également au passage d'Ap 12,1-5, relatif au Dragon qui cherche à dévorer l'enfant mâle mis au monde par la Femme aux douze étoiles. Mais ces versets ne font aucunement référence à la naissance physique de Jésus : il s'agit au contraire de sa mort/résurrection qui représente en fait la véritable naissance messianique, sur la base de Jn 16,21-22 ou Ac 13,32-33. En sorte que le Dragon rouge feu n'a rien à voir ici avec le personnage d'Hérode le Grand.

Également invoqué dans ce débat, le Testament de Moïse VI, 2-6 (Écrits intertestamentaires, Pléiade, p.1005) témoigne seulement du caractère populaire du parallèle Hérode/Pharaon, - ce qui est très instructif quant à la vraisemblance des faits invoqués par Matthieu. Au vu et au su des horreurs qui ont accompagné la fin du règne d'Hérode, il était très aisé sans doute d'attribuer à ce dernier quelque récit de tuerie ressemblant plus ou moins à celle des enfants hébreux en Égypte. On sait qu'afin de s'assurer que ses propres funérailles représenteraient bien un moment d'affliction, Hérode avait demandé à ses soldats de tuer ce jour-là de nombreux prisonniers politiques notoires : De la sorte, dit-il, et qu'il le veuille ou non, tout Juda et chaque foyer versera des larmes pour moi ! Ce témoignage de Josèphe n'est en fait guère éloigné du renvoi aux pleurs de Rachel faisant le deuil de ses enfants. Et l'insistance de Matthieu sur le massacre de Béthléem peut fort bien provenir de la crainte attestée qui tenaillait le roi face à la perspective de la naissance d'un rival. Josèphe raconte également que des Pharisiens furent mis à mort, avec tout leur entourage, pour avoir prédit que le trône d'Hérode lui serait ôté, ainsi qu'à ses descendants, tandis que le pouvoir viendrait aux mains de son frère Pheroas, de sa femme et de leurs enfants 10...

Signalons pour terminer que l'imposante sépulture d'Hérode, toute proche de Béthléem, a de nos jours encore quelque chose de provocant, en sorte que le contraste de l'Hérodium et de la tranquille Cité de David est de nature à inspirer l'écrivain qui médite en ces lieux. Sans oublier que l'Égypte représente depuis toujours le refuge type pour toute personne qui tente d'échapper à quelque tyran palestinien (1 R 11,40 - cf. Mt 2,14 ; Jr 26,21)...

En bref, on conclura que si la vérité historique des événements ne peut en aucune manière être garantie, les diverses observations ci-dessus confèrent néanmoins une grande richesse d'intelligibilité au récit de Matthieu, qui ne pouvait en rien paraître fantastique au lecteur de l'époque structuré dans cette culture.

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1 . L'évangile de Matthieu comporte quatorze citations du Premier Testament, introduites pour la plupart par la "formule d'accomplissement" : Tout ceci advint pour accomplir cet oracle prophétique du Seigneur etc. (Mt 1,22 ; 2,15 etc.). L'usage de ces références semble moins correspondre à une intention apologétique dans la polémique anti-juive qu'à un propos d'affermissement de la foi des chrétiens par manifestation de la rigoureuse cohérence interne du dessein de Dieu. Cinq de ces citations figurent remarquablement dans l'évangile de l'Enfance qui, plus original, devait sans doute être davantage argumenté par les Écritures que le reste de la vie de Jésus ou le récit de la passion...
L'étude minutieuse de ces diverses formules manifeste qu'elles sont le fait de l'évangéliste en personne, même si certaines ont pu alimenter au préalable la réflexion ou la prédication des premiers disciples. Elles ont été ajoutées, en fonction de la théologie de l'auteur, à des récits préexistants. Ces derniers matériaux peuvent en effet être assez précisément dégagés, par soustraction et en fonction de différents critères (style et vocabulaire de Matthieu ; tensions internes du récit maladroitement résolues ; textes parallèles relevant d'autres rédacteurs...). Ils consistent d'abord en divers petits récits, tous caractérisés par une apparition de l'Ange du Seigneur à Joseph, au cours d'un songe (Mt 1,20-21.24-25 ; 2,13-15 ; 2,19-21). Ces récits présentent la même structure stéréotypée dont le schéma est étoffé à l'aide de traditions juives assez faciles à repérer.
Il est en effet notoire pour le Nouveau Testament que Jésus est fils de JOSEPH. Or l'ignorance dans laquelle on demeure, quant à ce dernier personnage, devait assez naturellement être suppléée par le recours au livre de la Genèse qui raconte longuement l'histoire de Joseph le patriarche. Celui-ci y est présenté comme l'homme aux songes, le spécialiste des rêves (Gn 37,19), qui descend en Égypte où il aura affaire à Pharaon. Ces caractéristiques sont celles de Joseph le père de Jésus, qui reçoit lui aussi en songe des révélations angéliques avant de partir pour l'Égypte et se trouve affronté à un roi redoutable, auteur de desseins meurtriers. N'oublions pas en effet qu'un autre Pharaon qui n'avait pas connu Joseph (Ex 1,8) entreprit de tuer les enfants mâles d'Israël et plus tard Moïse lui-même qui dut demeurer en exil jusqu'à la mort de ce souverain (Ex 4,19). Nous avons donc un parallèle entre, d'une part, Joseph-le-patriarche/le méchant-Pharaon/l'enfant-Moïse et, d'autre part, Joseph-l'époux-de-Marie/le-roi-Hérode/l'enfant-Jésus. Les silences et ellipses du livre de l'Exode autorisent les simplifications de Matthieu, chez qui le roi Hérode figure à la fois le Pharaon de la descente en Égypte et celui dont la mort permettra le retour de l'Enfant en terre d'Israël. Au demeurant, le premier évangile insistera beaucoup, dans le récit du ministère, sur le parallèle entre Moïse et Jésus, déjà profondément ancré dans l'esprit des premiers chrétiens. Au point que notre auteur aura choisi délibérément de construire un récit de l'Enfance illustrant parfaitement ces correspondances. De même que nous avons, dans le livre de l'Exode, un récit de l'enfance de Moïse montrant la protection divine dont jouit ce dernier dès avant le début de son ministère de libération d'Israël et de conclusion de l'Alliance entre Dieu et son peuple, de même Matthieu nous a-t-il donné un récit de l'enfance de Jésus avant qu'il ne commence son ministère de salut et de réalisation de la nouvelle Alliance...
On doit en outre distinguer les matériaux relatifs à Moïse selon qu'ils relèvent ou non des livres bibliques. Dans le premier cas, on observera avec intérêt les parallèles suivants : Mt 2,13-14 et Ex 2,15 ; Mt 2,16 et Ex 1,22 ; Mt 2,19 et Ex 2,23 ; Mt 2,19-20 et Ex 4,19 ; Mt 2,21 et Ex 4,20 (Cf. l'âne iconographique de la "fuite en Égypte" !). Dans le second cas, les traditions midrashiques dont nous disposons, relatives à l'Enfance de Moïse, datent du premier siècle de notre ère et ne sont pas nécessairement pertinentes. Par bonheur, l'Enfance de Moïse par Philon et le récit de la naissance de Moïse dans les Antiquités juives de Josèphe nous renseignent sur les récits qui circulaient à l'époque de Matthieu. Ils fournissent de nombreux détails qui éclairent singulièrement notre texte, en sorte que les parallèles entre celui-ci et les légendes de Moïse ont pu être plus étroits encore que nous ne le percevons actuellement...
D'autres matériaux de moindre importance, tels un récit d'annonce de la naissance, un récit de la venue des mages (directement à Béthléem, à la vue de l'étoile, récit inspiré, nous l'avons vu, par l'histoire de Balaam) ont été également utilisés par Matthieu. L'évangéliste a repris tout ce matériel, l'a reformulé dans son langage propre et intégré à sa théologie personnelle (au prix de quelques incohérences mineures), en soulignant par les citations bibliques les aspects qui lui paraissaient essentiels...

2 . On pourrait bien penser que cette citation eût été mieux placée après le v.21. Mais à ce moment-là, il importe à Matthieu d'insister davantage sur la destination des voyageurs - à savoir Nazareth - que sur leur point de départ. Le thème de l'Exode est donc introduit dès la première mention de l'Égypte, en 2,13-14. Et il précède ainsi celui de l'Exil.
Il n'est pas impossible que ce verset d'Osée ait été proposé à Matthieu par la réflexion des premiers chrétiens, tant étaient populaires les spéculations sur l'Exode dans ce milieu-là. On ne voit pas très bien pourtant ce qui, dans la vie de Jésus, pouvait appeler une telle citation. Faut-il penser à la Résurrection, sur la base d'Ap 11,8 qui dit que le Seigneur fut crucifié à Sodome = l'Égypte ? On a fait remarquer que le mot Nazoréen (v.23) peut aussi dériver d'une racine qui signifie "survivant, rescapé", liée à la notion prophétique de Reste d'Israël... (cf. Note 9)...
Noter enfin la première partie d'Os 11,1 non citée par Matthieu : Quand Israël était enfant, je l'aimai : la soustraction de Jésus aux projets d'Hérode est bien signe d'un tel amour.

3 . Le thème de l'Exode n'est qu'indirectement suggéré en Mt 4 : c'est le mauvais traitement subi par Moïse et les enfants d'Israël qui rendra nécessaire la sortie d'Égypte...

4 . Le fameux verset de Dt 26,5 : Mon père était un Araméen vagabond qui descendit en Égypte, peut être modifié grâce à un léger changement de voyelle. On lit alors : Un Araméen cherche à tuer mon père. - En outre, le Targum de Jérusalem identifie, assez curieusement, Laban et Balaam, plus tard considéré comme le conseiller de Pharaon...

5 . À moins qu'il ne s'agisse des tribus du Sud, dont Jr 40,1 indique que les captifs furent rassemblés à Ramah, en 587, en vue de leur déportation.

6 . Il n'est pas interdit de voir également en ce verset un clin d'œil supplémentaire du côté de Jacob et de ses démêlés avec Laban...

7 . L'expression Terre d'Israël désigne certainement la totalité de la Palestine. D'où la nécessité de la restreindre ensuite à la Galilée, en excluant de fait la Judée où Joseph a été dit posséder une maison (Mt 1,24)...

8 . La citation donnée par Matthieu ne correspond en fait à aucun passage biblique connu. Quatre types d'explications ont été proposés :
a) Combinaison très libre, effectuée par l'auteur, de textes repérables, tels Is 4,3 et Jg 16,17. Adoptée par R. E. Brown, cette solution s'avère très probable si Nazaréen dérive de Nazir (cf Note 9 et suite du texte).
b) Citation de livres non canoniques. Mais les incertitudes quant à la liste des livres bibliques portent à l'époque sur les Écrits et non sur la Loi et les Prophètes. Cependant le mot Prophètes pourrait être entendu largement : en Mt 13,35 il désigne en réalité le psalmiste, donc l'auteur d'un Écrit. Néanmoins Matthieu ne cite jamais, dans son évangile, que des textes connus.
c) Citation d'un texte de source vétérotestamentaire inconnue, d'où les termes vagues et généraux qui l'introduisent. La citation proviendrait par exemple d'un florilège rassemblé par les premiers chrétiens à partir des textes hébraïques.
d) Matthieu n'entend pas citer un texte spécifique. Le pluriel générique renverrait alors à la totalité de l'Ancien Testament considéré comme concernant Jésus de Nazareth : "Ce que l'on dit de lui est accompli par le fait qu'on l'appelle Nazoréen"...
En tout état de cause, la solution de ce problème dépend grandement du sens et de la provenance que l'on reconnaît au mot Nazaréen.

9 . Entrons quelque peu dans le détail. Il faut d'abord indiquer que les dérivations de vocabulaire sont, dans la Bible, rarement scientifiques et fréquemment phonétiques ou analogiques. En outre, une explication n'exclut pas nécessairement les autres, le même mot pouvant toujours suggérer plusieurs interprétations.
On peut dès lors soutenir que :
a) Le terme en question dérive de Nazareth. Même philologiquement contestable, cette explication s'impose forcément en raison du contexte de Mt 2,23. Nazarenos (nazarénien) est appliqué 4 fois à Jésus par Marc, 2 fois par Luc, jamais par Jean ni par Matthieu. Nazoraios (nazoréen) se trouve 8 fois en Lc/Ac, 3 fois en Jn et 2 en Mt. Une certaine équivalence entre les deux termes apparaît dans le récit du reniement de Pierre où Mc 14,67 porte Nazarenos et Mt 26,71 Nazoraios. Ac 24,5 appelle les chrétiens "la secte des Nazoraioi" : un groupe messianique préchrétien a pu de fait porter ce nom, ce qui expliquerait qu'on ait retenu cette forme, de préférence à celle de Nazarenos...
b) Le mot dérive de Nasir. Ce vocable hébraïque signifie "consacré à Dieu, sanctifié", au moyen d'un vœu prononcé. La description classique en apparaît en Nb 6,1-21 : séparation par abstinence de vin et de boissons fortes, cheveux non coupés, absence de contact avec la mort... En fait, nous connaissons ce statut par les récits de naissance de Samson (Jg 13,2-7) et de Samuel (1 S 1,11). Un tel modèle a perduré dans les mémoires judéo-chrétiennes et a servi par exemple à décrire l'ascétisme de Jean le Baptiste (Lc 7,33 et 1,15 ; cf Ac 21,23-26). Matthieu s'y est-il référé ? Il serait intéressant que le terme Nazir figurât dans le récit d'Enfance, car nous savons que celle de Samuel a servi à écrire en parallèle le récit de Luc relatif à Jean-Baptiste et à Jésus. Et même s'il ne fut ascète en aucune manière (Lc 7,34), Jésus a pu être qualifié de Nazir du fait de sa consécration à Dieu dès le sein maternel. - Plus pertinemment encore, Nazir, dans les LXX, est rendu par Naziraios (nazirite) ou Hagios, "le Saint, le Saint de Dieu". La première désignation, à partir de la résidence à Nazareth, a pu ravir Matthieu en lui permettant de souligner ironiquement que l'invraisemblable lieu familial de Jésus lui permet tout de même de ressembler (au moins phonétiquement) à Samson et à Samuel. Quant au titre de Saint de Dieu, il se trouve appliqué à Jésus en Mc 1,24 ; Lc 4,34 ; Jn 6,69 où il peut donc représenter l'équivalent de Nazoréen.
c) Le mot dérive de Neser, terme messianique qui signifie "branche", "rejeton". La clé se trouve ici dans le texte d'Is 11,1 relatif à un souverain à venir, de la maison de David, - texte appliqué au messie par le judaïsme : Un rejeton sortira de la souche de Jessé, un surgeon poussera de ses racines. Ce passage a fait, parmi les premiers chrétiens, l'objet de réflexions christologiques et a pu représenter une désignation hébraïque de Jésus assez commune. En tout état de cause, le rejeton de la souche de Jessé est en Is 11 l'enfant EMMANUEL annoncé en Is 7,14. Or Matthieu a déjà appliqué ce dernier passage à Jésus, en 1,22-23. On sait également par les manuscrits de la Mer Morte, que la communauté choisie des esséniens s'appelait volontiers Neser, ce qui confère au mot une connotation eschatologique (et pourrait d'ailleurs éclairer la désignation ultérieure des premiers chrétiens comme nazoréens...). - Enfin, la connexion secondaire de Nazoréen et de Neser, vu l'impact messianique du dernier terme, a pu permettre aux chrétiens d'appliquer à Jésus de nombreux passages bibliques usant peu ou prou du même vocabulaire arboricole : Is 4,2 ; Jr 23,5 ; 33,15 ; Za 3,8 ; 6,12 ; Is 53,2...
d) Enfin, nous l'indiquions en Note 2, le mot pourrait provenir de Nasar, - en grec Nazoraios - sauvé, survivant, rescapé...
En définitive, «Tout scribe devenu disciple du Royaume des Cieux est semblable à un propriétaire qui tire de son trésor du neuf et du vieux» (Mt 13,52)...

10 . Les documents littéraires relatifs à de cruels souverains qui tentent de tuer à la naissance le héros du récit, sont par ailleurs nombreux. On les trouve en Inde, en Perse et en Mésopotamie, en Grèce et à Rome. Et ils concernent des personnages aussi célèbres que Gilgamesh, Sargon, Cyrus, Persée, Rémus et Romulus...


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