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Hervé PONSOT, op

L'Église dans les Actes des Apôtres

s. Paul prêchant à Damas, Monastère Visoki Decani,  XIVe s.

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2. L'ACCUEIL DE LA PAROLE

A l'issue de la première prédication donnée à Jérusalem, les auditeurs posent à Pierre la question suivante : « Frères, que devons-nous faire ? » La réponse de l'apôtre est claire: « Repentez-vous, et que chacun de vous se fasse baptiser au nom de Jésus-Christ pour la rémission de ses péchés, et vous recevrez alors le don du Saint-Esprit » (2,38). Cette réponse constitue tout un programme.

I. La repentance

Le terme grec employé en 2,38 est connu dans les milieux ecclésiastiques : c'est le verbe metanoô. Le verbe ou le nom sont totalement absents de l'évangile de Jean (mais pas de l'Apocalypse) ; dans les autres évangiles, il appartient fondamentalement à la prédication de Jean (Mt 3,2.8 ; Mc 1,4 ; Lc 3,3) comme cela est d'ailleurs rappelé dans les Actes des Apôtres (13,24 ; 19,4) : sans aucun doute parce que la « repentance » est considérée comme le coeur de la prédication prophétique. Et c'est aussi pourquoi cette prédication apparaît aussi dans la bouche de Jésus : Mt. 4,17 ; Lc 5,32.

Dans cette prédication prophétique ancienne, le terme le plus proche (shuv), n'est pas traduit dans les LXX par metanoô, mais par epi- ou anastrephô. Il reste que les deux termes sont très proches. L'idée va plus loin qu'un simple retour : il s'agit d'un engagement de toute la personne, d'un engagement pris sans retard dans la mesure où le règne de Dieu est proche ou présent ; et si l'on parle d'une conversion du coeur, il faut l'entendre en ce sens. La prédication de Jean s'inscrit précisément dans cette ligne : cf. Mt. 3,7-10.

On remarquera que Luc dans son évangile est spécialement attentif à ce thème ; tant par le nombre des emplois que par les épisodes qui en traitent et qu'il est seul à rapporter : les parallèles de Lc 15, 3-7 et Mt. 18,12-14, Lc 17,34 et Mt. 18,15.21-22 montrent que Luc introduit chaque fois le thème de la repentance. Dès lors, on ne s'étonnera pas de retrouver ce même thème dans les Actes. Cette insistance lucanienne peut s'expliquer par son intérêt à l'égard de tout ce qui se rapporte au coeur, à la personne dans son intimité avec Dieu ; mais c'est dire du coup que Luc détourne un peu le thème initial, lui donne une orientation plus résolument morale qu'il n'avait pas au départ dans la tradition prophétique ; mais c'est dire aussi que cette repentance représente quelque chose d'important pour Luc, qu'elle est bien l'entrée et la participation à un régime nouveau.

Luc, comme toute la première génération chrétienne, sait qu'en Jésus un monde nouveau est advenu. Déjà, la tradition juive connaissait ce thème des deux mondes, « ce monde-ci » et « le monde qui vient » ; mais elle n'envisageait ce dernier que pour un au-delà ou bien comme une anticipation : « Acquérir les paroles de la Torah est acquérir la vie du siècle qui vient » (Pirqé Abot 8) ; « Les Israélites égorgés par les nations du siècle leur servirent d'expiation au siècle qui vient" (Sif. Dt. 43,333,140). Pour Luc désormais, ce « monde qui vient » est déjà là, au coeur de « ce monde-ci »: il est impossible de l'ignorer et de retourner en arrière ; la repentance est vraiment, en tant que reconnaissance de l'irruption d'un monde nouveau, le préalable à toute conversion.

Et cette repentance doit s'achever, s'accomplir, se sceller dans le baptême.

II. Le baptême

« Que chacun de vous se fasse baptiser ». Le baptême est au coeur de la prédication chrétienne : cf. aussi Mt. 28,19, même si le texte est tardif.

Avant de considérer ce qu'il en est du baptême dans les Actes, quelques mots s'imposent au sujet du rite et de son usage. Bien connue de l'Ancien Testament est l'ablution rituelle : Lv. 16,24.26 ou 2 Ch. 4,2-6 ; elle est un geste symbolique qui permet de passer du domaine profane au domaine sacré et donne ainsi accès à Dieu. Chez les prophètes, cet usage acquiert une connotation morale (Is 1,16 ; Za 13,1 ou Ez 36,25), sans pour autant que le rite soit explicitement déterminant pour la purification des péchés (malgré Ps 51,9).

Ces rites de pureté, dans une société anxieuse de salut comme l'est la société palestinienne du premier siècle, se multiplient2 au point de créer des « classes sociales » différentes selon le degré de pureté : les « pécheurs » (médecins, bouchers, bergers, prostituées, en contact avec les païens, les femmes ou les cadavres), le « peuple du pays » incapable de s'astreindre aux différentes règles, les « pharisiens » ou « séparés ».

Pour Ch. Perrot3, alors que ces diverses ablutions rituelles ne se traduisaient pas par une purification des péchés, le lien est fait dans les mouvements baptistes qui devaient exister à l'époque de Jésus, à l'image de celui qui existait autour de Jean. Les documents invoqués datent du IIe siècle, telle la Mishna : « Les baptistes du matin disaient : Nous vous plaignons, pharisiens, vous qui invoquez le nom divin le matin, sans avoir pris de bain. Et les pharisiens de répondre : Nous vous plaignons, baptistes du matin, vous qui prononcez le nom avec des lèvres impures » (Tobelê Chararith).

Dans ce contexte, qu'en est-il maintenant du baptême dans les Actes ? En fait, on a le sentiment de se trouver sinon face à plusieurs baptêmes, au moins face à plusieurs manières de le comprendre :

Le baptême administré par Jean est plusieurs fois évoqué (1,5.22 ; 10,37 ; 13,24 ; 18,25 ; 19,3-4) et il est qualifié à plusieurs reprises de baptême de repentance (13,24; 19,4), comme c'était aussi le cas dans la tradition évangélique (Mt. 3,11 ; Mc 1,4 ; Lc 3,3). Les deux mots ont leur importance, comme le fait observer Michel Quesnel, auteur d'un livre important sur le baptême4 : d'abord parce que le substantif baptême n'est appliqué qu'au baptême de Jean dans toute la tradition évangélique, Actes y compris mais épîtres exclues ; ensuite, parce que la repentance apparaît comme la condition primordiale sinon exclusive de ce baptême.

A côté de lui, ou face à lui, se trouve mentionné un baptême dans l'Esprit-Saint : Mt 3,11 ; Mc 1,8 ; Lc 3,16 ; Jn 1,33 ; Ac 1,5 ; 11,16. Il est clair que le baptême de Jean en est la préfiguration dans la mesure où il est sans cesse mis en relation avec lui. Ce baptême dans l'Esprit-Saint et le feu (Mt et Lc) ou avec le feu (Mc) est clairement un baptême eschatologique, qui donne accès à la fin des temps au Royaume de Dieu. Toutefois, dans la mesure où cette fin des temps est présente en Jésus, un tel baptême est mis en relation avec Jésus dans l'évangile de Jean : 1,33. La question évidente, et dont cet évangile est justement l'écho dans ses contradictions (3,22 # 4,2) est de savoir si ce lien s'exprime dans le fait que Jésus lui-même baptise... Pour Luc en tout cas, ce baptême d'Esprit-Saint se concrétise non dans un rite baptismal classique administré par Jésus mais dans le don de l'Esprit à la Pentecôte : Ac 1,5.

Enfin, le baptême « au nom de Jésus-Christ » ; en fait, il faut dire à la suite de Quesnel, qu'il existe deux manières de parler de ce baptême et qu'il est bien possible qu'elles reflètent deux interprétations différentes : « au nom du Seigneur Jésus » (Ac 8,12-17; 19,1-7) ou « au nom de Jésus-Christ » (Ac 2,38 ; 10,44-48). En tout état de cause bien sûr, il n'est pas question d'un baptême trinitaire tel que celui évoqué dans la finale de Matthieu et qui représente une interprétation certainement très postérieure ; les deux expressions en revanche manifestent l'étroitesse du lien qui s'établit entre le Ressuscité et le baptisé, peut-être encore plus marqué dans le deuxième cas qui correspond d'ailleurs à l'usage paulinien (littéralement : dans le nom).

Mais apparaît du coup un fondement nouveau au baptême : sans que la repentance soit écartée comme on le voit en Ac 2,38, elle ne constitue plus l'élément essentiel ou exclusif. Le fondement premier, c'est la personne même du Ressuscité. C'est par rapport à lui, à son oeuvre, à sa mort et à sa résurrection, que le rite baptismal prend tout son sens.

Passons rapidement sur les caractéristiques que l'on peut qualifier d' « anecdotiques » du baptême : il est pratiqué par immersion (cf. l'eunuque de 8,36-38), et il peut concerner une maison tout entière dès lors qu'il concerne le chef de maison (cf. 16,15 et 33). Plus importante est la question du lien avec le don de l'Esprit.

Aujourd'hui, nous considérons volontiers que le don de l'Esprit est l'un des fruits du baptême et le suit, comme le laisse entendre justement notre texte de départ en Ac 2,38. Or, dans l'épisode de Corneille et des siens, ce don précède le baptême : cf. 10,47.48 ; déjà d'ailleurs, à la Pentecôte elle-même, l'Esprit est venu sur les disciples sans qu'ils aient été baptisés : 2,1-4. Dans l'épisode concernant les Samaritains, l'Esprit est semble-t-il le fruit de l'imposition des mains, non du baptême : 8,17-18. Faut-il souligner combien ces divergences, sinon contradictions, ont exercé la pénétration des exégètes ? Il n'est pas sûr que quelqu'un puisse prétendre détenir la solution définitive.

Comme c'est souvent le cas, deux écoles d'interprétation se font jour : l'une qui défend l'unité de conception et cherche à rendre compte à partir de circonstances particulières, des différences ; l'autre qui admet une diversité de conceptions ou de pratiques et en rend responsable une diversité de traditions qui sous-tendent le texte.

G.R. Beasley-Murray5 se range nettement dans la première catégorie : pour cet auteur, la conception unitaire est la conception tout à fait classique exprimée en Ac 2,38, le baptême comme fruit de l'Esprit-Saint. Mais comme Dieu reste maître de ses dons et de la manière de les répandre : « Le don de l'Esprit sans baptême doit être considéré comme exceptionnel, fruit d'une intervention divine dans une situation hautement significative »6. Tel doit être aussi le cas d'Apollos, investi par l'Esprit sans qu'il soit besoin d'un rite supplémentaire : Ac. 18,25 ; ce qui ne sera pas le cas des Ephésiens. Et quant à l'imposition des mains, l'auteur y voit non un rite qui donne l'Esprit, mais un rite qui met en oeuvre, actualise les dons de l'Esprit : faut-il souligner que Beasley-Murray appartient à une église baptiste ?

Cet auteur évoque en passant une autre proposition faite par quelques commentateurs7 : celle-ci s'inscrit dans la deuxième catégorie d'interprétations. Nos textes refléteraient trois stades : dans le premier, l'Esprit est le fruit de la seule foi au Messie Jésus ; dans le deuxième (19,2), l'Esprit est médiatisé par le baptême ; enfin, dans un stade ultérieur (Ch. 8), l'Esprit est le fruit de l'imposition des mains.

Pour Quesnel, la solution est aussi simple : il existe deux traditions baptismales, comme il existe deux formules. La tradition « dans le nom de Jésus-Christ » est largement représentée par Paul en dehors des Actes, et elle est indépendante du don de l'Esprit : cet Esprit est le « milieu » dans lequel on est plongé, non le fruit de cette plongée ; la tradition « au nom du Seigneur Jésus » représentée par Luc et spécialement dans les Actes : l'Esprit est le fruit du baptême. Reste à interpréter le rite d'imposition des mains : pour notre auteur, c'est un usage légèrement postérieur à Paul, destiné à manifester « l'aspect positif » du baptême (résurrection et présence de l'Esprit) que la tradition paulinienne, marquée par la mort avec le Christ (cf. Rm. 6), pouvait paraître négliger.

Que dire sinon qu'aucune des ces reconstitutions ne peut prétendre tout expliquer et que l'énigme restera faute de documents autres et plus précis ?


2 Ainsi, Flavius Josèphe, historien juif du 1er siècle, évoque-t-il les rites de pureté à l'occasion des funérailles et « dans bien d'autres occasions » qu'il serait, ajoute-t-il, fastidieux d'énumérer (C. Ap. 2,198.202).

3 Jésus et l'histoire, Paris, Desclée, 1979.

4 M. Quesnel, Baptisés dans l'Esprit, LD 120, Paris, Cerf, 1985.

5 G.R. Beasley-Murray, Baptism in the New Testament, Londres, MacMillan, 1962.

6 Op. cit., p. 108.

7 Johannes Weiss ou Jackson et Lake.

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