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Fr. Jacques MARTIN op
Echange autour d'un texte

    Les Mages

    TEXTE : Matthieu II, 1-23

    1 Jésus étant né à Béthléem de Judée, au temps du roi Hérode, voici que des mages venus d'Orient se présentèrent à Jérusalem 2 et demandèrent : "Où est le roi des Juifs qui vient de naître ? Nous avons vu, en effet, son astre se lever et sommes venus lui rendre hommage." 3 Informé, le roi Hérode s'émut, et tout Jérusalem avec lui. 4 Il assembla tous les grands prêtres avec les scribes du peuple, et s'enquit auprès d'eux du lieu où devait naître le Christ. 5 "À Béthléem de Judée, lui répondirent-ils; car c'est ce qui est écrit par le prophète :
    6 Et toi Béthléem, terre de Juda,
    tu n'es nullement le moindre des clans de Juda:
    car de toi sortira un chef
    qui sera pasteur de mon peuple Israël."

    7 Alors Hérode manda secrètement les mages, se fit préciser par eux la date de l'apparition de l'astre 8 et les dirigea sur Béthléem en disant : "Allez vous renseigner exactement sur l'enfant; et quand vous l'aurez trouvé, avisez-moi, afin que j'aille, moi aussi, lui rendre hommage." 9 Sur ces paroles du roi, ils se mirent en route; et voici que l'astre, qu'ils avaient vu à son lever, les devançait jusqu'à ce qu'il vînt s'arrêter au-dessus de l'endroit où était l'enfant. 10 La vue de l'astre les remplit d'une très grande joie. 11 Entrant alors dans le logis, ils virent l'enfant avec Marie sa mère, et, tombant à genoux, se prosternèrent devant lui; puis, ouvrant leurs cassettes, ils lui offrirent en présent de l'or, de l'encens et de la myrrhe. 12 Après quoi, un songe les ayant avertis de ne point retourner chez Hérode, ils rentrèrent dans leur pays par une autre route.
    [ 13 Après leur départ, l'Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph et lui dit : "Lève-toi, prends l'enfant et sa mère, et fuis en Égypte; et restez-y jusqu'à ce que je t'avertisse. Car Hérode va rechercher l'enfant et le faire périr." 14 Joseph se leva, prit de nuit l'enfant et sa mère, et se retira en Égypte, 15 où il demeura jusqu'à la mort d'Hérode. Ainsi devait s'accomplir cet oracle prophétique du Seigneur :
    D'Égypte, j'ai appelé mon fils.

    16 Alors Hérode, voyant qu'il avait été joué par les mages, fut pris d'une violente fureur et envoya tuer, dans Béthléem et tout son territoire, tous les enfants de moins de deux ans, d'après la date qu'il s'était fait préciser par les mages. 17 Alors s'accomplit l'oracle du prophète Jérémie :
    18 Dans Rama s'est fait entendre une voix
    qui sanglote et moult se lamente :
    c'est Rachel pleurant ses enfants;
    et ne veut pas qu'on la console,
    car ils ne sont plus.

    19 Quand Hérode eut cessé de vivre, l'Ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph, en Égypte, 20 et lui dit : "Lève-toi, prends l'enfant et sa mère et reviens au pays d'Israël; car ils sont morts, ceux qui en voulaient à la vie de l'enfant." 21 Joseph se leva, prit l'enfant et sa mère, et rentra au pays d'Israël. 22 Mais apprenant qu'Archélaüs régnait sur la Judée à la place d'Hérode son père, il craignit de s'y rendre; sur un avis reçu en songe, il se retira dans la région de Galilée 23 et vint s'établir dans une ville appelée Nazareth. Ainsi devait s'accomplir l'oracle des prophètes :
    On l'appellera Nazaréen.
    ]
    Matthieu 2

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Le deuxième chapitre de l'évangile selon Matthieu se divise en deux grandes parties (histoire des mages, fuite en Égypte) que des raisons pratiques évidentes nous contraignent à examiner séparément. Les événements racontés sont cependant suffisamment connus pour que nous puissions énoncer quelques GÉNÉRALITÉS concernant la globalité du récit.

Il est d'abord curieux de constater que ce chapitre 2° constitue une unité parfaitement indépendante. Même s'il est subtilement relié à ce qui précède, on peut le lire isolément, en demeurant dans l'ignorance des informations antérieurement communiquées 1. Béthléem n'a pas été mentionné dans le premier chapitre, il n'en sera plus question par la suite, le texte s'achevant à dessein par l'établissement familial de Jésus à Nazareth (Mt 2,23). Voilà qui semblerait montrer que le rédacteur de notre texte a eu recours ici à des traditions différentes de celles qu'il avait mises en œuvre dans son chapitre introductif.

Mais on subodore également le contexte polémique d'une semblable rédaction. Les opposants juifs de l'auteur ironisent en effet sur l'insignifiance des origines de Jésus et le caractère obscur de Nazareth en Galilée, tous enracinements qui ne fournissent pas le moindre support à la soi-disant mission divine ou à la prétendue filiation davidique du prophète crucifié. L'évangile de Jean nous apprend clairement que la rupture des premiers chrétiens avec la Synagogue se traduisit par des débats de ce genre, âprement entretenus. De Nazareth, demande Nathanaël, peut-il sortir quelque chose de bon ? (Jn 1,46) ; tandis que les Pharisiens rétorquent à Nicodème, partisan de Jésus : Étudie ! Tu verras que de la Galilée il ne surgit pas de prophète (Jn 7,52). L'objection spécifique à la messianité de Jésus est de fait formulée sans ambages quelques versets plus haut : D'autres disaient : "C'est le Christ !" Mais d'autres répondaient : "Le Christ viendrait-il de Galilée ? L'Écriture ne dit-elle pas que c'est de la descendance de David et du bourg de Béthléem que le Christ doit venir ?" (Jn 7,41-42). En réponse à ces controverses - que reflète fort bien la situation de l'auteur de l'évangile de l'Enfance - ce dernier va répondre en montrant que Jésus accomplit strictement les attentes des Juifs relatives au messie. La première partie du chapitre 2° (v.1-12) explique que Jésus est bien fils de David, du fait de sa naissance à Béthléem, annoncée par les prophètes. La suite (v.13-23) enseignera que la venue à Nazareth n'est aucunement fortuite mais que la même parole prophétique a désigné le Nazaréen sur le transfert de qui, lors de son premier âge, a bien veillé le Dieu vivant (Mt 2,23). Mais cette dernière précision biblico-topographique n'est rendue possible que par le "détour" d'une fuite en Égypte et d'un massacre des innocents qui permettent à l'auteur de faire bonne mesure en montrant que Jésus assume simultanément les événements majeurs de l'histoire de son peuple - à savoir l'Exode et l'Exil. La portée de l'aller-retour en Égypte est en effet obvie ; et le massacre est commenté par une parole de Jérémie déplorant en réalité le départ en déportation des populations d'Israël (Mt 2,17 ; Jr 31,15)...

Mais semblable utilisation apologétique de la géographie n'est probablement que secondaire au regard des objectifs plus directement poursuivis par l'évangile, qui se propose en fait de présenter de façon crédible le mystère du Christ à la communauté croyante à laquelle appartient son auteur. Et celle-ci se compose à la fois de Juifs et de Païens, respectivement convertis à Jésus Christ ressuscité. Ce caractère mixte de la communauté matthéenne se devinait déjà au chapitre premier dont le verset initial nous présentait Jésus comme fils d'Abraham ainsi que de David (Mt 1,1), tandis que l'introduction de femmes étrangères dans la généalogie désignait également les non-Juifs comme destinataires de la Bonne Nouvelle. Il n'est donc pas très étonnant qu'après s'être étendu sur la filiation davidique du Seigneur (Mt 1,18-25), l'auteur s'applique maintenant à concentrer notre attention sur sa filiation abrahamique. C'est pourquoi les premiers adorateurs de Jésus vont être des païens venus de l'Orient : nous devons voir en eux très symboliquement la réalisation anticipée de la promesse de Jésus : Je vous dis que beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des Cieux (Mt 8,11).

Une telle insistance se comprendra mieux si l'on rappelle ici que les évangiles de l'Enfance répondent à la nécessité de déplacer le moment christologique, c'est à dire l'instant où la messianité de Jésus se révèle dans le récit de sa vie. Nous savons qu'historiquement, cette découverte de la messianité du Crucifié coïncide avec sa résurrection d'entre les morts. Elle a pour conséquence immédiate la proclamation des titres de Seigneur et de Fils de Dieu appliqués à Jésus par la prédication apostolique (Ac 2,36). Et cette annonce du kérygme provoquait, nous le comprenons - parmi les Juifs d'abord, chez les païens bientôt - deux réactions simultanées quoique diamétralement opposées : soit l'adhésion enthousiaste (Ac 2,37.41), soit le refus scandalisé sitôt signifié par la persécution des témoins (Ac 4,1-4; 5,18 ; 17,32-34 etc.). Or les disciples et évangélistes, considérant sous la lumière pascale le ministère public de Jésus, devaient très vite découvrir que, dès l'instant de son baptême dans l'Esprit, le Maître méritait déjà le titre messianique de Fils de Dieu (Mt 3,17), tandis que sa prédication de la Bonne Nouvelle du Royaume provoquait parmi les gens la même double réaction : hommage et reconnaissance chez les uns (Mt 14,33), rejet caractérisé et propos meurtrier de la part de tous les grands prêtres et anciens du peuple (Mt 27,1 ; cf. Mt 2,4). Si donc, sous l'action de l'Esprit, la réflexion chrétienne se trouve finalement conduite à retro projeter la messianité de Jésus sur les tout premiers instants, ceux de la conception et de la naissance, il n'est pas surprenant de retrouver dans notre récit les attitudes simultanées d'accueil et de refus de l'Évangile qui répondaient déjà aux étapes précédentes de l'identification. Les nouveaux croyants rendent hommage au Roi des Juifs en ployant les genoux devant lui (Mt 2,2 et cf. Ph 2,10 !) tandis que les autorités entreprennent de le supprimer.

Plus généralement encore, notre récit porte les traces du développement de la mission chrétienne au cours du dernier tiers du premier siècle. Avec la fin de non-recevoir opposée, par la plupart des auditeurs juifs, aux prédicateurs chrétiens, ces derniers ont été livrés au Sanhédrin, flagellés dans les synagogues, traînés devant les gouverneurs et les rois pour rendre témoignage en face d'eux (Mt 10,17-18). Mais dans le même temps voici que les Gentils affluent dans les communautés, en sorte que tout se passe comme si la Vigne d'Israël avait, -conformément aux Écritures (Mt 21,42-43) - changé de mains et portait fruit désormais parmi les Nations (Mt 28,19). Cette situation se trouve également anticipée dans le récit qui nous occupe, où nous voyons les Sages venus d'Orient reconnaître le messie nouveau-né. Curieux des phénomènes naturels, informés par le cours des astres et ouverts au Mystère (cf. Rm 1,19-20 ; 2,14-15), ils sont aptes à l'accueil de l'Écriture juive qui seule leur dévoilera l'ultime secret déjà pressenti par leur recherche. Paradoxe des dépositaires attitrés du dessein de Dieu, qui refusent d'en reconnaître la réalisation en Jésus et passent la flamme aux Gentils, tandis que les grand prêtres et scribes du peuple cherchent à mettre à mort le Prince de la Vie (Mt 2,4.20 ; cf. Jn 5,39-40 ; Ac 3,15)...

Car dans la même logique, l'auteur de notre texte pense sans doute aussi à la passion de son Seigneur. Hérode est inspiré par les mêmes conseillers qui livreront Jésus à Pilate et l'accuseront devant lui (Mt 27,1). Tout le peuple des Juifs revendiquera bruyamment la responsabilité du sang de l'Innocent (Mt 27,25) tandis qu'à sa naissance tout Jérusalem entre en ébullition et s'émeut à l'instar du pouvoir séculier (Mt 2,3) 2. Et la pancarte suspendue au-dessus de la tête du Crucifié porte le titre même sous lequel le recherchent, à la confusion angoissée du roi Hérode, les voyageurs orientaux : le Roi des Juifs (Mt 27,37 et 2,2 : seule mention dans l'évangile hors du récit de la passion)...

Ainsi voyons-nous s'accomplir, au début comme au terme de la course humaine de Jésus, la Parole du psaume 2 : Les rois de la terre se lèvent; les princes conspirent 3 contre Dieu et contre son Christ (Ps 2,2). Mais alors que le nouveau-né échappe providentiellement à ses bourreaux potentiels il devra, devenu adulte, accepter de s'enfoncer dans la mort afin de rebondir au travers et d'entrer dans la Vie en trompant à nouveau, et de manière inouïe, ses tortionnaires effectifs. Il disparaît un temps au pays de la mort et de la servitude pour en revenir libre en une autre contrée (Mt 2,14.23). On le descend de croix, on le met au tombeau, mais il se montre aux siens vivant, ressuscité (Mt 27,60 ; 28,16s). Ainsi le deuxième chapitre de Matthieu acquiert-il le statut d'un évangile en miniature, Bonne Nouvelle inépuisablement exposée à l'accueil comme au refus de ses destinataires de tous les temps.

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Nous pouvons à présent examiner l'histoire des mages proprement dite. Un bon fil conducteur peut être fourni par les citations bibliques, explicites ou implicites, mises en œuvre par l'auteur. Elles nous conduiront ensuite fort logiquement à l'examen de la thématique scripturaire sous-jacente.

La première citation additionne en Mt 2,6 le texte de Michée 5,1 et celui de 2 Samuel 5,1. En fait, ces deux passages prolongent et orchestrent le thème de Jésus fils de David affiché en Mt 1,1.

Le verset de Michée annonce la naissance à Béthléem de celui qui doit régner sur Israël. Ce texte du prophète 4 est d'autant mieux approprié que le verset qui suit immédiatement parle du temps où enfantera la femme qui est en travail (Mi 5,2). Béthléem étant le lieu biblique d'origine du roi David, l'enfant dont il s'agit est manifestement de la postérité de ce dernier.

Le passage de 2 S 5,1 l'explicite dans la foulée : Il sera le pasteur de mon peuple Israël. Cette phrase est le libellé d'une promesse faite à David par le Seigneur et que les tribus viennent à Hébron rappeler au roi de Juda pour le prier d'étendre sa souveraineté aux populations du Nord (2 S 5,2-3). Le motif du berger, provenant du livre de Samuel, a maintenant pour fonction de colorer l'annonce de la naissance en montrant que Jésus ne deviendra en aucune manière un monarque tyrannique comparable à Hérode le Grand 5. Il s'agira plutôt d'un souverain guérisseur, au comportement plein de douceur et d'humilité (Mt 9,27 ; 15,22 ; 20,31-32 ; 21,5.9).

Plus subtile car implicite, est une autre citation située en Mt 2,11. Le thème de l'étoile à son lever, dont nous allons parler dans un instant, peut l'avoir suggérée à l'auteur de notre récit. De fait, en Is 59,20, l'annonce d'un Sauveur pour Sion est suivie d'un vibrant appel : Debout, Jérusalem, sois illuminée, car elle est venue ta lumière et la gloire du Seigneur s'est levée sur toi ! (Is 60,1). Et nous lisons quelques versets plus loin : Les richesses des nations arriveront chez toi. Tous ceux de Saba viendront, apportant de l'or et de l'encens et proclamant les louanges du Seigneur (Is 60,5-6 LXX). Ce texte est à n'en pas douter à l'arrière-plan immédiat de notre v.11 6, même si - comme en Luc d'ailleurs - Béthléem désormais supplante Jérusalem, pour les besoins du récit et afin de marquer l'absolue nouveauté qu'implique également l'accomplissement des Écritures. Et un second passage, attiré par la mention de Saba et des présents offerts en hommage, ajoute une coloration complémentaire : il s'agit du Psaume 72 (71),10-11 : Les rois de Saba et de Seba feront offrande; tous les rois se prosterneront devant toi, tous les païens te serviront. Notons dès maintenant que les premiers chrétiens eurent tôt fait de repérer cette citation implicite, en sorte qu'ils attribuèrent aux mages la dignité royale que ne comporte pas le récit de Matthieu mais que la tradition n'a cessé de véhiculer.

Si donc les citations explicites du prophète Michée et du livre de Samuel avaient pour but de démontrer la filiation davidique de Jésus, sa relation à Abraham est également soulignée par la référence implicite à Isaïe et au psautier. Puisque le Dieu vivant avait promis au patriarche qu'en lui seraient bénies toutes les nations de la terre (Gn 12,3), la naissance de Jésus répond désormais aux attentes des peuples. Ceux-ci apportent leurs présents, viennent lui rendre hommage depuis les confins de la terre. L'étoile qui s'est levée à l'Orient est bien celle du Roi des Juifs, mais ce roi règnera sur toutes les nations. Ainsi est illustrée, fondée concrètement, la déclaration liminaire de l'évangile selon Matthieu : Jésus Christ, fils de David, fils d'Abraham (Mt 1,1).

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Un tel montage théologique pose inévitablement la question de l'historicité d'un épisode déjà très étrange en lui-même.

Il ne serait certes pas "scientifique" de contester cette véracité sous le seul et insuffisant prétexte que les faits racontés présentent un caractère miraculeux. L'appréciation positive se heurte toutefois à des obstacles quasiment insurmontables.

En effet, quels que soient les efforts déployés par les spécialistes 7, le phénomène d'une étoile se levant à l'est, virant au sud sur Béthléem et venant se fixer au-dessus d'une maison déterminée, est absolument sans précédent dans l'histoire de l'astronomie. Aucun trait n'en est d'ailleurs demeuré dans les Mémoires de l'époque et la première tradition chrétienne manifeste à cet égard un réel scepticisme.

Raconter parallèlement la consultation par Hérode des chefs des prêtres et des scribes, revient à ignorer les tensions qui existaient à ce moment-là entre le souverain et ses interlocuteurs supposés. Quelles qu'aient été ses compromissions, le Sanhédrin ne se trouvait alors tout de même pas servilement soumis au roi 8.

La connaissance du lieu de naissance du messie semble d'autre part, dans le récit, relever d'un savoir ésotérique, alors qu'en Jn 7,42 c'est la foule elle-même qui le déclare de notoriété publique. Le monarque ombrageux ne tente nullement d'accompagner les mages dans leur course de quelques kilomètres entre Jérusalem et Béthléem ; ses espions s'avèrent incapables de découvrir un emplacement pourtant signalé aux populations par l'arrivée et le départ d'un cortège exotique tout à fait insolite en une si petite localité. Quant au massacre des enfants, Josèphe n'en souffle mot dans son compte-rendu, pourtant bien détaillé, des atrocités du règne hérodien.

Aucun des événements rapportés par Matthieu ne trouve le moindre écho dans l'évangile de Luc, lequel pourtant n'ignore pas la naissance à Béthléem. Et le récit de la fuite en Égypte est parfaitement inconciliable avec ce même récit lucanien où l'on voit les parents rapatrier l'Enfant, après quarante jours, en leur lieu habituel de résidence.

Des contradictions au moins aussi graves apparaissent encore dès lors que l'on se penche sur les récits évangéliques de la vie publique de Jésus. Les gens de Nazareth y sont dits ignorants de la naissance judéenne, de l'émoi déclenché à l'époque en tout Jérusalem comme à la cour du roi. Ils s'étonnent et se scandalisent, au contraire, des prétentions de leur compatriote (Mc 6,1-16 et //), tandis que les habitants de Jérusalem méconnaissent paradoxalement, de leur côté, les circonstances de sa venue au monde à cinq lieues de chez eux (Jn 7,40-42). - Cependant Hérode Antipas, en dépit des précautions que son père Hérode le Grand est censé avoir prises contre Jésus, demeure perplexe face à ce dernier, qu'il semble ne connaître en aucune façon (Mc 6,14-16 et //).

Bref, si l'on peut toujours dépenser des trésors d'imagination pour tenter de résoudre l'une ou l'autre de ces difficultés, il est bien impossible de les surmonter toutes, en sorte que leur conjonction semble s'opposer totalement à l'historicité de l'épisode examiné.

En vain tentera-t-on de faire état de diverses circonstances rendant plausibles les faits en question. L'attente, assez générale à l'époque, d'un souverain du monde, venu de Judée ; quelques phénomènes astronomiques intervenus en cette période ; l'intérêt porté alors aux mages et à l'astrologie par la culture dominante 9 (cf. Notes 6 et 7) ; quelques récits du temps, relatifs à des ambassadeurs de l'est apportant leurs cadeaux royaux à Rome ou à Jérusalem - tout cela constitue sans doute un "croyable disponible", un terreau favorable à l'accueil du récit de Matthieu. Les auteurs chrétiens trouvaient là des éléments pédagogiques leur permettant de présenter de manière crédible l'authentique statut personnel de Jésus Christ. Ce n'est pourtant pas suffisant pour établir la véracité des événements racontés et rares sont les exégètes qui se risquent encore à la soutenir. En revanche, la réflexion populaire sur l'Ancien Testament pourrait se révéler pour nous infiniment plus éclairante.

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Nous montrerons plus tard effectivement que la substance de la seconde partie du chapitre (Mt 2,13-23) est fournie par les histoires juives relatives à Joseph le patriarche ainsi qu'à la naissance de Moïse et à la manière dont celui-ci échappe aux projets meurtriers de Pharaon 10. Mais rien ne fonde, dans cette source, le récit des mages venus de l'Orient sur la vue d'une étoile annonçant par son lever la venue au monde du messie. On ne saisit pas bien d'ailleurs pourquoi la dite étoile ne conduit pas directement les voyageurs à Béthléem. Il semble qu'en réalité nous soyons en présence de deux récits entremêlés, désignant tous deux Béthléem, l'un par le biais de l'interrogation des Écritures et l'autre grâce aux indications de l'étoile. Un texte qui ferait l'économie de l'astre, et où Hérode échouerait dans sa recherche de l'Enfant sur le site simplement indiqué par les prophéties, serait à lui seul parfaitement intelligible. Les invraisemblances plus ou moins ridicules que nous avons signalées plus haut proviennent sans doute de cet embrouillaminis. En outre, la totale absence de Joseph en Mt 2,1-12 est particulièrement inexplicable (au regard de sa prééminence en Mt 2,13-23) dans l'hypothèse d'une source unique, alors qu'elle est tout à fait compréhensible si l'essentiel de cette première partie provient d'un autre récit dans lequel l'époux de Marie n'intervient en aucune façon. Il est donc possible et légitime de reconstituer une rédaction de l'aventure des mages, indépendante de l'histoire d'Hérode. Elle correspond aux phrases que nous avons soulignées dans notre transcription du texte en p.1.

Or l'arrière-plan biblique le plus pertinent de cette nouvelle et première version est à n'en pas douter l'histoire de Balaam telle que nous pouvons la lire aux chapitres 22 à 24 du livre des Nombres.

Car on raconte en ces derniers textes l'intrigue de Balak, roi transjordanien de Moab, paniqué face aux israélites qui songent à s'emparer de son territoire 11. Pour échapper à la menace, le roi Balak fait appeler Balaam et lui demande de proférer la malédiction sur Israël. Ce Balaam est en fait un personnage étrange, un païen décrypteur de présages et jeteur de sortilèges (Nb 23,23), que Philon n'hésitera pas à désigner comme un mage, - titre qui se révèle ici particulièrement ambigu. En effet, Balaam exerce d'abord une influence maléfique. Après sa venue dans le pays, les Israélites seront par exemple induits en tentation d'idolâtrie par les femmes de Moab (Nb 25,1-3), au point que la tradition biblique blâmera le magicien pour son stratagème et le comptera parmi les rois de Madiân exterminés par la vengeance de Dieu (Nb 31,3.8). Et c'est ce rôle malfaisant de Balaam que le Nouveau Testament mentionne à plusieurs reprises (Ap 2,14 ; Jude 11 ; 2 P 2,15-16). Mais le bonhomme présente également un aspect bénéfique, puisqu'il agit surtout en faveur d'Israël grâce à l'esprit de prophétie (dont le même Philon le déclare rempli), en sorte que ce dernier visage correspond beaucoup mieux à la personnalité des mages selon Matthieu. Comme ceux-ci d'ailleurs, et dans le même vocabulaire, Balaam est dit venir de l'Orient (Nb 23,7 LXX), en compagnie de deux serviteurs (Nb 22,22) - observation qui devait conduire la tradition chrétienne à fixer à trois le nombre des rois mages. Enfin et surtout, Balaam déjoue les plans funestes de Balak, comme les mages ceux d'Hérode : loin de prononcer la malédiction souhaitée, il délivre des oracles qui prédisent au contraire la grandeur future d'Israël et le lever stellaire de son royal souverain : Un héros grandit dans la descendance (de Jacob), il domine sur des peuples nombreux (...). Je le vois, mais pas encore de près... : un astre sort de Jacob et devient chef, un sceptre s'élève, issu d'Israël 12 (Nb 24,7.17). Ainsi le roi persécuteur a-t-il tenté en vain de supprimer ses ennemis en utilisant le mage étranger qui, en réalité, travaille à les servir, - ce qui est tout à fait proche du récit actuel de Matthieu.

On voit donc maintenant comment ce récit s'est constitué, par la jonction des deux épisodes que nous avons signalés p.14 -jonction que les diverses attributions du mot mage auront grandement favorisée. Dans l'histoire de la naissance de Moïse, les scribes sacrés informent Pharaon et lui soufflent les moyens de se débarrasser de l'enfant. La seconde fonction - maléfique - est transférée, dans l'évangile, aux chefs des prêtres et aux scribes (Mt 2,20), tandis que la première - bénéfique - est confiée aux mages (Mt 2,8) qui, de fait, trahiront Hérode comme le mage Balaam avait trompé le roi Balak. Nous savons en effet qu'au temps de Jésus, les scribes sacrés de l'Égypte étaient également qualifiés de mages, hommes instruits, sorciers, experts en charmes (Ex 7,11 LXX). Hérode le Grand est informé par des mages, de la même manière que Pharaon ; mais les mages dont il s'agit possèdent désormais les caractéristiques essentielles et positives de Balaam qui déjoue les projets de mort...

Effectivement, il est dit de ces mages que sitôt après avoir rempli leur rôle d'adorateurs du Messie, ils regagnent leur pays par un autre chemin 13. De la même façon, Balaam le devin, après avoir prononcé ses oracles, était retourné chez lui (Nb 24,25). Pareille notation, expliquant la colère d'Hérode, n'est pas seulement utile à la jonction des deux récits sources. Car sa fonction théologique apparaît immédiatement si l'on considère que les mages sont le symbole des païens qui ont répondu par la foi à la proclamation évangélique maintenant déportée sur la conception et la naissance de Jésus. Il est clair que de tels croyants ne devaient pas être présents lorsque s'ouvrirait, avec le baptême, le ministère public du Christ. Ils devaient donc quitter la scène et rentrer chez eux, comme les bergers de Luc retournent à leurs champs (Lc 2,20).

Mais l'adjonction de l'histoire des mages/Balaam au récit inspiré par la vie de Moïse a également pour ultime effet de bien mettre en valeur la double réaction à l'Évangile dont nous avons parlé en commençant. La référence à Balaam rappelle aux familiers de l'Écriture que, déjà dans l'Ancien Testament, le Dieu vivant n'hésita pas à révéler aux non-Juifs son dessein de salut. Il apparaît du coup que la présence, dans la communauté matthéenne, de païens convertis, ne signifie en rien l'échec du plan divin mais plutôt la continuité et l'accomplissement de cet unique projet de paix destiné depuis toujours à ceux qui étaient loin comme à ceux qui sont proches (Ep 2,17).

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Au demeurant, cette lecture a été longuement ratifiée par la tradition croyante ultérieure. De tous temps en effet, les mystérieux personnages venus d'Orient ont, plus fortement encore que les bergers, frappé l'imagination des chrétiens. Ce sont les mages seuls qui, dans le protévangile de Jacques, viennent adorer le sauveur dans la grotte de Béthléem 14. Leurs premières représentations apparaissent aux catacombes dès le 2° siècle, bien antérieurement à celles des bergers qui ne se substituent aux précédents, à Saints Pierre et Marcellin, qu'au 4° s. De façon plus rocambolesque, les soi-disant reliques des mages (mieux : leurs corps incorrompus, jusqu'au XII° s !), ont effectué dans la chrétienté des voyages impressionnants, allant de Perse à Constantinople, pour séjourner ensuite à Milan avant de gagner Cologne en 1162, comme part du butin récupéré en Italie par Frédéric Barberousse. On les vénère encore dans la cathédrale, sur les bords du Rhin...

Cependant la réaction vigoureuse de la Réforme contre la superstition papiste devait plus tard rétrograder les mages par rapport aux bergers, dans les cantiques de Noël notamment...

Quoi qu'il en soit, l'enrichissement apporté à l'histoire des mages par la dévotion imaginative est un exemple remarquable de ce que l'on pourrait appeler le midrash chrétien - c'est à dire l'intelligence et la transmission des Écritures par la foi et la piété populaires qui interprètent et enjolivent les évangiles de l'enfance, tout au long des âges chrétiens. Élevés à la royauté, dès le 2° s., de la façon que nous avons dite (Ps 72) ; désormais au nombre de trois (Nb 22,22, en relation avec l'énumération de Mt 2,11) - mais parfois 2 ou 4, ou 12 en certaines traditions orientales - les mages vont bientôt recevoir des noms propres et nous connaissons bien ceux que la tradition latine leur a attribués 15. L'idée se fait jour que les rois symbolisent la venue auprès du Messie des différentes races humaines, bien que le mage black n'apparaisse qu'assez tard dans les représentations. Quant au symbolisme des présents il s'est développé dès le 2° s. (saint Irénée), en référence aux différents visages de Jésus Christ à la fois considéré comme roi (or), Dieu (encens), mis au tombeau et ressuscité (myrrhe) ; ou en fonction des diverses tonalités de la réponse chrétienne à l'Évangile : vertus théologales (or), prière (encens), souffrance et sacrifice (myrrhe).

Une savoureuse notice obituaire du calendrier des saints de Cologne regroupe plaisamment ces développements :

    Ayant subi bien des épreuves et enduré force fatigue pour l'Évangile, les trois hommes sages de Sébaste (Arménie) ont célébré la fête de Noël en l'an 54. Là-dessus, après la célébration de la messe, ils sont morts : saint Melchior le 1 janvier, à l'âge de 116 ans; saint Balthasar le 6, à l'âge de 112 ans; saint Gaspard le 11, âgé de 109 ans.

En dépit des apparences, ces croyances naïves et anachroniques ne sont en fait guère éloignées du propos de Matthieu tel que nous nous sommes efforcé de le dégager. Il tient, nous l'avons vu, dans l'anticipation de la présence de pagano-chrétiens en la propre communauté de l'évangéliste. Attirés vers Jésus après avoir découvert Dieu dans la nature, instruits par les Écritures juives, ils sont devenus croyants et rendent au Messie l'hommage de leurs dons. Les chrétiens des siècles ultérieurs n'ont fait que développer cet enseignement, dans le langage de l'incarnation inspiré par les professions de foi. Ils honorent Jésus Dieu-homme et homme-Dieu, offrent leurs bonnes œuvres, leurs prières, leurs douleurs et interprètent tout cela en fonction de l'eucharistie qui change en Corps du Christ les solidarités humaines. C'est dans le même esprit que Teilhard de Chardin écrivait en 1927 un texte devenu célèbre et que, pour terminer 16, nous pouvons aisément nous approprier :

LÈVE LA TÊTE JÉRUSALEM.
REGARDE LA FOULE IMMENSE
DE CEUX QUI CONSTRUISENT
DE CEUX QUI CHERCHENT.
DANS LES LABORATOIRES, DANS LES STUDIOS,
LES DÉSERTS, DANS LES USINES,
DANS L'ÉNORME CREUSET SOCIAL,
LES VOIS-TU TOUS CES HOMMES QUI PEINENT ?
EH BIEN ! TOUT CE QUI FERMENTE PAR EUX,
D'ART, DE SCIENCE, DE PENSÉE,
TOUT CELA, C'EST POUR TOI !

1 . Une observation analogue vaudrait pour le chapitre 2° de l'évangile selon Luc.

2 . Cf. en Dn 5,9 LXX l'emploi du même verbe pour désigner la panique qui s'empare du roi lorsque ses conseillers s'avèrent incapables de déchiffrer le nom, inscrit sur la muraille, de celui qui doit le déposséder de son royaume !

3 . Le verbe ______ (rassembler, conspirer...), employé ici, est le même qu'en Mt 2,4.

4 . En réalité, cette citation de Michée ne reproduit exactement ni le texte grec des LXX ni le texte hébraïque classique. Matthieu a fait subir à ces derniers de nombreuses modifications de détail, plus ou moins significatives. Il mentionne par exemple la terre de Juda, en référence à Mt 1,2. Et il dénie formellement l'insignifiance de Béthléem dès lors que la naissance du Sauveur fonde et assure désormais la gloire de cette cité. Peut-être ce texte de Michée est-il parvenu à Matthieu sous une forme déjà fixée par les lecteurs chrétiens du Premier Testament. L'évangéliste tend en tout cas à nous faire croire que l'oracle est bel et bien accepté par les Juifs comme indiquant l'endroit de la venue au monde du messie. Cette thèse est reprise, nous le disions, en Jn 7,41-42 : elle est l'indice d'une polémique opposant à l'époque les Juifs et les chrétiens, à propos de l'interprétation de la prophétie en question.
Notons enfin qu'en Mt 2,6 fait défaut la formule usuelle de l'accomplissement des Écritures : Tout cela advint pour accomplir ce que le Seigneur avait dit par les prophètes (Mt 1,22 ; 2,15.17.23). La citation fait ici partie intégrante du discours des chefs des prêtres et des scribes. On comprend cependant que ces derniers ne peuvent décemment attester la réalisation des oracles ! Ils font preuve, au contraire, de leur endurcissement, dès lors qu'experts en Écritures ils se refusent à la foi. Qu'il s'agisse bien d'une citation est rendu manifeste par le fait que la suppression de ces versets passerait (comme en tous les autres cas introduits par la formule habituelle) inaperçue dans le récit. La mention d'un lieu géographique rapproche également ce verset 6° des autres citations plus clairement caractérisées.

5 . En Mt 2,1, le titre de Roi des Juifs peut avoir une connotation nationaliste et indépendantiste. Il semble avoir été employé pour la première fois par les rois prêtres Asmonéens. Suggérer la naissance d'un nouveau Roi des Juifs constitue en tout cas une sorte de défi à l'encontre d'Hérode le Grand qui portait lui-même ce titre.

6 . La référence à Is 60 souligne bien le caractère païen des mages. Il faut en effet se demander ce que peut recouvrir exactement ce terme, pour l'auteur du premier évangile.
Au 5° siècle avant JC, les mages étaient, pour Hérodote, des prêtres perses de Zoroastre. Par la suite, le terme désigne, dans la littérature grecque, divers adeptes de traditions secrètes et magiques. Au 2° siècle, l'auteur du livre grec de Daniel indique que de nombreux mages sévissent un peu partout dans le royaume de Nabuchodonosor. Conjointement aux astronomes et enchanteurs, on leur reconnaît le pouvoir d'interpréter les songes et les visions (Dn 1,20 ; 2,2 ; 4,4 ; 5,7). Philon d'Alexandrie, contemporain de Jésus, distingue parmi les mages d'authentiques savants ainsi que des charlatans ou magiciens patentés. De toute manière, les mages avaient mauvaise réputation dans le judaïsme, où leur nom devint synonyme de trompeurs ou corrupteurs. Ils étaient considérés comme impurs à leur double titre de païens pratiquant des activités condamnées par la Bible (Lv 19,26). Ces connotations négatives passeront dans le Nouveau Testament. Le livre des Actes des apôtres raconte l'histoire du mage Simon (Ac 8,9-24) et parle en 13,6-11 d'Elymas ou Bar Jésus, mage et faux prophète de Chypre. Le terme de mage désigne à cette époque les praticiens de sciences occultes et toutes sortes d'astronomes, diseurs de bonne aventure, prêtres devins plus ou moins sérieux.
En réalité, l'attention portée à l'étoile naissante par les mages de Matthieu invite à les classer parmi les astrologues. Il n'y a pas lieu toutefois d'attribuer au récit le propos polémique que les chrétiens du premier siècle ont voulu lui reconnaître et qui ne reflète en fait que leurs propres soucis. Les mages parlent du roi des Juifs comme d'un souverain étranger : ce sont donc des païens. Mais le récit les met en scène comme des personnages en tous points exemplaires. En sorte qu'ils paraissent figurer le meilleur des religions non révélées, l'excellence d'une sensibilité spirituelle orientée de fait vers la recherche de Jésus à travers le langage de la nature. (Il n'est pas interdit de voir dans cette représentation toute positive une pointe ironique à l'encontre des exclusions pratiquées par le judaïsme. D'autant que pour s'enquérir du roi des Juifs, les mages sont tout de même censés connaître la prophétie de Balaam - Mt 2,1 et Nb 24,27 - : posture de païens aptes à interpréter les Écritures juives, alors que les chefs du peuple s'en montrent incapables au point de condamner Jésus...).
La notation selon laquelle les mages viennent d'Orient est inspirée, nous le dirons, de Nb 23,7. Elle ne désigne donc aucun pays d'origine particulier. L'intérêt porté à l'étoile par nos voyageurs, ainsi que la nomenclature des présents offerts à l'Enfant, ont toutefois incité les commentateurs à proposer, pour cette provenance, trois localisations principales :
- La Perse ou le pays des Parthes, auxquels le terme de mage fut primitivement lié. (On sait que les Perses renoncèrent en 614 à détruire la basilique édifiée par Constantin/Justinien parce que la soldatesque reconnut ses compatriotes grâce au costume porté par les mages sur une mosaïque de la nef, d'ailleurs toujours en place...). Un certain nombre de Pères de l'Église ont, dans leurs écrits, associé les mages au culte de Zoroastre, privilégiant de la sorte la Perse comme lieu de provenance des adorateurs de Jésus.
- Babylone, qui tenait l'astrologie en grande faveur. Les Chaldéens avaient eu connaissance de l'attente messianique des Juifs au cours de l'exil de ces derniers sur les bords des fleuves de Babel. Ils ont pu dès lors associer le roi des Juifs à quelque étoile particulière...
- L'Arabie enfin, ou le désert de Syrie. L'expression peuples d'Orient désigne souvent, dans l'ancien Testament, ces régions-là auxquelles correspondraient fort bien les cadeaux apportés par les mages. Les Pères ont d'abord canonisé cette localisation avant que la Perse ne l'emporte dans leurs commentaires...

7 . La question se pose en effet de savoir si, aux alentours de la naissance de Jésus, s'est effectivement produit quelque phénomène astronomique ayant pu être interprété comme l'annonce de l'arrivée du messie. Pareille interrogation demeure légitime même si l'on met en doute l'historicité du récit qui nous occupe : les premiers chrétiens ont-ils, par la suite, lié la naissance du Sauveur à quelque événement astral mémorable pouvant être rétrospectivement considéré comme un signe ?
Nombre de gens compétents se sont, depuis Kepler, penchés sur le problème. Trois hypothèses principales ont été avancées :
1) Celle d'une supernova, qui correspond à la description de Mt 2,3.9. Une telle étoile peut être extrêmement brillante et parfois visible en plein jour. En l'absence de tout témoignage scientifique, la suggestion demeure purement conjecturale.
2) L'éventualité d'une comète. Celle de Halley aurait, d'après les chinois, été visible en 12 av. J.C. dans la constellation des Gémeaux, sa tête tournée vers le Lion (de Juda ?). On sait que l'intérêt pour le Zodiaque remonte au second millénaire avant notre ère. - Cependant la comète n'est pas une étoile et l'Antiquité la considérait plutôt comme annonciatrice de catastrophes. La date proposée est nettement trop antérieure à la naissance du Christ, si l'on veut tenir le récit pour historique. Dans le cas contraire, l'apparition de la comète de Halley en 12 av. J.C. et la venue à Jérusalem, quelques années plus tard, d'ambassadeurs étrangers pour honorer Hérode à l'occasion de l'achèvement de Césarée Maritime, auraient pu inspirer le récit de Matthieu qui aurait combiné ces événements...
3) L'hypothèse d'une conjonction de planètes : Selon de vieux textes cunéiformes, Jupiter, Saturne et Mars étaient conjointes, dans la constellation des Poissons, en 7-6 av. J.C. Au temps de Jésus, les Poissons sont parfois associés à la fin des temps et aux Hébreux. On a suggéré que la conjonction de ces planètes aurait pu conduire des astrologues perses à prédire l'apparition en Palestine du souverain universel des derniers jours... Tout ceci demeure bien spéculatif et tout à fait incertain!

8 . Les historiens nous disent cependant qu'après avoir éliminé la dynastie asmonéenne, d'où étaient issus les grands prêtres, Hérode avait conféré les pouvoirs religieux à d'autres familles sacerdotales, politiquement plus modérées. Les nouveaux grands prêtres étaient donc redevables au roi, qui s'appuyait sur eux dans ses relations difficiles avec le peuple juif. Il n'est pas très surprenant de retrouver, dans le récit, ce personnel autour d'Hérode et on appréciera l'ambiguïté de la situation!

9 . Nul, au temps de Matthieu ne pouvait par exemple s'étonner de ce que la naissance du Roi des Juifs soit annoncée par le lever d'une étoile capable par la suite de conduire les mages astrologues jusqu'à l'Enfant qu'ils cherchaient. En effet, dans la littérature de l'époque, on rencontre fréquemment des affirmations de ce genre. Elles concernent divers personnages célèbres - ce qui montre que la thèse selon laquelle la naissance et le décès des grands hommes sont marqués par des signes célestes est alors communément acceptée.

10 . Par exemple, l'effroi du roi Hérode, au v.3, est celui-là même qui, selon Philon, s'empara, d'après la tradition, de Pharaon et de tous les Égyptiens, à la nouvelle de la naissance de Moïse, à eux rapportée par les magiciens

11 . On notera qu'Hérode ressemble à la fois à Pharaon et à Balak, ce qui explique sans doute la jonction des deux récits que nous avons distingués en Mt 2.

12 . Le contexte historique de cet oracle est très probablement celui de l'émergence de la monarchie davidique. Plusieurs siècles après Moïse, David est aussi bien l'étoile que le sceptre régnant sur le royaume uni de Juda et d'Israël. Le texte a donc sans doute été appliqué, par le judaïsme antérieur à Jésus, au roi messie Oint du Seigneur. Au 2° s. de notre ère, Rabbi Aquiba bénira comme Messie le révolutionnaire Bar Kochba, le fils de l'étoile...
À qui objecterait que le texte des Nombres ne parle que d'une étoile fixe et non d'un astre guidant des voyageurs, on répondra que le contexte de ce livre est celui de l'errance d'Israël dans le désert. Or la colonne de feu marche jour et nuit devant le peuple au cours de sa traversée (Ex 13,21; 40,38; Ne 9,19; Ps 78,14; 105,39). Ce privilège de la lumière divine a désormais, pour l'évangéliste, été accordé aux païens...

13 Cette expression très rare est employée dans l'Ancien Testament pour indiquer l'abandon du sanctuaire de Béthel (Maison de Dieu) où l'on adorait le veau d'or (1 R 12,28.33 ; 13,9-10). Jérusalem n'est pas, pour Matthieu, la Cité sainte, mais la maison du péché (Os 4,15), sur laquelle l'étoile ne s'arrête pas...

14 . Protev. Jc 21,3. Écrits apocryphes chrétiens, Pléiade, 1997, p.101-102. Remarquer dans ce récit la combinaison significative des évangiles de Matthieu et de Luc.

15 . On les lit à Saint Apollinaire de Ravenne sur une mosaïque célèbre, du 6° s., mais dont l'inscription est de date incertaine...

16 Un propos relatif au dialogue inter religieux et à la convergence en Christ des religions planétaires, serait en outre très pertinent. Mais il entraînerait des développements ici démesurés...


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