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Hervé PONSOT, op L'Église dans les Actes des Apôtres |
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4. L'UNITÉ DE L'ÉGLISEJe l'ai déjà remarqué plus haut : Luc aime à souligner dans le début des Actes, par des adjectifs ou des adverbes (tout, tous ensemble, même) l'unité de l'Église. Cette unité est le signe de l'irruption des temps derniers, et elle représente une manifestation particulièrement importante de l'Esprit-Saint répandu en abondance. I. Le nouveau fondement de l'unité : la PentecôteMême si ce récit apparaît bien connu, il n'est pas inutile de le relire et de s'y arrêter. Pour constater d'abord que Luc intègre deux traditions différentes qu'il importe de distinguer : Lorsqu'il nous dit que « chacun les entendait parler sa propre langue », nous nous trouvons devant une manifestation d' « hétéroglossie » ; Lorsqu'il nous dit plus loin que certains s'esclaffaient « ils sont pleins de vin doux », nous imaginons un langage brouillé, incompréhensible aux auditeurs, et c'est donc de « glossolalie » qu'il est maintenant question. Paul présente ce phénomène comme un « parler en langues » (1 Co. 12, 11-28).La glossolalie frappe, mais elle reste un phénomène mineur, toujours sous le contrôle de la volonté. C'est une forme d'exultation enthousiaste, accordée au plus grand nombre, née de la communion humaine autant que d'un don spirituel : elle ne demande pas une interprétation particulière. Il en va tout autrement avec l'hétéroglossie. Il s'agit d'un don spécifique (l'historiographie dominicaine l'attribue à Dominique en une circonstance, quand il a voyagé avec des pèlerins allemands). Et ce ne sont pas seulement d'autres langues que parlent les apôtres, mais toutes les langues : en signalant en effet la grande diversité des peuples présents, et en élevant leur nombre à Douze, Luc veut signifier par là l'universalité. L'hétéroglossie prend tout son sens à partir du texte de Gn 11 sur Babel. Avant Babel, les hommes « se servaient de la même langue et des mêmes mots ». Cette indifférenciation primitive ne fut pas seulement source d'un orgueil ruineux « Faisons-nous un nom » (v. 4) ; comme le rappelle fort justement Marie Balmary dans sa lecture de Gn 11, cette indifférenciation n'est pas non plus créatrice et c'est pourquoi, en la détruisant, Dieu ne se venge pas de l'orgueil de l'homme, mais il le construit à nouveau. En tout cas, l'intervention de Dieu provoque la différenciation (v. 7) et la dispersion ; s'il ne nous est rien dit des conséquences de ces faits, nous constatons néanmoins que les guerres continuent, que l'incompréhension est toujours présente. Faut-il revenir aux temps primitifs, ceux de l'indifférenciation ? Certains aujourd'hui qui défendent le latin d'église, le pensent et le font savoir. Ac 2 est un rejet explicite d'une telle position. Par le don de l'Esprit qui « se divise » mais ne divise pas (v. 2) et qui vient remplir chacun (v. 4), la communion est parfaitement restaurée selon que l'Esprit la donne (v. 4). Les Juifs rassemblés à Jérusalem viennent « de toutes les nations qui sont sous le ciel » (v. 5) comme ceux qui avaient été dispersés après Babel l'avaient été « sur toute la surface de la terre » (Gen. 11,8-9). Le message est clair : l'unité est un don que l'Esprit fait à l'Église, elle n'est pas d'abord le fruit de l'effort des hommes, quand bien même ces efforts ne sont pas inutiles. Mais il reste que ce don ne supprime pas toute distinction, que les divisions peuvent donc à nouveau surgir et qu'il doit sans cesse être renouvelé pour être fructueux. II. Deux éléments de l'unité : les Douze et les Septa) Les DouzeOn a longtemps supposé que les Douze n'avaient d'existence que par la volonté de la (?) première communauté chrétienne qui aurait projeté aux origines un mode d'organisation propre à son époque. Aujourd'hui, les exégètes s'accordent plutôt à reconnaître qu'il s'agit bien d'une institution voulue par Jésus lui-même : il suffit de comparer les listes fournies par les évangélistes (Mt 10,2 ; Mc 3,16-19 ; Lc 6,12-16) pour constater tout à la fois une remarquable constance et l'intégration de noms insignifiants comme aussi celui du traître Judas, deux choses qui, combinées avec le fait que Paul ne paraît pas avoir connu l'institution en question, plaident en faveur d'une haute antiquité. Leur rôle est plus ou moins défini en Mt 19,28 et Lc 22,30 : un lien est établi avec les douze tribus d'Israël. Les Douze devaient donc constituer l'ébauche et le noyau du nouveau peuple de Dieu. Dans cette optique, on doit conclure que Jésus envisageait une mission limitée à Israël, et dont les Gentils n'auraient pu profiter que par agrégation, dans la ligne d'Is 66,20. Le retrait, ou le refus d'Israël, va provoquer un éclatement de cette institution des Douze en même temps que, comme on va le voir maintenant, il va donner naissance à une nouvelle institution, celle des Sept. b) Les SeptEn Ac. 6, Luc se fait l'écho de dissensions naissantes au sein de la communauté : des murmures s'élèvent (v. 1), pareils à ceux que l'on entendait autrefois au désert (Ex 15,24 ; 17,3 ; Nb 11,1 ; 14,1). Le nouveau peuple de Dieu est donc en route. Et c'est à cette occasion que Luc nous fait part d'une naissance, celle des Sept. Pour Luc, deux parties sont en présence : les hellénistes et les hébreux, autrement dit les juifs de langue grecque et ceux de langue hébraïque. Le prétexte n'est pas en fait aussi clair qu'il y paraît : comment sont organisées les veuves, et depuis quand ? Sont-ce elles les nécessiteuses, ou ceux dont elles s'occupent ? Le service quotidien évoqué était-il vraiment quotidien, ou bien hebdomadaire mais en vue d'assurer la subsistance quotidienne ? Ce service était-il celui du repas, ou d'une aumône familière aux Juifs ? Il est quasi impossible de répondre a ces questions pourtant fort importantes. Quoi qu'il en soit, l'assemblée est donc convoquée pour trancher, comme d'ailleurs elle l'était aussi à l'époque de la traversée du désert. L'objet, remarquons-le, n'est pas exactement celui qui avait été annoncé : il ne s'agit apparemment pas de régler directement la question des veuves, mais de décharger les Douze du service des tables ; il faut voir là un indice supplémentaire que Luc assemble des éléments hétérogènes. Bien sûr, on peut penser que la charge nouvellement assumée par les Sept permettra de résoudre la question initialement posée, mais le lien n'est pas fait. On peut en outre remarquer que le motif pour lequel les Sept sont désignés ne correspond pas à ce qui sera leur attitude plus tard : ainsi Philippe, désigné pour le service des tables (6,2), se trouve au chapitre 8 en acte de prédication itinérante, exactement à l'exemple des Douze. Il faut donc sérieusement se demander à quelle réalité correspond l'institution des Sept. On a vu que les Douze représentaient en fait un modèle d'Église correspondant à la mission vers Israël ; dès lors que la mission s'étend aux païens, on comprend qu'il ait paru nécessaire aux disciples de créer un nouveau modèle complémentaire du premier, destiné à symboliser cette mission : les Sept (chiffre symbolique comme celui de Douze) ne sont autres que le pendant des Douze. Luc sait peut-être cela, mais il tient surtout à manifester que tout s'est fait dans l'ordre et l'unité : c'est pourquoi il prend soin de noter que cette désignation s'est faite non pas seulement avec l'accord des Douze, mais sur leur demande, et que le résultat est soumis à leur approbation. On peut vraisemblablement penser que, dans l'esprit de Luc, le geste d'imposition des mains est le fait des Douze. En tout état de cause, l'institution des Sept, quoi qu'en laisse penser aujourd'hui la liturgie de l'Église catholique, ne constitue pas le fondement de l'institution diaconale. III. Le Concile de JérusalemOn a l'habitude d'appeler « Concile de Jérusalem » l'assemblée dont Luc rapporte la tenue en Ac. 15. J'en traite dans ce chapitre sur l'unité dans la mesure où cette assemblée est, selon Luc, convoquée pour résoudre un conflit et refaire l'unité. Si l'on en croit le début du chapitre 15, ce « concile » a été convoqué pour résoudre une épineuse question, celle de la nécessité de la circoncision pour les païens. Mais si l'on regarde maintenant la fin de ce chapitre, les versets 20-29 en particulier, force est de constater que les décisions prises n'ont que peu de rapport avec la question posée et qu'elles visent plutôt a régler une question de commensalité. Dès lors, on comprend que presque tous les commentateurs aujourd'hui estiment que Luc a regroupé deux événements distincts. Reste à savoir quel cadre précis il faut assigner à chacun de ces deux événements. Commençons par examiner le cas de la « commensalité ». La question qui vient évidemment à l'esprit est celle de savoir si l'incident d'Antioche, tel que Paul le rapporte en Ga. 2 a quelque rapport avec cet événement : presque tous les commentateurs le pensent ; mais il reste à savoir si l'incident a suivi ou au contraire provoqué le Décret dont il est question en Ac. 15 : ici, les commentateurs sont partagés. Pour ma part, dans la mesure où Paul ne fait aucunement état du Décret en question, où il semble même, selon Luc (cf. Ac. 21,25) en avoir été tardivement informé, il me paraît difficile de penser que ce Décret a précédé l'incident d'Antioche. Sans qu'il soit possible de rentrer dans le détail de l'analyse, je suis personnellement convaincu que ni Pierre ni Paul n'ont participé à ce débat sur la commensalité (d'où le résultat communiqué plus tard à Paul), lequel a rassemblé autour de Jacques qui préside des délégués de l'église d'Antioche (dont Syméon, qui est en fait cité en 15,14, et peut-être Jude et Silas) et d'autres de Jérusalem. Quoi qu'il en soit, qu'en est-il de la teneur du Décret ? Il faut lire le contenu des quatre décisions à la lumière de Lv. 17-18 et il ressort alors que celles-ci confèrent aux pagano-chrétiens le statut reconnu d' « étranger résident ». Elles favorisent ainsi la commensalité. La question de la circoncision est beaucoup plus complexe à démêler. Surtout si l'on tient compte du fait que Luc, fort attaché à l'événement comme le montrent les chapitres qui précèdent, en particulier le chapitre 10 destiné à manifester que Dieu lui-même veut cette ouverture de la mission aux païens, a certainement retravaillé la présentation de l'événement. Quand on y regarde de près, il apparaît que le discours de Pierre vient seulement expliquer la nécessité divine de la mission aux païens, lui donner la caution du premier des Apôtres, sans apporter aucun élément autre : J. Dupont attribue le discours tout entier à la rédaction lucanienne. On peut observer quasiment la même chose du discours de Jacques : le texte d'Amos, cité d'après les LXX, autorise une conclusion que n'aurait pas permis l'hébreu, et que ne se serait sûrement pas permis Jacques ! Ce discours est concerné tout à la fois par la question de la circoncision et par celle de la commensalité (v. 20-21) et il m'apparaît probable que Luc l'a développée en direction de la circoncision : Jacques était par contre très concerné par la question de la commensalité. Autrement dit, tout ce qui concerne la circoncision dans ce chapitre 15 des Actes est sinon entièrement construit par Luc, au moins largement retravaillé. Il est difficile de trouver un substrat et il faut donc se tourner vers Paul. En Ga 2, Paul évoque un voyage à Jérusalem au cours duquel il a rencontré les « colonnes », où a été évoquée la question de la circoncision sans nécessairement qu'elle ait été au centre des débats (cf. Gal. 2,2), et à l'issue duquel lui a été attribuée la charge de la mission aux païens : il est infiniment probable que c'est cette rencontre que Luc a glosée et développée. Il l'a fait de manière fort habile, en établissant à nouveau une continuité : Pierre et Paul, loin de s'opposer, se mettent d'accord, le premier transmettant en quelque sorte au second le relais de la mission puisque c'est désormais sur Paul que Luc va, dans la suite des Actes, concentrer son attention. Mais en définitive, si l'on doit parler de « Concile », on aura compris qu'il faut plutôt appliquer l'appellation à la rencontre des délégués de l'église d'Antioche avec ceux de Jérusalem plutôt qu'à cet entretien qu'a eu Paul avec Pierre pour « lui exposer son évangile ». Et c'est un tout autre regard sur la procédure conciliaire qui nous est ainsi proposé : il ne s'agit pas d'une convocation autour de « chefs », mais d'une rencontre de délégués de deux églises ou plus, afin de coordonner leurs attitudes sur un point précis qui a fait l'objet d'un litige. version 2.0 - © Copyrights DOMUNI 2003 - tous droits réservés biblio.domuni.org |