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Lecture théologique du Livre d'Isaïe Jean-Michel Maldamé op 1998 |
La tradition chrétienne a extrait de la seconde partie du livre d'Isaïe quatre textes qui concernent un anonyme appelé par le terme de serviteur. Elle les attribue à Jésus-Christ. C'est évidemment une décision originale que de considérer que tous ces textes se rapportent à un seul et même personnage et de les séparer des autres passages qui portent dans le même livre le mot serviteur. Ce traitement est créateur de sens. Il s'inscrit dans une volonté de lire de manière chrétienne ces textes. Il importe toutefois de lire ces textes dans une lecture théologique. Le terme de serviteur est caractéristique du deuxième Isaïe. On trouve l'expression «serviteur de Dieu» pour désigner Israël ( Is 41,8 : "Israël mon serviteur" ; 41,9 : 42, 19 ; 43, 10 ; 44, 1 . 2 . 21 ; 48, 20 ; 49, 3 . 5. 7 ; 52, 13 ; 53, 11). Le terme est employé au pluriel : les serviteurs (Is 54,17 et 63, 17) ; l'emploi du terme est parallèle à celui de juste (55, 8 . 9. 13 . 14 . 15 ; 66, 14) ou même qualifie des étrangers (56, 6 et 60,12). Cyrus est qualifié de serviteur en 42, 1 et 44, 26. Le terme s'adresse également à quelqu'un qui est présenté comme le prophète (50, 10). Dans tous ces emplois, le terme a un sens spirituel ; il indique un rapport heureux à Dieu. En effet, le terme souligne l'obéissance du juste à l'égard de la volonté de Dieu exprimée par la Loi. Mais le terme s'emploie aussi dans un sens habituel, qui a des connotations désagréables, puisqu'il désigne celui qui est réduit en servitude, voire en esclavage 43, 23 et 49, 7). L'action de Dieu qui réduit en servitude est une punition 42, 24. Le fait de retenir quatre textes pour définir ce qui concerne un serviteur apparaît donc comme une création de sens. Aussi il convient d'abord de lire séparément chaque texte et voir ce que crée leur rassemblement dans l'unité. Le sens du mot serviteur qui est commun aux quatre textes est religieux. Il désigne celui qui vit dans l'obéissance à Dieu et accomplit sa volonté. Le mot serviteur idéalise l'obéissance sans réplique et donc renvoie à la manière dont s'accomplit le dessein de Dieu. Le rôle du serviteur est en effet de sauver le peuple et même le monde. L'abondance relevée de l'emploi du terme de serviteur permet de sortir d'une fausse alternative. En effet, les débats théologiques entre juifs et chrétiens ont longtemps porté sur la question de savoir si le terme devait toujours être référé à une personne singulière et unique (le Messie) ou bien au peuple compris comme personne morale (Israël, peuple élu et rédempteur). Cette opposition ne respecte pas le génie de la langue hébraïque où un individu peut représenter la communauté, au point que l'on parle à son propos de personnalité corporative ou incorporante. Cette manière de faire convient pour les patriarches, les rois, les prophètes et les prêtres. Ne dit-on pas habituellement Israël pour désigner le patriarche et le peuple qui en est issu ? Le rapport entre Un et Tous est un rapport d'inclusion réciproque. Un personnage éminent peut personnifier tous les membres de la communauté (famille, généalogie, pays et même l'humanité quand il s'agit d'Adam). Un patriarche contient en lui tous ceux qui hériteront de lui charnellement et spirituellement, comme le montre la référence des juifs et des chrétiens à Abraham. Réciproquement c'est tout le groupe (tribal ou national) qui donne à un seul d'être ce qu'il est, comme roi, prêtre ou prophète. Ces remarques introduisent au coeur même de la théologie du deuxième Isaïe. On peut synthétiser la vision de l'histoire du salut qui en résulte. Il s'agit d'une série de commencements qui inaugurent une croissance ; puis une catastrophe ramène la grande communauté à se rétrécir en un seul qui devient principe d'un nouveau commencement qui ouvre sur des perspectives nouvelles. Ainsi le commencement est-il avec un seul Jacob qui reçoit la bénédiction et reçoit le nom d'Israël. Douze tribus descendent de lui et constituent le peuple d'Israël, sur la terre promise à Abraham. Ce peuple est détruit par les invasions assyriennes. Il se réduit à un reste. Ce reste en exil est dispersé et connaît une extension mondiale. Il sera rassemblé dans l'unité sur sa terre à la face des peuples. Tel est le message du deuxième Isaïe. Mais ce n'est pas la fin de l'histoire. Il y aura la venue du Messie qui rassemblera dans l'unité toute l'humanité autour de Jérusalem. Les chrétiens reconnaissent que Jésus est le Messie et qu'il a ouvert la promesse à toutes les nations dans l'attente de la pleine réalisation du Règne de Dieu.
Le poème ou chant est composé de deux parties ; dans la première, le serviteur est présenté par Dieu même, tandis que dans la seconde, Dieu s'adresse directement à son serviteur. «Voici mon serviteur que je soutiens, L'interprétation du texte est facile. On voit bien que le serviteur est présenté par Dieu comme un nouveau David. Le texte reprend ce qui était dit du Fils de David dans les oracles messianiques du premier Isaïe ; sa fonction est royale : établir le droit et faire justice. Le propre de cette manière de faire est que cette tâche sera accomplie avec douceur. Celle-ci s'accorde avec la nature de la cause que la violence dénaturerait. Il s'agit de rompre avec le cercle vicieux de la violence qui entraîne la vengeance qui suscite une nouvelle violence et ceci à l'infini. L'horizon de cette action est universelle. On peut rajouter au texte la deuxième partie où Dieu s'adresse directement au serviteur : «Ainsi parle Dieu, le Seigneur, L'oracle insiste sur le fait que Dieu est créateur. Ce qui est une des originalités du deuxième Isaïe. Dieu est créateur et son action est universelle. Le terme employé est le mot alliance à l'intention des peuples. Il s'agit ici d'une référence à un droit international !!! Le même droit s'accomplira au service de tous les peuples. Le serviteur est qualifié de «lumière des nations» ; c'est un terme royal qui convient bien à Cyrus. L'ouverture des cachots et la libération qui permet le retour de l'exil réalise la prophétie du premier Isaïe (6, 9). Il s'agit du retour des juifs exilés dans leur patrie et de l'amnistie donnée aux opposants emprisonnés. Le texte rappelle enfin que tout ceci s'accomplit pour la gloire de Dieu. «Je suis le Seigneur, tel est mon nom !
Le contexte dans lequel un tel oracle a pu voir le jour est sans doute l'avancée victorieuse de Cyrus contre Babylone. On peut donc identifier le serviteur avec Cyrus le libérateur qui a permis aux enfants d'Israël de revenir sur leur terre. L'objection faite à cette identification est celle-ci : Un païen peut-il être ainsi l'instrument du salut ? L'ensemble du livret permet de répondre affirmativement. 1. Le Seigneur appelle Cyrus et lui fait remporter ses victoires : cf. 41, 2-3 ; 25-26 ; 44, 28 ; 45, 1-3 ; 46, 11 ; 48, 14-15. 2. Le Seigneur appelle Cyrus à cause d'Israël (45, 4) 3. Cyrus accomplit la volonté de Dieu en rebâtissant Jérusalem et le Temple (44,28 ; 45, 13) ; il punit Babylone et les Chaldéens (48,14). 4. Cyrus est référé aux verbes de l'élection. Il a été «désigné» et «oint» par Dieu quand il ne le connaissait pas. 5. Dieu permet à Cyrus ses victoires afin qu'il reconnaisse que Dieu l'a appelé (45,3) 6. Cyrus invoque le Seigneur par son nom (45,3). 7. Le Seigneur a appelé Cyrus quand il ne le connaissait pas afin que l'on sache de l'Orient à l'Occident qu'il est le seul Dieu (45,5-6). 8. Cyrus reçoit le titre de Oint-Messie (45,1). On peut donc conclure que le poème se rapporte à Cyrus.
Cette attribution étonne : un païen dont l'histoire n'a pas rapporté la conversion à la foi d'Israël peut-il être ainsi qualifié ? Pour répondre, il convient de se référer à une tradition qui concerne la conduite de la guerre et donc de revenir à ce que dit le livre des Juges, à partir du quel on peut suivre une tradition d'interprétation en plusieurs étapes. 1. Le livre des Juges nous montre que Dieu inspire des chefs de guerre et ce ne sont pas des modèles de vertu ! 2. La même théologie vaut pour l'élection de David. Celui-ci est un chef de guerre qui en outre est fondateur de Jérusalem. 3. Cette tradition fonde les oracles de libération qui sont rapportés dans le premier Isaïe. La lumière vient sur le peuple opprimé et les captifs sont libérés par l'intervention d'un roi sauveur. 4. Cette tradition permet de proposer une interprétation d'un événement nouveau : le salut se réalisera pour toutes les nations, et cela par un chef de guerre inspiré par Dieu lui-même dont l'action est universelle. On comprend pourquoi une telle théologie ouvre des perspectives nouvelles au messianisme.
Le ton du texte est différent. Il ressort du contexte que Cyrus n'est plus en marche pour conquérir Babylone, mais qu'il s'y est installé et conquérant et donc qu'un empire nouveau vient de se fonder en Orient. La nouvelle doit en parvenir au monde entier, à commencer par les îles, entendons le monde grec et méditerranéen. «Iles, écoutez-moi, Le message s'adresse à tout l'Occident. Il reprend les formules classiques des récits de vocation, en particulier ce qui a été dit du prophète Jérémie, mais peut être plus encore de ce qui a été dit de Jacob. L'action du serviteur, conformément à l'ensemble de la théologie du livret, est une action par la parole. Elle donc prophétique et comme toute prophétie, elle vient à son heure après être restée cachée. La mention d'Israël au verset 3 est une des difficultés majeures de l'interprétation du texte, car au verset 5 le serviteur s'adresse à Israël. S'adresse-t-il à lui-même ? Il est donc clair que le serviteur parle de lui à la première personne puisqu'il évoque aussitôt son découragement. Sa mission est celle de rassembler Israël. La mission a plusieurs aspects : conversion, accès à la terre promise et rétablissement des clans de Jacob dans un peuple nombreux et prospère. Le verset 6 se réfère aux survivants et donc aux exilés qui reviennent à Jérusalem. Cet acte de salut se fait à la face des nations et la lumière adviendra aux Nations. Ce dernier point est la nouveauté du texte qui ouvre sur l'universalité du salut. Les chrétiens souligneront cet aspect.
Le contexte invite à identifier le serviteur avec le reste d'Israël. Plusieurs arguments permettent de trancher en ce sens. 1. La référence à Jacob et à son élection qui le distingue de son frère Esaü permet de penser que dans une même famille les uns sont privilégiés par la grâce de Dieu et leur foi au détriment d'autres qui selon leur ascendance auraient droit aux mêmes faveur. 2. Le thème du premier Isaïe sur "le reste" et "la semence sainte" se retrouve ici. Or ce thème signifie que tout Israël soit dans la semence et dans le reste. 3. Mais pour autant le reste n'est pas identique à tous ceux qui descendent du patriarche, aussi le reste qui est le vrai Israël, peut-il se tenir face à tout Israël, pour le sauver. Ainsi se résout la difficulté soulevée par l'emploi du terme Israël en deux sens ; le mot désigne le reste qui Israël dans la pureté de l'élection et les autres membres du peuple qu'il faut sauver. 4. La salut d'Israël par la minorité active et croyante qui constitue le reste se fera dans le cadre du nouvel empire et donc à la face des peuples. Ce sera une lumière pour toutes les nations. Relevons que saint Paul reprendra cette même théologie pour dire les rapports entre les chrétiens et son peuple, entre le nouvel Israël et tout Israël (Rom 9-11). Cette interprétation s'accorde bien au mouvement qui est dans le peuple : la minorité croyante appelle les indécis à se joindre à ceux qui entrent en pionniers à Jérusalem et affrontent les difficulté de la reconstruction d'une ville sainte.
«Le Seigneur m'a donné une langue de disciple Le serviteur parle à la première personne du singulier. Il se présente comme disciple. La situation du disciple est nouvelle ; elle n'est pas référée au Temple, mais à la Torah. C'est donc le judaïsme qui est à l'oeuvre (v. 4). Un verbe marque l'essentiel de l'attitude nouvelle : l'écoute en référence au célèbre texte qui définit l'identité du peuple : «schema Israël - écoute Israël» (v. 5). Le serviteur fait état de persécution. Qui est le persécuteur ? La réponse induit l'identité du serviteur. Il est remarquable que le serviteur a eu une attitude de douceur (v. 5). Il a eu le courage de ne pas céder (v. 6). Il reconnaît qu'il est fortifié par Dieu (v. 8) et il espère sa prochaine intervention et l'attitude de Dieu (v. 9). L'appel à le suivre dans la fidélité à Dieu est légitimé par l'intervention de Dieu qui punit les persécuteurs. Ce qui est neuf dans ce texte est l'attitude de douceur du serviteur. La condition du disciple apparaît dans un nouveau contexte : l'essentiel est l'écoute de la parole et sa fragilité. Ceci correspond bien à la situation des communautés juives dans la diaspora.
La figure qui est ici dessinée est celle du prophète et du sage. Elle s'inscrit dans une tradition qu'elle confirme. C'est l'attitude du prophète. Ce fut celle d'Isaïe qui a été l'objet du rejet de la part de ses frères. C'est l'attitude de Jérémie qui a été persécuté par les membres infidèles de sa communauté. La tradition prend ici une nouvelle dimension : la religion nouvelle est d'abord intériorité. C'est un élément important qui apparaît. La religion n'est pas nationaliste ou politique, mais elle est liée à une attitude personnelle. Cela annonce des "adorateurs en esprit et en vérité". On peut identifier le serviteur avec un membre éminent de la communauté, le prophète lui-même ou bien un des leaders du reste d'Israël qui a été victime de ses frères eux-mêmes. En effet la prédication du retour à Jérusalem était chose courageuse, puisque les exilés avaient pu s'installer à Babylone et savaient qu'en allant à Jérusalem, ils se condamnaient à une certaine pauvreté matérielle et à des grandes difficultés. Ceci explique l'opposition ressentie.
Le texte fait entendre deux voix : celle de Dieu qui dit "mon serviteur" et celle d'un collectif qui dit "nous tous". Pour la clarté de la lecture on peut reconstituer une construction en inclusion qui met en relief le verset 6. Nous la marquons par des retraits A. «Voici que mon serviteur prospérera, B. Qui a cru ce que nous entendions dire, C. Comme un surgeon il a grandi devant lui, D. Tous comme des moutons, nous étions errants, C'. Maltraité il s'humiliait, il n'ouvrait pas la bouche, B'. Le Seigneur a voulu l'écraser par la souffrance ; A'. Par sa connaissance, le juste, mon serviteur, justifiera les multitudes Les premières paroles dites par le Seigneur annoncent la prospérité du serviteur ; elle suit la condition humiliée qui fut la sienne - il est défiguré et a perdu toute apparence humaine. Le verset 15 annonce la situation nouvelle en insistant sur le contraste entre la misère et la gloire. Les versets insistent sur l'inouï du renversement et la nouveauté de la situation. Au chapitre 53, un groupe prend la parole. Qui est ce nous ? C'est une des clefs de l'interprétation et de l'identification du serviteur. Les versets soulignent qu'il s'agit d'entendre et donc se réfère à une révélation. Le verset 2 reprend des thèmes du premier Isaïe, celui du surgeon, du reste qui a été coupé ou du germe qui ressort de terre (Is 11,1-10). Le verset 3 explique que le serviteur a été méprisé et rejeté. Les versets 4 et 5 expliquent la cause de sa souffrance. L'explication renverse la doctrine classique des Lamentations ou des discours des amis de Job. La souffrance y est présentée comme la conséquence du péché. Ici on lie étroitement la souffrance et la justice. La souffrance est voulue par Dieu, maître de l'histoire comme un instrument du salut. Au verset 6, le groupe reconnaît sa faute. Son attitude contraste avec l'attitude du serviteur (v. 7s.) qui ne s'est pas révolté ni dérobé à son destin. Il a accepté la volonté de Dieu et la figure de l'agneau immolé convient pour dire son attitude de douceur. Le serviteur a été condamné par un tribunal ; exécuté, il a été mis en terre au milieu des impies. Il a donc été déshonoré même après sa mort. Le verset 10 affirme une fois encore que Dieu est responsable de cette souffrance ; il l'exprime en terme de sacrifice en lien avec le Temple. L'attitude intérieure remplace ici le sang versé des sacrifices qui n'ont plus lieu depuis que le Temple a été détruit. Il est ensuite question de postérité et donc pas de résurrection. Au verset 11, Dieu parle à nouveau. Le vocabulaire renoue avec le premier Isaïe (9,1-2) qui annonce la vision de la lumière. Dieu annonce la victoire du serviteur et un lien de causalité entre la mort acceptée et sa récompense. Le texte introduit donc dans la théologie biblique une grande nouveauté. Il donne un sens nouveau à la souffrance qui devient un moyen de salut. Il dit la valeur de la souffrance vécue à l'intention des autres. Il affirme également que le don de la vie est supérieur à la liturgie sacrificielle du Temple.
Pour y répondre, il convient de se demander s'il s'agit d'un seul ou de tous - même si l'opposition n'est pas une exclusion. Il semble qu'il faut ici donner un sens collectif au terme de serviteur. Le serviteur c'est Israël ou du moins le reste d'Israël, qui réalise l'idéal de la pureté de la foi. Face à Israël, le groupe qui dit nous est constitué par les Nations. Elles sont coupables d'avoir participé à la destruction de Jérusalem ; en effet Babylone a utilisé des mercenaires pour mener à bien ses guerres. Ils ont cru être les instruments de la justice de Dieu. C'est ce que disait déjà le premier Isaïe. Or dans l'épreuve, Israël n'a pas trahi. Il est devenu un modèle dans la foi plus forte que les doutes dans les temps d'épreuve. La glorification d'Israël est venue avec Cyrus. Ce n'est pas sans rapport avec ce qu'il a vécu pendant la déportation. La souffrance a contribué à le sauver ; elle l'a purifié ; elle l'a fortifié et a contribué à le faire grandir dans la connaissance de Dieu. La mort concerne la première génération qui a été ensevelie en terre étrangère, terre impie et en même temps terre de prospérité. La postérité est celle de l'Israël nouveau que le prophète contribue à faire naître. Une telle interprétation a des antécédents dans les Ecritures. Jacob a été persécuté par Esaü. Il a été contraint à l'exil, mais il est revenu plus fort. De même, Joseph persécuté par ses frères et par l'Egyptien a été le sauveur de l'Egypte et des siens. La figure collective se rattache ainsi à des figures singulières, celle du prophète Isaïe persécuté et celle de Jérémie, comme dans le texte précédent. Elle peut aussi s'appliquer à une figure royale, puisque les rois ont porté le malheur de leur peuple. L'oracle de restauration prend alors une connotation messianique.
C'est une décision théologique que de lire ensemble les quatre chants et de les séparer de leur contexte immédiat. Cette décision rassemble la multiplicité des références en un seul et même personnage. C'est une création de sens. Elle a pour fondement le fait que le texte est reçu par les croyants comme une prophétie, c'est-à-dire le dévoilement de la volonté de Dieu. Le texte d'Isaïe est lu comme ce qui conduit à la vérité en l'anticipant. Non par un exposé clair et transparent, mais parce qu'il conduit à la vérité. Le prophète éclaire l'événement à qui il donne sens. Il y a de la sorte une relation réciproque entre le texte et l'événement qui s'épaulent mutuellement pour arriver à la vérité. Le coeur de la lecture chrétienne est que la mort de Jésus est liée au salut. Les chants du serviteur regroupe les textes de manière à permettre de surmonter le scandale de la mort du juste sur la croix. Le quatrième chant dit la conversion d'un groupe qui, d'accusateur de la victime, devient accusateur de soi-même. La conversion ne provient pas du discours de la victime (elle est morte et enterrée) mais de la vue rétrospective de ses tourments. Cette vue est renouvelée par l'illumination gratuite d'en haut et devient un message à portée universelle. La nouveauté est là. Ce n'est pas encore la foi en la résurrection, mais le fait que la mort devient l'instrument du pardon et de la purification en tant qu'il donne connaissance qui permet l'aveu.
La lecture chrétienne repose sur le texte. Celui-ci inscrit les chants dans le livre qui leur donne un sens théologique. 1. Dieu fait quelque chose de neuf. 2. Dieu créateur de l'univers entier a choisi Israël pour le salut de tous. 3. La sainteté de Dieu est liée à sa proximité. 4. La fidélité de Dieu est assurée ; Dieu réalise sa promesse, même si le chemin est difficile et douloureux. Le salut se fait à partir du reste. Un petit nombre sauve la multitude. L'humiliation est paradoxalement un chemin de salut. C'est quatre thèmes se rassemblent en un seul qui sera celui qui porte la lumière, agit dans l'Esprit de Dieu, agit par la parole et sans violence, le don de soi est supérieur à la liturgie sacrificielle, la nouveauté est absolue aussi elle peut passer la mort. L'environnement du texte montre son ouverture. Le quatrième chant est lié à ce qui le précède. En 52, 10 il était dit : "Le bras du Seigneur est mis à nu devant toutes les nations" et en 53, 1, nous lisons : "Le bras du Seigneur à qui a-t-il été révélé ?". De même, le quatrième chant se prolonge tout de suite par la vision de Jérusalem où advient une postérité innombrable. En 53, 10 il était dit "Il verra une postérité" et en 54, 1 nous lisons "Crie de joie stérile !". Le lien qui apparaît ainsi montre que les textes ne sont pas à séparer de l'ensemble du livret. La difficulté est de faire paraître la nouveauté. La nouveauté paraît dans un moment de crise. C'est pourquoi le messager qui porte le message est récusé. Ce que montrent le texte d'Isaïe c'est que le messager devient lui-même message. Il disparaît dans la tourmente, qui l'emporte. Ainsi s'accomplit un mouvement inauguré par Jérémie (3, 15), poursuivi par Zacharie (12,10-13,1) et exprimé par le Siracide, 48, 22-25 : «[Isaïe] prolongea la vie du roi. Dans la puissance de l'esprit, il vit la fin des temps, il consola les affligés de Sion. Il révéla l'avenir jusqu'à l'éternité et les choses cachées avant qu'elles n'advinssent».
Le troisième Isaïe est bâti sur la déception du retour et donc sur une radicalisation du message qui fait que l'opposition Jérusalem-Babylone apparaît avec plus de force. Ainsi se met en place une tradition eschatologique où la victime devient source du salut. (cf. Daniel 12, 3 et Sagesse 2). Mais ce serait une erreur de penser que le texte donne une annonce de ce à quoi il faudrait se conformer minutieusement. Dieu ne se manifeste pas dans le général, mais dans le concret et dans l'unique. La venue de Jésus est imprévue et imprévisible comme tout événement de l'histoire humaine. Jésus se reconnaît dans la parole qui le précède et oriente son action. En ce sens Jésus crée un sens en liant le texte à des événements nouveaux. L'événement nouveau est la croix. Dans cet événement, il y a de l'inou. Pour le comprendre on doit laisser place à la liberté de Dieu ete à son imprévisibilité. On commence par s'étonner en rediant avec le prophète : «Le bras du Seigneur à qui a-t-il été révélé ? Qui croira ce que nous entendons dire ?» Mais on doit accueillir la nouveauté, car nul ne peut enfermer Jésus dans une théologie déjà faite. L'interprétation que Jésus donne de sa mission est nouvelle. En effet, la figure messianique est complexe. Elle est triple. Elle peut être celle du roi, figure de gloire et de puissance. Elle peut être aussi celle du prophète persécuté. Elle est également celle du sage qui enseigne par la parole. Jésus s'inscrit dans l'unité de ces trois thèmes à qui il donne une force nouvelle. Il présente un messie humilié et persécuté. |