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Hervé PONSOT, op

L'Église dans les Actes des Apôtres

s. Paul prêchant à Damas, Monastère Visoki Decani,  XIVe s.

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6. L'ÉGLISE ET ISRAËL

Que Luc ait en vue, en rédigeant les Actes, l'importance de la mission vers les païens, qu'il ait voulu en particulier en défendre le principe, c'est ce que montrent tout à la fois la charte de mission de 1,8, tout l'épisode Corneille/Pierre au chapitre 10, le débat du « concile » de Jérusalem en Ac. 15, la mission de Paul longuement détaillée, et en définitive, le plan même des Actes.

Mais du coup, il est loisible de se demander ce qu'il en est de la mission vers les Juifs : comment Luc la considère-t-il dans les Actes ? Quel rapport Luc entretient-il avec ce monde juif ? La réponse à ces questions varie beaucoup avec les auteurs, entre une vision positive et conciliatrice et une vision conflictuelle.

I. Une vision positive et conciliatrice

Pour beaucoup d'auteurs, en particulier ceux qui ont appartenu au début du siècle à l'école allemande de Tübingen, l'orientation de Luc dans son évangile, et spécialement dans les Actes, vise à dégager autant que possible la responsabilité des juifs. Plusieurs signes le manifestent :

  • La charte de mission de 1,8 qui inclut l'annonce au monde juif ;

  • Le fait que le peuple juif soit qualifié de « destinataire de la Promesse » (2,39 ; 3,25) ;

  • Le bouleversement dont témoignent les auditeurs de la prédication (2,37) et les « conversions » qui s'ensuivent (2,47 ; 5,14) ;

  • L'accueil favorable dont bénéficient les chrétiens auprès du peuple (2,47) ;

  • « L'ignorance » qui a caractérisé l'esprit des Juifs lors de la condamnation de Jésus (3,17) ;

  • La tendance de Luc à faire porter le poids des fautes sur une partie du peuple, en l'occurrence les élites comme le Grand-Prêtre et son entourage (5,17) ;

  • La croissance paisible de l'Église évoquée par l'évangéliste (9,31) ;

  • La volonté expresse attribuée à Paul de s'adresser d'abord aux Juifs dans les synagogues quand il prêche : 13,14 ; 14,1 ; 17,1-2 (« comme il en avait l'habitude »).

    Un représentant particulièrement autorisé de cette position est A. George dans son article sur Israël dans l'oeuvre de Luc8. Cet auteur remarque combien Luc souligne qu'Israël est par excellence l'objet de la faveur de Dieu puisque l'évangéliste est « seul à parler de l'élection des pères » (Ac 13,17), de l'alliance de Dieu avec eux (Ac 3,25 ; 7,8), des promesses de Dieu à Abraham (Lc 1,73 ; Ac 3,25 ; 7,5.17), à David (Ac 2,30 ; 13,23.34 ; 15,16), aux Pères (Ac 13,32 ; 26,6) ». Il ajoute qu'il est « seul aussi à présenter une série de références aux prophètes" sur lesquels je ne m'étendrai pas.

    Arrêtons-là ce dossier. Il suffit à certains auteurs pour nier toute volonté antisémite chez Luc, même s'il est admis que la préoccupation majeure de l'évangéliste est clairement la mission aux païens. Mais que signifient en fait ces dédouanements successifs, pour autant qu'ils existent ? Sont-ils d'abord l'expression d'une réalité, ou d'une volonté bienveillante de Luc à l'endroit du monde juif ? Voilà ce que nient d'autres auteurs.

    Pour eux, l'intérêt que Luc porte au monde juif est de nature exclusivement apologétique : il s'agit de montrer la continuité existant entre la tradition juive et la tradition chrétienne car cette continuité est un signe messianique. Jésus accomplit les prophéties et il est donc le Messie attendu. Rien de plus net dans les récits de l'enfance qui montrent, selon J.T. Sanders9, « combien les débuts chrétiens ont été totalement immergés dans une bonne piété juive » (p. 161).

    II. Une vision conflictuelle

    Dans son ouvrage, Sanders n'hésite pas pour sa part à parler de l'antisémitisme de Luc. Pour lui, les traits concernant l'harmonie entre chrétiens et juifs résultent de « l'argument d'antiquité » : « (Luc) doit argumenter en faveur de la véracité du christianisme en termes de ses origines anciennes, et cela signifie montrer comment il a grandi harmonieusement à partir de ses racines juives »10.

    Dès lors, il met sérieusement en doute toute vision positive du judaïsme par Luc, bien au contraire. Et il le montre en reprenant point par point les éléments narratifs essentiels de l'évangile et des Actes. Quelques exemples tirés des Actes suffiront :

  • Le discours de Pierre en 2,14-36, avec ses « vous » insistants, est une mise en accusation des auditeurs et l'invocation du plan divin au verset 23 ne diminue ni n'excuse la culpabilité des Juifs; le rappel au verset 23 de l'intervention romaine ne conduit pas à un verdict de culpabilité à l'égard des Romains. Noter d'ailleurs le verset 40 : « Sauvez-vous de cette génération dévoyée ».

  • Notre auteur admet que l'ignorance est évoquée au verset 17, mais il rappelle aussitôt que les Actes ne s'arrêtent pas au 3e chapitre, et qu'il s'agit plutôt de juger de cette excuse au regard de toutes les accusations formulées ailleurs.

  • En 4,10, comme en 2,14-34, c'est tout le peuple qui est concerné par l'acte d'accusation même si Luc admet la responsabilité primordiale des autorités religieuses.

  • Le « climax » intervient dans l'épisode d'Étienne : à l'issue du chapitre 6, « le temps des conversions juives dans les Actes est achevé, et le temps de la séparation du christianisme et du judaïsme et d'une éternelle hostilité entre les deux religions est arrivé »11.

  • Là les juifs de la Diaspora, comme plus tard dans l'arrestation de Paul (21,27) sont les principaux agresseurs : il est sûr que c'est à eux que Luc doit en vouloir particulièrement. En tout cas ceux qui perpétuent le martyre, ce sont « eux » (v. 51-58), un terme qui désigne beaucoup plus probablement les Juifs en général que le simple sacerdoce. Et le parallèle que Luc établit volontairement entre le martyre d'Étienne et les attaques contre Jésus ou même sa mort (comp. Lc 4,28-29 et Ac 7,54-58 ; Lc 23,34.46 et Ac 7,59-60) ne font que renforcer l'idée que les Juifs n'ont pas évolué depuis qu'ils ont crucifié Jésus, et qu'ils n'ont donc rien compris.

  • La prédication de Philippe en Samarie (Ac 8) s'effectue dans un climat tout autre que celui qui prévalait à Jérusalem, de sorte que « l'opposition à l'évangile dans les Actes vient presque exclusivement des Juifs »12.

  • En 9,22-23, il est question de l'épisode d'Arétas à Damas, évoqué aussi par Paul en 2 Co 11,32-33. N'est-il pas frappant de constater que Luc attribue la responsabilité du complot « aux Juifs » et non à Arétas lui-même ?

    On arrêtera là ce repérage qui manifeste bien une hostilité systématique de Luc à l'encontre « des Juifs » et spécialement de ceux de la Diaspora. Reste à expliquer les raisons d'une telle hostilité.

    Pour certains, il s'agit du résultat de persécutions que Luc a connues ; pour d'autres, il s'agit simplement d'une opposition juive. Mais Sanders remarque que Luc connaît non seulement une opposition juive au christianisme, mais aussi une opposition judéo-chrétienne au pagano-christianisme. C'est pourquoi, comme il ressort de Luc 4,21-25, ou d'Ac. 13,45 et 21,28, « tout au long de Luc/Actes, l'hostilité de ces différentes factions » est provoquée par l'inclusion des Gentils » ; et, de ce point de vue, « il y a peu de différences entre des judéo-chrétiens et les autres juifs »13.


    8 A. George, « Israël dans l'oeuvre de Luc », RB 75 (1968), p. 481-525.

    9 J.T. Sanders, The Jews in Luke-Acts, SCM Press, Londres, 1987.

    10 Op. cit. p. 236

    11 Op. cit., p. 244.

    12 Op. cit., p. 251.

    13 Op. cit., p. 316.

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