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Hervé PONSOT, op

L'Église dans les Actes des Apôtres

s. Paul prêchant à Damas, Monastère Visoki Decani,  XIVe s.

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3. LA VIE DE LA PREMIÈRE COMMUNAUTÉ

L'un des résultats du baptême chez les auditeurs de Pierre est de les amener « à se joindre à eux" (2,41). Eux, c'est-à-dire la communauté des disciples forte déjà, nous a fait savoir Luc, d'environ 120 personnes (1,15) ; progression remarquable puisque ce serait « trois mille personnes » qui viendraient renforcer les effectifs : il faut bien sûr prendre de tels chiffres cum grano salis. Quoi qu'il en soit de son importance numérique, la communauté représente avant tout une grandeur théologique de première importance : elle est le noyau de l'Église.

I. La notion de communauté dans l'Ancien Testament

Aussi bien en grec qu'en hébreu, deux termes sont utilisés pour parler d'une « assemblée »: ceux d'ekklêsia et de synagôgê d'une part, ceux de qahal et d'edah d'autre part. Etablir les liens et les distinctions nécessaires entre ces termes n'est pas facile : dire que qahal est habituellement rendu par ekklêsia et edah par synagôgê est vrai le plus souvent mais pas toujours.

Qahal désigne aussi bien l'assemblée convoquée pour le service militaire (Gn 49,6 ; Nb 22,4...) que celle qui est amenée à prendre des décisions politiques ou judiciaires (1 Ch 29,10 ; Esd 10,1 ...). Bien sûr, il s'agit aussi de l'assemblée convoquée pour le sacrifice ou le culte : Dt. 9,10 ; 10,4 ; 2 Ch 20,5.14 ... Edah est le terme qu'emploie avec prédilection la tradition sacerdotale (123 des 147 emplois) et on ne s'étonnera donc pas que son usage prédomine dans le contexte cultuel : Ex 16,9 ; 33,7s ; Lv 4,13 ; Nb 16,9 ; quand il est employé dans un contexte plus séculier, ce n'est pas sans lien avec la loi ou le sanctuaire (Nb 13,26 ; 31,12). Edah est donc le terme habituel et permanent de la communauté de l'alliance, qahal représentant plutôt l'assemblée spéciale de certaines cérémonies.

Les écrits du Nouveau Testament, à l'exception de Jc. 2,2, n'emploient jamais pour décrire la communauté des chrétiens le terme de synagôgê : quand ce terme est présent, c'est pour désigner des bâtiments (Mc 1,21 ; 3,1 ; 12,39 etc.) ou l'assemblée des Juifs (Ac 6,9 ; Lc 21,12 ; Ap 3,9). Cette « absence » est certainement consciente et voulue comme en témoigne les polémiques de Jn 9,22 ; 12,42 : la « synagogue » est devenue, à l'époque de Jésus, « le symbole de la religion juive de la loi et de la tradition ». Mais remarquons aussitôt que, à l'exception de Mt. 16,18 et 18,17, le terme ekklésia ne connaît pas un meilleur sort dans les évangiles : il en est absent, en particulier chez Luc qui l'emploiera néanmoins à 23 reprises dans les Actes. Saint Luc au moins, et les chrétiens sans doute plus généralement semblent estimer que le terme ne convient guère pour les disciples rassemblés du vivant de Jésus : on peut lire dans ce fait ce qui a déjà été évoqué avec la réflexion de Rénan, à savoir que Jésus n'a pas voulu fonder l'Église, mais on peut aussi comprendre que ce qui est constitutif de l'Église, c'est la foi au Christ mort et ressuscité dans l'attente de son retour prochain.

II. La vie de la première communauté

Cette vie nous est décrite dans ces passages bien connus que l'on a coutume d'appeler « sommaires », autrement dit « résumés » ou « plans », et que l'on trouve en 2,42-47 ; 4,32-35 ; 5,12-16. Leur caractère quelque peu stéréotypé invite à les étudier de plus près pour tenter d'établir ce qui ressort de la rédaction lucanienne et ce qui est à porter au compte d'une tradition primitive.

« Ils étaient assidus à l'enseignement des apôtres et à la communion, à la fraction du pain et aux prières ». Le terme grec employé pour évoquer l'assiduité est significatif d'une présence persévérante et s'applique dans le Nouveau Testament presque exclusivement à la prière (Rm 12,12 ; Col 4,2) : il correspond en fait au « priez sans cesse » de Paul (1 Th 5,17). Dès lors, il semble que l'enseignement et les prières ne fassent qu'un, ou plutôt qu'ils prennent place dans un même ensemble. Lequel ? La « fraction du pain », terme classique pour désigner le banquet eucharistique (Lc 24,35), suggère que cette célébration dans laquelle prend place l'enseignement est précisément l'eucharistie. Et trois au moins des quatre termes de l'assiduité pourraient bien ne représenter que les différents moments de ce rassemblement : enseignement, fraction, prières.

La communion (koinônia) est un terme que l'on spiritualise facilement aujourd'hui, et on ne voit plus guère de communion que spirituelle, en particulier avec le Christ. Le sens est bien sûr très présent dans le Nouveau Testament : 1 Co 1,9 ; 10,16.18 ; 1 Jn 1,3 etc. Mais il faut être conscient qu'il n'est pas de communion spirituelle véritable sans une communion matérielle qui la fonde ; c'est pourquoi le même mot est employé pour évoquer l'assistance et le soutien matériel nécessaires à la vie de la communauté : Rm 12,13 ; 15,26 (ici, il désigne la « collecte ») ; Ph 4,15; Ga 6,6 etc. Il est en fait hautement probable que la liturgie eucharistique primitive comprenait une mise en commun des biens apportés par les participants : c'est en tout cas une conclusion possible de 1 Co 11,21.33 ; la « communion » pourrait donc représenter l'étape antérieure à la fraction du pain dans la liturgie eucharistique primitive, celle de la « collecte ».

La première communauté tient donc son fondement du rassemblement pour le Repas du Seigneur. Mais elle a d'autres caractéristiques soulignées par Luc.

« Une peur advient sur toute âme, du fait des prodiges et signes qui advenaient par les apôtres ». J'ai déjà évoqué les « prodiges et signes » qui sont la manifestation visible de l'irruption des derniers temps, du temps du salut. Le cadre de pensée est apocalyptique, et la peur, ou plutôt la crainte, en est une donnée essentielle dans les évangiles : c'est celle qui peut survenir à la visite de Dieu, Mt 14,26 ; 28,4 ; Lc 1,12 ; 2,9. On sait que cette visite était très attendue au début du premier siècle comme tant d'écrits s'en font les témoins, mais elle était aussi crainte dans la mesure où elle met chacun en face de lui-même : c'est cette crainte-là, signe de la présence de Dieu, qui est en cause ici.

« Tous les croyants étaient unanimes et ils avaient tout en commun. Ils vendaient leurs propriétés et tout ce qui leur appartenait et les partageaient entre tous selon le besoin de chacun. » Ici, et c'est l'adjectif qui est utilisé, la communion est « matérielle » ; on constate qu'elle est non seulement partage, mais dépossession : nous ne sommes pas loin de « l'abjection de la pauvreté volontaire » prônée par saint Dominique, dont on sait combien un texte comme celui que nous lisons lui était cher. Mais il faut aussitôt ajouter que le tableau dressé par Luc représente un idéal plus qu'une réalité : l'épisode d'Ananie et de Saphire, en 5,1s, montre que les choses n'ont pas dû être aussi « roses » que Luc le laisse entendre. L'évangéliste simplifie et embellit.

Luc est marqué par un souci d'unanimité, je reviendrai plus loin sur ce fait, l'un des signes les plus tangibles de l'irruption d'un monde nouveau. Cette unanimité doit donc marquer la communauté primitive, et c'est pourquoi Luc n'hésite pas à transformer la réalité s'il le faut. Les expressions qui suivent sont claires à ce sujet : « unanimes », « chaque jour », « simplicité de coeur », « le peuple tout entier » ; en bref, « nous sommes au Paradis ». Passons sur ce schéma littéraire. Nous apprenons que les disciples « fréquentaient assidûment le Temple » (même verbe qu'au verset 42), et une note de la TOB précise que c'était « pour y entendre l'enseignement des Apôtres » ; dans le même verset pourtant, il nous est dit que « la fraction du pain » avait lieu à domicile : si enseignement et fraction sont liés, comme je l'ai soutenu plus haut, il faut alors penser que la note de la TOB est aventureuse ; il est en effet beaucoup plus logique de penser que l'enseignement des apôtres dispensé au Temple n'est pas celui qui concerne directement les disciples, et qui prend place à domicile dans le cadre de liturgies et que l'on pourrait qualifier de « catéchèse », mais la prédication à tout le peuple rassemblé. Ce peut être pour entendre cette prédication, pour la soutenir, que les disciples montent au Temple, mais ce pourrait bien être aussi pour la prière juive traditionnelle dans la mesure où les juifs devenus chrétiens n'en sont pas encore exclus comme ils le seront plus tard (problème fameux de la rupture entre l'Église et la synagogue après la fuite à Pella sans doute, et attestée semble-t-il dans la prière dite des 18 Bénédictions : « Que pour les apostats il n'y ait pas d'espérance, et le royaume d'orgueil, promptement, déracine-le en nos jours ; et les nazaréens et hérétiques, qu'en un instant ils périssent, qu'ils soient effacés du livre des vivants, et qu'avec les justes ils ne soient pas écrits. Béni sois-tu, Seigneur, qui ploies les orgueilleux » (n° 12)).

Luc ajoute « Ils trouvaient grâce auprès de tout le peuple ». L'expression est classique dans l'Ancien Testament : elle est le signe de la bénédiction divine. Là encore, elle est plus un idéal qu'une réalité comme en témoignent les faits rapportés plus loin, à savoir l'arrestation des apôtres en 4,2-3 ; bien sûr, l'on peut toujours arguer de sentiments différents entre les autorités et le peuple...

La dernière partie du v. 47 constitue une observation très générale qui permet à Luc de conclure. Elle conduit seulement à remarquer que la communauté est, pour l'évangéliste, le lieu du salut : c'est en son sein que se trouvent désormais ceux qui se sauvent. On pressent l'exploitation qui pourra être faite plus tard de ce passage : « Hors de l'Église, point de salut » ..

Le deuxième sommaire, celui de 4,32-37, est, à l'exception du verset 33 qui semble hors contexte, un développement sur la mise en commun des biens (cf. 2,44), illustré par l'attitude de Barnabé et immédiatement éclairé par un contre-exemple, celui d'Ananie et de Saphire. C'est le fondement de l'ad usum bien connu des communautés religieuses : nul n'est propriétaire, chacun se défait de tout et reçoit pour son usage ce qui lui est nécessaire. Cette perspective rappelle celle que Paul développe en 1 Co 12 avec le thème du Corps.

On ne nous dit pas ici que les disciples vendaient tous leurs biens, mais les terrains ou les maisons, autrement dit ce qui les fixe symboliquement sur un terre : ils deviennent ou redeviennent des voyageurs sur la terre, ils retrouvent la condition primitive des ancêtres en judaïsme. Cette vente a sans aucun doute une valeur éminemment symbolique et constitue un signe eschatologique : il faut se séparer de tout ce qui retient à la terre. Déposer l'argent aux pieds des apôtres, c'est le mettre en hommage aux pieds du Christ lui-même, c'est entrer dans sa terre à lui et sous son règne : un transfert de domination s'instaure.

Le troisième sommaire est dominé par le thème de l'activité thaumaturgique des apôtres. On a déjà dit le sens de ce thème, et on soulignera seulement que la guérison peut s'opérer grâce à l'ombre elle-même : « être couvert par l'ombre » (cf. Lc l,35), c'est être pénétré par le sujet lui-même.

III. Le Martyre

Dans l'évangile de Luc, l'avertissement est net : le signe de l'arrivée des derniers temps inclut la persécution et le « témoignage ». Ainsi Lc 21,12-13 : « Avant tout cela, on portera la main sur vous et on vous persécutera ; on vous livrera aux synagogues, on vous mettra en prison ; on vous traînera devant des rois et des gouverneurs à cause de mon nom (cf. Ac 9,15). Cela vous donnera une occasion de témoignage ».

Dans les Actes, le thème du témoignage est crucial : près d'une quarantaine d'emplois des mots de la racine. La mission reçue par les disciples avant la Pentecôte est d'être « témoins » (1,8) ; et quand il s'agit de remplacer Judas, le traître, c'est un « témoin » que l'on recherche (1,22). L'objet du témoignage est la résurrection de Jésus : 1,22 ; 2,32 ; 3,15 ; 4,33 ; 10,39-43. Ce témoignage s'accomplit dans la prédication, mais il peut aussi se manifester dans des guérisons, dans toutes formes de bénédictions (4,33 ; 14,17), et surtout dans la manifestation de l'Esprit (5,32 ; 6,3 ; 15,8).

Comme cela est connu, le terme grec traduit par « témoin » est aussi celui qui est traduit par « martyr » : on pressent que le martyre est une manifestation importante sinon singulière du témoignage. Mais ce glissement de sens n'apparaît pas encore vraiment dans les Actes de telle sorte qu'Etienne, qui rend pourtant témoignage à la résurrection du Seigneur (7,55-56), et ce jusqu'à la mort, n'est pourtant pas qualifié de témoin : dans le contexte, c'est un helléniste qui, à la différence des Douze, n'a pas connu Jésus ni ne l'a accompagné « du baptême de Jean jusqu'au jour où il a été enlevé » (1,22). Et il faudra donc attendre 22,20 pour qu'Etienne, dans la bouche de Paul, soit qualifié de « témoin » : on peut penser que Luc cherche à refléter ici une autre définition du « témoin » que la sienne.

Dans le dictionnaire de Kittel, l'auteur de l'article « témoin » distingue donc trois sens du mot en Actes :

  • Le témoin apostolique, celui qui a été présent, qui a vu ;

  • Le témoin qui proclame sa foi, tel Paul en Ac 22,14 ou 26,14 ;

  • Enfin le témoin qui meurt, mais qui n'est pas témoin parce qu'il meurt : il meurt parce qu'il est témoin, et il achève son témoignage dans la mort. Tel est le cas d'Étienne.


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