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Fr. Jacques MARTIN op
Echange autour d'un texte

TEXTE : Luc II, 1-20

    1 Or il advint en ces jours-là (que) parut un édit de la part de César Auguste de recenser tout le monde entier. 2 Ce recensement, le premier, advint tandis que Quirinius gouvernait la Syrie. 3 Et ils allaient tous se faire recenser chacun dans sa propre ville. 4 Or monta aussi Joseph, de la Galilée, de la ville de Nazareth, dans la ville de David qui est appelée Béthléem, du fait qu'il était de la maison et de la famille de David, 5 avec Marie, fiancée à lui, qui était enceinte, pour se faire inscrire. 6 Or il advint tandis qu'ils étaient là (que) furent accomplis les jours où elle allait enfanter 7 et elle enfanta son fils le premier-né et elle l'emmaillotta et le coucha dans une mangeoire car il n'y avait pas de place pour eux dans l'hôtellerie. 8 Et il y avait des bergers dans la même région qui vivaient aux champs et veillaient durant les veilles de la nuit sur leurs troupeaux. 9 Et un ange du Seigneur se tint près d'eux et la gloire du Seigneur les enveloppa de sa clarté et ils craignirent d'une grande crainte. 10 Et l'ange leur dit : «Ne craignez pas car voici que je vous annonce une bonne nouvelle et une grande joie qui sera pour tout le peuple : 11 vous a été enfanté aujourd'hui un sauveur qui est le Christ Seigneur, dans la ville de David. 12 Et ceci (sera) pour vous le signe : vous trouverez un nouveau-né emmaillotté et couché dans une crèche.» 13 Et soudain advint avec l'ange une foule de l'armée céleste louant Dieu et disant : 14 «Gloire à Dieu dans les hauteurs et sur la terre paix aux hommes que Dieu aime.» 15 Et il advint, lorsque les anges s'en allèrent d'eux vers le ciel, les bergers se dirent entre eux : «Passons jusqu'à Béthléem et voyons cette chose qui est arrivée, que le Seigneur nous a fait connaître.» 16 Et ils vinrent en se hâtant et ils trouvèrent et Marie et Joseph et le nouveau-né couché dans l'étable. 17 Or, ayant vu, ils firent connaître la parole qui leur avait été dite au sujet de cet enfant 18 et tous ceux qui entendirent s'étonnèrent de ce qui leur avait été dit par les bergers. 19 Or Marie conservait toutes ces choses, les méditant dans son cœur. 20 Et les bergers revinrent en glorifiant et louant Dieu pour tout ce qu'ils avaient entendu et vu, comme il leur avait été dit.
    Luc 2

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Les indications chronologiques fournies par les deux premiers versets de notre texte (cf également Lc 3,1-2) ne vont sans causer quelques soucis tenaces aux historiens 1. Ces derniers ne découvrent, à l'époque indiquée, aucune trace d'un recensement universel, et ignorent la pratique de l'enregistrement des populations dans leurs villes ancestrales 2. Face à ces difficultés, on n'échappe pas à l'impression d'être en présence d'un stratagème inventé par l'auteur afin de situer à Béthléem, pour des raisons théologiques, l'événement d'une naissance intervenue en réalité à Nazareth, lieu de résidence habituelle de Marie et de Joseph (Lc 1,26; 2,39) 3. Cependant la nécessité de donner un motif au déplacement géographique des parents de Jésus n'impliquait pas de recourir à une explication aussi compliquée. D'autres facteurs ont dû jouer.

Notons d'abord que la première étape de la réflexion chrétienne situait le début de la mission messianique et l'adoption divine de Jésus à l'instant de son baptême par Jean (Mc 1,9-11). Luc en particulier présentait ce baptême comme un fait de portée cosmique en l'insérant dans la trame historique mondiale par l'énumération des souverains locaux qui devaient être ultimement affectés par le destin personnel du Fils de l'homme (Lc 3,1-2) 4. - Mais conformément à l'évolution de la pensée christologique, l'évangile de l'Enfance se propose - dans un second temps ? - de déplacer le moment décisif en le donnant à voir, non plus lors du baptême, mais dès la conception et la naissance de Jésus. Il importe par conséquent de situer aussi ces derniers événements dans la même chaîne historique, tant universelle que locale, - ce que réalisent les mentions successives de César Auguste et de Quirinius gouverneur de Syrie. De la sorte et non sans ironie, le personnage le plus puissant du monde, en ordonnant le recensement, se trouve agir à son insu au service du plan de Dieu. Il fournit opportunément un cadre approprié à la naissance de Jésus, Sauveur des multitudes ainsi répertoriées .

L'auteur de notre texte n'oublie pas non plus qu'Octave Auguste a, par ses victoires, mis fin aux conflits fratricides qui ont ensanglanté le royaume de Rome après la mort de Jules César. Les portes du sanctuaire de Janus, qui restaient ouvertes en temps de guerre, ont pu être fermées sur le Forum en 29 av. J.C. et, comme l'avait prédit Virgile dans sa 4° Églogue, un enfant divin règne sur un monde pacifié par les vertus de son père 5. Pour symboliser cela, un grand autel à la Paix apportée par Auguste avait d'ailleurs été édifié en 13-9 avant notre ère, monument qui existe encore de nos jours. À la même époque, les cités grecques d'Asie mineure décidaient de fixer le début de la nouvelle année au 23 septembre, jour anniversaire d'Auguste, à qui une inscription retrouvée à Halicarnasse décernait le titre de Sauveur du monde entier. - Le récit de Luc a donc sans doute, à sa manière, un caractère subversif : il défie la propagande impériale dont il déclare que les idéaux ont en réalité été accomplis par Jésus. Le témoignage véritable à la Pax Christi n'a rien à voir avec celui que des mains d'homme ont érigé à la Pax Augusta. Ce seront bientôt les armées célestes qui proclameront la paix en faveur de ceux que Dieu aime (v. 14). Et une autre inscription qui célébrait à Priène la gloire d'Auguste et l'anniversaire du dieu qui a marqué le commencement des bonnes nouvelles pour le monde se trouve réinterprétée par la notification retentissante de l'Ange du Seigneur : Je vous annonce une grande joie, qui sera pour tout le peuple : aujourd'hui vous est né un Sauveur qui est le Christ Seigneur dans la ville de David (v.10-11). Le véritable commencement du temps n'est plus à situer à Rome mais à Béthléem...

Mais si la mention de César Auguste est éclairée de la sorte par l'histoire profane, c'est très certainement l'histoire biblique qui fournit son arrière-plan au thème du recensement.

On se souvient en effet qu'en dépit des objections de son général Joab, le roi David avait jadis ordonné le recensement d'israël et de Juda (2 S 24). La réaction du Dieu vivant ne devait pas se faire attendre : atteint dans sa propre et unique souveraineté sur le peuple, il avait envoyé la peste, avant de se repentir de sa colère et de stopper le fléau à Jérusalem, sur le lieu même où le roi Salomon devait édifier plus tard le Temple du Seigneur (2 Ch 3,1). Or Lc 2,1-40 évoque ici ou là David et le Temple...

Il est par ailleurs probable que, peu après la mort d'Hérode, la révolte de Judas le Galiléen (Ac 5,37) - fondateur du mouvement ultranationaliste et zélote qui culmina cinquante ans plus tard par la révolte contre Rome - ait entraîné pour les populations l'obligation de faire acte d'allégeance au pouvoir impérial (cf Note 1). L'évangile de Luc a été rédigé après la répression de l'an 70 (Lc 21,20; Mc 13,14), à une époque donc où le mouvement messianique juif avait mauvaise presse dans l'empire romain. Sensible à ce climat, le récit de la passion fait affirmer à trois reprises par Pilate l'absence chez Jésus d'ambition politique (Lc 23,4.14.22) et l'innocente de toute incitation publique au refus de l'impôt romain (Lc 23,2). Il n'est dès lors pas impossible que l'auteur ait rétroprojeté ce thème dans le récit de la naissance, en montrant que les parents de Jésus étaient eux-mêmes parfaitement obéissants à l'ordre de recensement (où la visée fiscale passe au second plan), alors que les zélotes s'étaient rebellés. L'évangéliste apprend du coup à ses lecteurs pagano-chrétiens que leur Maître, depuis sa naissance, n'a jamais pris parti ouvertement contre l'empire; et que si des recensements anciens s'étaient trouvés associés à des désastres considérables (peste, révolte, répression...) le dernier n'apporte en revanche qu'un Sauveur pacifique, lumière pour les nations païennes et gloire insigne d'Israël (Lc 2,32).

Il est également possible que l'idée d'associer le recensement et la naissance de Jésus ait été suggérée à l'auteur du troisième évangile par le psaume (h)87. Celui-ci chante avec une joyeuse exagération la convergence des peuples sur Jérusalem. Il indique que le Seigneur les inscrit lui-même sur le registre des citoyens de Sion, laquelle devient dès lors leur patrie spirituelle : Il inscrit au registre les peuples : un tel y est né (Ps 87,6). À quoi les LXX (traduction grecque de la Bible hébraïque) ont ajouté : Et les princes parmi les chœurs, tous ont en toi leur demeure. La version araméenne du psaume parle, elle, de l'avènement d'un roi. Une autre version grecque, sans doute influencée par les précédentes, a traduit de son côté : Lors du recensement, celui-là y naîtra, interprétant le psaume comme une prophétie de la naissance du messie lors d'un recensement de population. L'auteur de l'évangile a fort bien pu connaître ce dernier glissement de sens qui n'aura pas été étranger à sa propre construction...

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Ayant ainsi cadré, dans le temps et l'espace, la naissance de Jésus, l'évangéliste se montre peu prolixe quant à l'événement lui-même (v.6-7).

L'expression fils premier-né a joué un rôle dans la polémique entre chrétiens sur la question de savoir si Marie avait eu par la suite d'autres enfants. Si c'est le premier, disait Lucien de Samosate au II° siècle, il n'est pas le seul; si c'est le seul, il n'est pas le premier ! En fait, aucune tradition claire ne semble avoir existé à ce propos à l'époque de Luc. Et la désignation de prototokos signifie en tout cas que Marie n'avait pas eu d'autre enfant antérieurement, en sorte que Jésus jouissait de la position et des privilèges que les hébreux accordaient à l'aîné (Ex 13,2; Nb 3,12-13; 18,15-16), - ce qui prépare la scène de Lc 2,22-23 où Jésus, comme premier-né, sera présenté au Temple.

Quoi qu'il en soit, le rédacteur semble davantage soucieux de renseigner le lecteur sur les dispositions prises par Marie à l'égard de son bébé : Il fut, dit-il, emmaillotté et couché dans une mangeoire 6 faute de place pour eux à l'hôtellerie 7 (v.7).

Le fait que la crèche et les langes soient à nouveau mentionnés aux v.12 et 16, et que Luc y renvoie comme à un signe, invite à rechercher la signification théologique de ces éléments du récit. La plupart des réflexions populaires relatives à la cruauté de l'aubergiste supposé, à la foule attirée par le recensement, au dénuement de la "Sainte Famille" etc., sont inspirées par la sensibilité franciscaine et ne correspondent nullement aux intentions de l'auteur 8. Pour expliciter ces dernières, on a invoqué par exemple une tradition midrashique 9 relative à la malédiction d'Adam en Gn 3,18. Le premier homme y interroge : Serai-je pour toujours attaché à la mangeoire pour y manger avec mon âne ? Une telle allusion manifesterait Jésus comme le second Adam venant assumer la condition du premier afin de la changer en propos de salut. Mais il n'est pas possible de prouver cela, bien que la généalogie de Lc 3,38 présente le fils de Joseph comme fils d'Adam, fils de Dieu...

Plus pertinente en tout cas s'avère la référence à la complainte divine d'Is 1,3 : Le bœuf reconnaît son bouvier et l'âne la crèche de son maître. Israël ne me connaît pas, mon peuple ne m'a pas compris ! 10 Faisant allusion à cette lamentation, Luc veut en proclamer le dépassement et l'abrogation. Les bergers contemplent le signe de la crèche et se mettent à louer Dieu (v.16.20) : avec eux et par eux, le peuple connaît désormais la crèche de son Seigneur...

La mention du "non-hébergement" pourrait dès lors renvoyer au texte consonant de Jr 14,8 : (Seigneur, Dieu d'Israël) pourquoi es-tu comme un étranger en ce pays, comme un routier qui s'arrête pour la nuit ? C'est qu'en effet le Seigneur d'Israël n'est plus seulement là comme un passant ou un proscrit, il vient séjourner dans son peuple. Loin d'être un signe de pauvreté, les langes peuvent manifester que le Messie d'Israël n'est pas rejeté par les siens mais bel et bien accueilli et soigné. Car en Sg 7,4-5 (LXX) Salomon, le plus riche des rois d'Israël, déclare avoir été attentivement langé et soigné, aucun roi ne connaissant d'autre début d'existence...

En résumé, contrairement aux idées reçues, Jésus n'est pas venu au monde en étranger mais dans la ville de David. Il n'occupe pas un local d'emprunt mais est couché dans la mangeoire où Dieu donne nourriture à son peuple. Et la mention des langes ne dément pas sa condition royale. Celle-ci s'accomplira dans la mort-résurrection : j'ai naguère signalé, dans une homélie de Noël (25/12/91), les rapprochements qui s'imposent entre les gestes du nursing de Jésus et ceux de sa sépulture (Lc 2,7.12 & 23,52-53), entre la hâte des bergers et la course des femmes au tombeau vide (Lc 2,12.16 & 24,3.12)...

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Les premiers bénéficiaires de cette révélation sont évidemment les bergers.

Ici encore, un certain romantisme célèbre la douceur bucolique de ces personnages qui ont pris le pas sur les rois mages pour symboliser le commun des mortels. Il faut pourtant savoir que les bergers figuraient en bonne place dans les listes des "métiers de voleurs" qui circulaient à l'époque du Nouveau Testament. Malhonnêtes et hors-la-Loi, seraient-ils la figure du peuple des pécheurs que vient sauver Jésus (Lc 5,32; 7,34; 15,1; 19,7) ? Rien ne paraît, dans notre texte, fonder cette interprétation...

Sans doute les légendes religieuses païennes, grecques ou égyptiennes, associent-elles volontiers des bergers à la naissance des dieux, ces derniers ne répugnant pas à revêtir eux-mêmes des allures pastorales...

Cependant, l'association étroite entretenue par le texte entre les bergers et Béthléem - la ville natale de David le berger (1 S 16,4.11) - nous situerait plutôt sur le terrain de l'Ancien Testament. On sait par la Mishnah11 que les animaux élevés entre Jérusalem et Migdal Eder, proche de Béthléem, étaient destinés aux sacrifices du Temple, ce qui pouvait conférer à leurs gardiens un certain caractère sacral. De fait, c'est la mention de Migdal Eder, La Tour des Troupeaux, (la bergerie), qui pourrait au mieux éclairer notre épisode. Ce lieu-dit est en effet mentionné à deux reprises dans la Bible (Gn 35,21 & Mi 4,8), en sorte qu'une tradition midrashique a vraisemblablement associé ces textes et sous-tend nos versets 8 à 20.

Pour Luc en effet, l'emplacement de Béthléem fait partie du contenu de la grande Nouvelle destinée à réjouir tout le peuple (Lc 2,10-11). Les bergers réagissent en ce sens au v.15. Or on sait que le judaïsme du premier siècle établissait une relation scripturaire entre Béthléem et le Messie : cf. Jn 7,42, qui renvoie à Mi 5,1-2. La réflexion de Michée le prophète porte en fait sur l'humiliation de Sion/Jérusalem par les armées de Babylone. Cependant les douleurs de la Ville ne sont pour le Voyant que celles d'un enfantement (Mi 5,2) : la Cité sera délivrée en son temps (Mi 4,10), les peuples se rassembleront alors autour d'elle, l'ancienne royauté sera rétablie en sa faveur : À toi, Tour du Troupeau, Ophel 12 de la fille de Sion, va revenir la souveraineté d'antan, la royauté sur la maison d'Israël ! (Mi 4,8) Et la victoire sera celle d'un souverain originaire du lieu natal de David, Béthléem Ephrata, le plus petit des clans de Juda (Mi 5,1). - On voit donc que, dans ces textes, la Tour des Troupeaux se trouve identifiée à Jérusalem, ce qui était logique dès lors que le prince messianique devait exercer sa domination sur la Ville-capitale du roi-berger; dès lors également que les indications topographiques fournies par Gn 35,19.21 - à propos du tombeau de Rachel et du campement de Jacob près de Migdal Eder - permettent tout à fait cette équivalence.

Or plusieurs motifs de Mi 4,5 trouvent leur parallèle en Lc 2,1-20. L'afflux des peuples et nations à Jérusalem, évoqué par le prophète (Mi 4,1-2), ressemble étrangement au mouvement universel des populations déclenché par l'ordre impérial de recensement qui conduit Joseph à la ville berceau de David. La double mention de la femme en travail (Mi 4,9 & 5,2) appelle le motif lucanien de la naissance, l'accomplissement des jours en Lc 2,6 répondant au temps de gestation célébré en Mi 5,2. Mais Luc focalise toute notre attention non plus sur Jérusalem mais bien sur Béthléem, disant que Joseph y monte (verbe traditionnel employé pour le voyage à Jérusalem), appelant Béthléem Cité de David (désignation traditionnelle de Jérusalem). En sorte que tout se passe comme si l'allusion de Michée à la Tour des Troupeaux était transférée de Jérusalem/Sion à Béthléem, d'autant que c'est en ce dernier lieu que chacun pourra contempler le Seigneur nouveau-né (v.16). La référence aux bergers paissant leurs troupeaux dans cette région (v.8) montre bien que pour Luc la Tour des Troupeaux de Mi 4,8 se situe dans les environs de Béthléem. Ce transfert littéraire s'explique aisément si la tradition rabbinique antérieure a lu en parallèle les textes de Michée transcrits ci-dessous et qui sont la clé de cette discussion :

Michée 4,8

Michée 5,1

Et toi, Tour des Troupeaux

Et toi, Béthléem Ephrata,

Ophel de la fille de Sion,

le moindre des clans de Juda,

à toi va revenir la souveraineté d'antan

c'est de toi que me naîtra

la royauté sur la fille de Jérusalem

celui qui doit régner sur Israël.

   

On se convaincra donc que les bergers de notre récit renvoient aux oracles de Michée en évoquant la Tour des Troupeaux, désormais située à Béthléem. Ces prophéties sont accomplies. La ville de David et la Tour des Troupeaux s'identifient à présent avec la localité d'où est issu le souverain messianique, la ville pour laquelle l'antique royauté a été renouvelée par la naissance de Jésus.

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Telle est bien substantiellement le contenu de l'annonce aux bergers formulée par l'Ange du Seigneur. Les versets 9 à 15 de notre texte présentent la structure classique des récits bibliques d'annonciation (cf. Gn 16,7-13; 17,1-22; Jg 13,6-21; Lc 1,1-30; 1,26-38; Mt 1,20-21).On retrouve en effet à peu près toujours, dans ces derniers, les mêmes éléments : apparition de l'ange, frayeur des destinataires, conseil de ne pas avoir peur, texte du message et signe l'accréditant, départ de l'ange. Fait seulement défaut ici l'importante et habituelle question du récipiendaire sur le point de savoir comment se produira l'événement annoncé (cf Lc 1,34) : la naissance a déjà eu lieu et le signe fourni (v.12) est en lui-même une promesse permettant aux bergers de passer outre à toute objection.

Le v.11 du texte constitue évidemment le cœur du message : Aujourd'hui, dans la ville de David, vous est né un Sauveur qui est le Christ Seigneur. La forme solennelle imite celle des proclamations impériales, comme pour transférer d'Auguste au nouveau-né le mérite de la pacification du monde. Le Aujourd'hui eschatologique 13 (et non plus l'anniversaire de César) marque du coup (supra) le véritable commencement des temps nouveaux...

Mais c'est le grand texte d'Isaïe 9,5-6 qui paraît constituer l'arrière-plan biblique essentiel de l'annonce aux bergers : Un enfant nous est né, un fils nous a été donné. Il a reçu l'empire sur ses épaules, on lui donne ces noms : Conseiller-merveilleux, héros divin, Père-éternel, Prince-de-la-Paix. On voit que Luc a repris de cette prophétie l'annonce de l'héritier du trône davidique. Mais aux titres de l'Ancien Testament il en a substitué trois qui proviennent du kérygme chrétien primitif : Sauveur, Christ et Seigneur. Employés d'abord à propos d'autres moments christologiques (parousie : Ph 3,20; résurrection : Ac 2,36; 5,31; baptême : Mc 1,11), ces titres sont maintenant reportés sur la naissance de Jésus, conformément au propos de l'évangile de l'Enfance 14.

Quant au thème de la Bonne Nouvelle (v.10), il fait probablement écho à Is 52,7. Mais dans ce dernier texte, la paix et le salut par le règne de Dieu sont annoncés à Sion/Jérusalem. Or une fois encore, Luc applique le message à la nouvelle Cité de David, qui est désormais Béthléem. (De même, Is 61,1, Il m'a envoyé apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres, a pu se présenter à la pensée de l'auteur lors de sa rédaction des v.9 à 15...)

Cependant les versets 13-19 viennent interrompre le schéma des récits d'annonciation auquel se conformait jusqu'ici l'épisode de l'annonce aux bergers. C'est l'indice d'une interpolation. Les armées célestes - c'est à dire la cohorte des esprits qui demeurent en présence de Dieu dans le ciel ou dans le Temple - remplacent tout à coup l'Ange du Seigneur pour un cantique de louange, en une sorte de théophanie eschatologique. Le v.9 préparait déjà ce changement d'atmosphère en mentionnant la présence lumineuse de la gloire du Seigneur - dont on sait qu'elle se manifestait par exemple dans le Temple, sur le tabernacle, pour s'étendre à toute la terre : Is 6,1-6. Ce dernier cantique d'Isaïe - que nous reprenons au Sanctus de chaque eucharistie en l'associant à la gloire de Jésus célébrée par la foule des Rameaux - constitue très certainement l'antécédent biblique de notre v.14. Ce dernier est homogène à la littérature juive de l'époque, où les anges acclamaient par des hymnes de louange les merveilles de Dieu dont ils étaient témoins dans la création. Ce qui se réalise aujourd'hui dans la crèche est au moins aussi remarquable que les événements qui occupèrent les six jours du commencement de l'univers...

Aussi bien, dans son étonnante brièveté, le Gloria in excelsis a-t-il pu être composé par une communauté judéo-chrétienne d'anawim. Nous savons qu'à Qumrân de tels pauvres du Seigneur écrivaient les paroles de cantiques angéliques parce qu'ils se considéraient eux-mêmes comme les sujets de l'élection et de la faveur divines. Ayant reçu révélation de Jésus comme Messie, des chrétiens de Jérusalem s'attribuaient des privilèges analogues et louaient Dieu continuellement (Ac 2,47). Une des hymnes de leur composition se lit en Lc 19,38, précisément lors de l'entrée de Jésus dans la Ville sainte : Béni soit celui qui vient, lui, le Roi, au nom du Seigneur ! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux ! Il est frappant de constater que la foule des disciples célèbre ici la paix dans le ciel, alors qu'en Lc 2,14 la multitude des armées célestes proclamait la paix sur la terre 15. Là aussi très probablement, le moment christologique qui donnait lieu à pareil cantique a été déplacé. Les moyens poétiques mis en œuvre pour célébrer le Fils de l'homme à la fin de son ministère public sont désormais appliqués à l'instant de sa naissance. Luc nous dit maintenant que les anges du ciel reconnaissent dès les débuts de la vie de Jésus ce que les disciples ne découvriront qu'à la fin : l'identité du Roi messie qui vient au nom du Seigneur.

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La réaction des bergers va réunir autour de la crèche tous les acteurs du récit (v.16). Alors, nous le disions, dans l'accomplissement du signe, se vérifie l'oracle d'Is 1, 3 : le peuple d'Israël en vient finalement à reconnaître la mangeoire de son Seigneur.

Ici encore le folklore s'est employé à suppléer l'absence de détails aptes à satisfaire la curiosité du lecteur. Le laconisme du texte montre pourtant que le propos de l'auteur n'est nullement anecdotique mais strictement théologique. L'étonnement des gens (v.18) sitôt que les bergers auront transmis l'information (v.17) est à dessein symétrique de celui qui avait entouré auparavant l'imposition du nom et la circoncision de Jean le Baptiste (Lc 1,63). On notera toutefois que si, dans ce dernier cas, tous les témoins de la scène gardaient les choses dans leur cœur (Lc 1,66), seule Marie se voit à présent prêter pareil comportement. Les autres auditeurs de la bonne nouvelle ne sont pas dits se livrer à la moindre méditation. Ils apparaissent en cela semblables à ceux qui, dans la parabole du semeur, reçoivent la Parole avec joie mais, faute de racines, ne croient que pour un moment avant de faire défection (Lc 8,13). La Mère de Jésus ressemble en revanche aux gens qui, accueillant le Message en un cœur noble et généreux, vont le garder et porter fruit (Lc 8,15) 16.

Les bergers, quant à eux, célèbrent une louange et une action de grâces qui font écho à celles des armées du ciel (cf v.20 & 13-14). Mais ils quittent la scène très rapidement, après avoir joué leur rôle d'intermédiaires symboliques personnellement dépourvus de réelle importance. Leur activité d'annonce ne va pas au-delà des populations immédiatement environnantes à qui ils font connaître (v.17) ce qu'ils ont eux-mêmes appris de la part du Seigneur (v.15). En sorte que l'on doit voir en eux les précurseurs, non pas des apôtres, mais des futurs croyants, des disciples à venir, de tous ceux qui loueront Dieu pour ce qu'ils auront entendu et le glorifieront pour ce qu'ils auront vu (cf le comportement standard des différents témoins des merveilles de Dieu : Lc 7,16; 13,13; 17,15; 18,45; 19,37; Ac 2,47; 3,8-9; 4,21; 11,18; 21,20). Ensuite les bergers retournent à leurs troupeaux, tout comme les rois mages rentreront dans leur pays (Mt 2,12).

C'est qu'il importe aux évangélistes de l'Enfance qu'aucun des protagonistes de la vie publique de Jésus ne puisse faire mémoire des événements relatifs à sa naissance. Il est très significatif - et fort déconcertant pour ceux qui s'imaginent que les évangiles sont une pure et simple biographie de Jésus ! - que de tels souvenirs soient totalement absents de la suite du récit. Nul chœur d'adorateurs croyants qui auraient thésaurisé les merveilles initiales n'acclamera le Christ au lendemain de son baptême ou ultérieurement. La mission apostolique de proclamation de la foi ne commencera que plus tard, au lendemain de Pâques. Elle apparaît, à Béthléem, totalement hors de saison.

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Aussi bien la réflexion des bergers a-t-elle simplement consisté à mettre en connexion le spectacle de la crèche et la Parole qui leur est annoncée (Lc 2,15-18.20). Par contre, nous le disions, la méditation de Marie est beaucoup plus approfondie. C'est bien pourquoi d'ailleurs la Mère de Jésus sera, de tous les personnages du chapitre 2°, la seule à reparaître dans le corps de l'évangile de Luc 17. Par sa seule présence de témoin muet, figure du disciple et type du croyant, elle assure le lien entre les deux parties du document et jette entre elles un pont vivant.

Notre v.19 précise en effet que la Mère de l'Enfant conserve toutes ces choses et les médite dans son cœur. Le second verbe grec utilisé, sumballw, signifie rapprocher avec soin, disposer côte à côte. Cette activité spirituelle s'exerce généralement, dans la Bible, avec le concours du don divin d'interprétation, tandis que le fait de garder, de conserver attentivement, implique l'assimilation progressive d'une révélation d'abord obscure en elle-même. Les références scripturaires (Gn 37,11 pour Joseph; Dn 7,28; Testament de Lévi 6,2...) se situent le plus souvent dans un contexte apocalyptique - ambiance qui n'est pas étrangère à notre récit avec son messager proclamant l'Aujourdhui eschatologique, son signe et ses armées du ciel, toutes réalités qui se donnent à déchiffrer...

Une autre tradition vétérotestamentaire éclaire également la figure de Marie : il s'agit du courant sapientiel, auquel sont particulièrement familières l'interprétation des Paroles du passé et la réalisation concrète du message vital qui en découle. Le scribe de Si 39,1-3 conserve dans son cœur les récits des hommes célèbres, il médite les paraboles et prophéties et recherche le sens des proverbes en vue d'en retirer profit existentiel. (Si 50,28). Le Sage de Pr 3,1 ordonne à son fils qu'il instruit, de conserver en son cœur les paroles paternelles, ce que fait pour son compte et par fidélité vertueuse au Dieu vivant, le chantre du Ps 119,11... - Recherchant patiemment le sens et la portée des événements de Noël, Marie intègre admirablement ces divers précédents bibliques 18. Elle ne fait d'ailleurs qu'anticiper en ces jours l'attitude qui lui vaudra ultérieurement l'éloge de Jésus lorsqu'il dira de celle qui l'a porté et allaité : Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent ! (Lc 11,27-28) .

Mais ce n'est que plus tard, au lendemain de la glorification de son fils, qu'elle pénètrera parfaitement la signification humano-divine de tant de circonstances et événements intrigants auxquels elle a été mêlée et qu'elle n'a cessé de ruminer en son cœur. Recevant alors, au sein et comme membre de la communauté primitive (Ac 1,14), l'Esprit de Pentecôte, elle entendra proclamer le Crucifié comme Seigneur, Messie, Sauveur (Ac 2,36; 5,31) et saisira pleinement le sens et la portée de la Parole de l'ange annonçant aux bergers qu'aujourd'hui nous est né, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Christ Seigneur. 19

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1 . Le repérage des années de notre histoire à partir de la naissance du Christ date du VI° siècle. Denys le Petit fit à cette époque coïncider les renseignements fournis par Luc 3,1 et 3,23 avec le comput traditionnel basé sur la date (supposée) de la fondation de Rome.
Mais on s'accorde à reconnaître que ce calcul est erroné. Déjà les anciens auteurs chrétiens, usant de deux façons différentes de compter, considéraient que Jésus était né en réalité en 4 ou 6 avant notre ère...
Pour l'évangile de Matthieu, la naissance du Christ est nécessairement antérieure au décès d'Hérode le Grand. Or l'on sait de façon certaine que ce dernier mourut en 4 avant notre ère. Jésus serait donc né deux ou trois ans plus tôt, si l'on tient compte de Mt 2,16. - Néanmoins, Hérode le Grand a joui vis à vis de Rome d'une très large autonomie, notamment en matière fiscale. Or le recensement signalé par Luc 2 aurait nécessairement supposé le paiement régulier d'un tribut à l'empereur, de la part d'un royaume vassal. Quelle que soit sa date, un tel recensement ne peut donc avoir eu lieu du vivant d'Hérode. Le caractère hautement légendaire du récit de Matthieu n'est d'ailleurs plus guère mis en doute de nos jours...
Cependant, M.-E. Boismard est très ingénieusement parvenu à reconstituer deux versions successives de l'évangile de l'Enfance selon Luc. Et il ressort de ces analyses que, dans la première rédaction du texte, il n'était question ni de recensement ni de Quirinius, mais du simple paiement d'une contribution symbolique par chacun des ressortissants masculins, mesure destinée à témoigner, pour une certaine région de l'empire, de sa fidélité au pouvoir central. Or nous savons par ailleurs que des troubles violents et répétés éclatèrent à Jérusalem et en Galilée à la mort d'Hérode le Grand. L'ordre fut très brutalement rétabli par un certain Quintilius Varus, gouverneur de Syrie dont dépendait, à l'époque, la Palestine; et cette véritable guerre eut lieu dans les tout derniers mois de l'an 4 avant notre ère. On peut fort bien comprendre, sous un tel éclairage, que l'empereur ait alors voulu reprendre en mains le pays tout entier en exigeant de tous les habitants mâles l'acte de soumission qui consistait à porter au gouverneur de chaque province une pièce d'un denier à l'effigie de César. Ceci aurait eu lieu sitôt après la fin des troubles, soit en l'an 3 avant JC...
Soucieux de ne point directement soumettre Jésus, dès le sein de sa mère, à l'empereur romain par paiement d'un tribut, le second rédacteur du récit de l'Enfance aurait transformé l'acte local d'obédience demandé aux palestiniens en recensement universel. Un tel recensement avait de fait eu lieu tandis que Quirinius gouvernait la Syrie, mais en 6 de notre ère, date que Luc aurait finalement négligée pour les besoins de sa théologie. À moins que Lc 2,2 ait été ajouté par une main postérieure, ainsi que la répétition inélégante du mot recensement permet de le supposer...
Si ces hypothèses sont exactes, Jésus serait donc né en 3 (à la rigueur en 4) avant notre ère (à supposer que Joseph et Marie soient effectivement venus à Béthléem, ou en tout cas qu'une naissance à Nazareth ait bien coïncidé avec l'ordonnance de soumission ! cf note 3). Les festivités de l'An 2000 semblent donc compromises !

2 . Jésus est-il d'ailleurs vraiment Fils de David ?
La question se pose du fait que les généalogies proposées en Mt 1,1-17 et Lc 3,23-38 ne concordent pas, en sorte que leur valeur historique apparaît incertaine. Le Nouveau Testament affirme certes cette descendance davidique de Jésus. Néanmoins, nombre d'exégètes y voient l'expression d'un theologoumenon, c'est à dire la présentation comme vérité historique de ce qui n'est en réalité qu'un énoncé théologique. La foi de la communauté primitive confère en effet à Jésus mort et ressuscité le titre de MESSIE, dès lors qu'il accomplit pour elle les attentes d'Israël. Et puisque pour la pensée juive, le messie devait être descendant de David (2 S 7,12-16), on a pu désigner Jésus comme fils de David en fabriquant pour lui, artificiellement, une généalogie (davidique), comme l'Ancien Testament n'avait pas hésité à le faire en certaines circonstances (1 Ch 1-8)...
On peut noter cependant que d'autres figures messianiques existaient, au temps de Jésus, dans l'espérance juive, lesquelles n'impliquaient nullement la filiation davidique : messie caché (Lc 1,80) ou messie grand-prêtre (Qumrân), par exemple. En sorte que si Jésus n'avait pas été réellement fils de David, on aurait aisément pu lui faire endosser l'un de ces dernièrs modèles. Pourtant, lorsque l'auteur de l'épître aux Hébreux s'efforce de présenter Jésus comme le grand-prêtre parfait, il doit se démarquer d'une tradition bien établie selon laquelle Jésus descendait de David et non de la tribu de Lévi : Il est notoire, dit-il, que notre Seigneur est issu de Juda, tribu dont Moïse n'a rien dit lorsqu'il s'agit des prêtres (He 7,14)...
Par ailleurs, l'Église primitive connaissait parfaitement la famille immédiate de Jésus de Nazareth, son frère Jacques ayant très tôt fait office de responsable de la communauté de Jérusalem. On voit mal que les adversaires de ce dernier aient accepté sans protester des prétentions davidiques qui n'auraient pas été réellement fondées. Or les écrits anciens ne contiennent à cet égard aucune trace de polémique. On sait même qu'en 80-90, les petits-fils de Jude - un autre frère du Seigneur - encoururent la peine capitale devant Domitien sous prétexte que, descendants de David, ils pouvaient être politiquement dangereux, - ce qui manifeste, pour le theologoumenon supposé, un enracinement traditionnel très vigoureux !
En fait, la référence néotestamentaire la plus ancienne en faveur de la descendance davidique de Jésus est celle de Rm 1,3. Paul y cite (en 58) une formule de foi de la communauté primitive : l'Évangile concernant son Fils, issu de la lignée de David selon la chair, établi Fils de Dieu avec puissance selon l'Esprit de sainteté par sa résurrection des morts. Comment Paul de Tarse, toujours si scrupuleux à l'égard des chrétiens de Jérusalem, aurait-il usé de semblable formule si elle n'avait correspondu à la réalité ? Lui qui était toujours en délicatesse avec l'entourage de Jacques (Ga 2,12), avait-il le moindre intérêt à donner valeur historique à de simples affirmations théologiques ? Et la vérification des origines de Jésus n'avait-elle pas revêtu pour Paul une grande importance à l'époque où, persécuteur des chrétiens, il usait de tous arguments pour combattre la foi naissante en la messianité de Jésus ? (cf Rm 11,1 et Ph 3,5, pour Paul lui-même)...
Enfin le passage de Mc 12,35-37 - David en personne l'appelle Seigneur; comment alors peut-il être son fils ? - ne suffit pas à montrer que Jésus niait lui-même sa filiation royale, car l'habitude des rabbins, dans les discussions de ce genre, est de montrer que des textes apparemment contradictoires sont en réalité vrais simultanément, mais à des plans bien différents...
Il n'est donc pas évident que la filiation davidique de Jésus soit dépourvue de caractère historique. (Une telle démonstration, si elle pouvait être rapportée, ne bouleverserait d'ailleurs pas la théologie. En effet, affirmer de Jésus qu'il est bien le Messie impose à ce concept, en fonction de la mort-résurrection, une réinterprétation radicale qui relativise à l'extrème l'aspect proprement physique de la descendance davidique. En outre, les premiers chrétiens ne pouvaient guère user du titre fils de David que dans une intention apologétique, en raison de sa coloration excessivement nationaliste...)

3 . L'historicité de la naissance de Jésus à Béthléem paraît extrèmement douteuse.
Les deux seuls témoignages de Mt 2,1.5.8.16 et Lc 2,14.15, ne parviennent pas en effet à contrebalancer le silence massif que garde sur ce point le reste du Nouveau Testament. Encore les deux mentions ci-dessus sont-elles grandement divergentes. Matthieu déclare incidemment que les parents de Jésus vivent ensemble à Béthléem (Mt 2,11), que la Judée est leur patrie (Mt 2,22), en sorte que la naissance de leur enfant en cet endroit apparaît tout à fait normale. L'histoire rocambolesque des mages et de l'étoile - appelant en Mt 2,6 la citation de Mi 5,1 - renseigne seule le lecteur sur le symbolisme théologique du lieu. Pour Luc, au contraire, Marie et Joseph habitent Nazareth, en sorte qu'il leur faut un motif particulier de se rendre à Béthléem, où ils n'ont pas de pied-à-terre lors de la naissance de leur fils (Lc 2,4.7). Mais le recours au recensement pose à son tour bien des questions... Le contexte actuel des évangiles de l'Enfance est donc des plus suspects, même si la tradition relative à la naissance du Christ à Béthléem est en réalité beaucoup plus ancienne...
Quant au reste du Nouveau Testament, non seulement il demeure silencieux à ce propos, mais il désigne positivement, comme lieu ou région de naissance de Jésus, Nazareth de Galilée : c'est bel et bien là sa patrie (Mc 6,1.4; Mt 13,54.57; Lc 4,23.24; [Jn 4,44]) ! Sans doute Nazareth représente-t-elle, pour Matthieu et Luc, le village où Jésus a grandi, conformément à Mt 2,22.23 et Lc 2,51 qui opèrent une transition géographique à la fin des récits de l'Enfance. Mais ces auteurs empruntent à Marc le terme de patrie qui, dans le deuxième évangile, indique certainement le lieu d'origine. Il est clair que dans le dialogue de Mc 6,2-3, nul ne met en rapport la sagesse de Jésus avec une naissance prestigieuse dans la ville-berceau de David et que l'étonnement des gens provient précisément de l'insignifiance de son lieu de naissance. On trouve de même, dans le quatrième évangile, des notations méprisantes relatives aux racines galiléennes de Jésus (Jn ,46; 7,41-42.52) qui montrent que, parmi le peuple, nul n'a la moindre connaissance du fait de sa naissance ailleurs... Même en faisant abstraction de l'invraisemblable publicité que Mt 2,3-5 attache à l'événement, comment pourrait-on rendre compte de l'ignorance générale de ce lieu d'origine si les parents sont arrivés en étrangers avec leur enfant dans un petit village de Galilée (scenario de Matthieu), ou revenus dans leur patelin avec un nourrisson né inopinément au cours d'un bref séjour à Béthléem (scenario de Luc) ?
À ces difficultés considérables on peut certes opposer des observations analogues à celles que nous avons formulées à propos de la descendance davidique. On peut dire en particulier que, pour épargner à Jésus le ridicule d'une naissance à Nazareth, il n'était point besoin d'inventer celle à Béthléem, dès lors que la messianité du Crucifié était reconnue depuis cinquante ans, qu'elle avait été prêchée et acceptée en dépit de l'obscurité du lieu d'origine, en sorte que Béthléem n'aurait jamais représenté qu'un élément bien secondaire de la gloire de celui qui avait été cloué au bois comme Jésus le Nazaréen, roi des Juifs (Jn 19,19). On peut noter que les Juifs, dans les polémiques ultérieures, n'ont jamais contesté la naissance à Béthléem (contrairement à la conception virginale) et qu'Origène accuse les scribes d'avoir falsifié les textes bibliques relatifs à ce lieu de naissance, ce qui représente en fait une tacite reconnaissance d'authenticité... Il reste malgré tout que la probabilité de la naissance de Jésus en la Cité de David paraît beaucoup plus faible que celle de sa filiation royale, alors même que ces deux circonstances biographiques ne sont pas nécessairement interdépendantes.

4 . Noter qu'en Ac 25,11, le récit de la naissance de l'Église comporte analogiquement la liste (anticipée) de tous les peuples qui sont sous le ciel et seront concernés par la proclamation de la Parole annonçant les merveilles de Dieu...

5 . Les chrétiens ont souvent vu dans la 4° Églogue une prophétie païenne de la naissance virginale de Jésus le Messie qui ôte le péché du monde...

6 . Le mot grec jatnh peut signifier étable (Lc 13,15) aussi bien que mangeoire. L'étable pourrait représenter une alternative à l'hôtellerie. François d'Assise et la tradition de confection des crèches qu'il a inaugurée ont fixé dans les esprits l'image de la mangeoire, dans le sens de laquelle va le détail des langes enveloppant le nourrisson...

7 . Le terme kataluma est encore plus difficile à traduire. Cinq mots différents lui correspondent dans la Bible hébraïque. Il peut désigner une maison privée, une pièce, une auberge... Le terme hébergement conserverait l'ambiguïté que l'imprécision de Luc ne permet pas de lever : Il n'y avait pas pour eux de lieu d'hébergement.. En tout état de cause, l'hôtellerie (diversorium dans la Vulgate) ne doit pas être imaginée d'après le modèle moderne ou même médiéval. Il s'agit d'une sorte de caravansérail, simple abri couvert, parfois surélevé par rapport au sol ferme sur lequel dormaient les animaux. Notre texte pourrait contenir une opposition entre cette étable et l'espace supérieur réservé aux voyageurs.
On sait que la piété populaire, inspirée par la mention des bergers, a reconnu comme lieu de naissance de Jésus la grotte de Béthléem sur laquelle, au IV° siècle, Constantin fit édifier la basilique de la Nativité.

8 . L'esprit du Poverello, son amour de la pauvreté, a en effet fortement marqué notre lecture, depuis que frère François célébra à Greccio, en 1223, la première messe de Minuit (sur la base de Sg 18,14)... La prédication courante, les légendes et contes de Noël, ont également contribué à l'interprétation" traditionnelle".

9 . Le midrash est un commentaire rabbinique de la Bible qui procède notamment par un minutieux rapprochement des textes.

10 . Rappelons que l'âne et le bœuf de nos crèches proviennent directement de cetet prophétie d'Isaïe...

11 . Collection des lois, d'abord transmises oralement et plus tard mises par écrit.

12 . L'Ophel est la colline située immédiatement au sud-est du Temple de Jérusalem.

13 . Cet Aujourd'hui est à l'évidence celui du Ps 2,7. On le trouve appliqué à la résurrection en Ac 13,32 et au baptême de Jésus en Lc 3,22, texte occidental.

14 . On saisit donc pourquoi, et sous quelles conditions d'interprétation, le texte d'Is 9,1-7 figure dans la liturgie de la messe de Minuit.

15 . Ces refrains ont pu être en leur temps des sortes d'antiennes liturgiques...
Les observations qui précèdent contribuent à légitimer la traduction de Lc 2,14 que nous avons retenue. On sait que certaines versions de nos Bibles portent parfois : ... Paix aux hommes de bonne volonté, (qui sont objet d'estime et de bonne opinion de la part de leurs semblables). Il y a sur ce point une controverse technique dans laquelle on n'entrera pas davantage, sinon pour souligner ce que nous disons ci-dessus au sujet de Qumrân et de la communauté primitive...

16 . Le rapprochement avec la parabole est certainement délibéré, puisque la seule scène du ministère de Jésus en laquelle figure Marie, dans l'évangile de Luc, se situe à quelques versets plus loin (Lc 8,19-21) et que le Chist s'exclame alors : Ma mère et mes frères sont ceux qui écoutent la Parole de Dieu et la mettent en pratique.

17 . La thèse selon laquelle les souvenirs personnels de Marie seraient à l'origine du récit de Noël, dont ils garantiraient l'historicité, n'en est pas pour autant fondée. Ce que nous connaissons désormais des circonstances et conditions de composition des évangiles de l'Enfance invalide absolument cette manière de voir...

18 . La réflexion antérieure sur les oracles de Michée permettait par ailleurs d'identifier la Mère de Jésus avec la Fille de Sion, la Femme qui enfante au jour marqué (Mi 4,9-10; 5,2)...

19 . L'essentiel de ce qui précède est le fruit des recherches de Raymond E. Brown, S.S., A Commentary on the Enfancy Narratives in Matthew and Luke, New-York, 594 p. - Il est grand temps que ces travaux soient arrachés au cercle des spécialistes et vulgarisés auprès du peuple chrétien, notamment en France !


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