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Fr. Hervé PONSOT, o.p.

Jésus l'exclus
Trop proche des hommes,
trop proche de Dieu

Image (dr)


'idée d'exclusion présuppose nécessairement l'idée d'un groupe social par rapport auquel l'exclusion est proclamée ou vécue. L'exclusion est donc relative à la structuration sociale existante et à ses normes : tel sera exclu un jour et en un lieu qui ne le sera pas le lendemain ou ailleurs. En outre, les protagonistes de l'exclusion varient et les raisons de l'exclusion ne se situent pas au même niveau : certaines sont sociales, d'autres politiques, d'autres religieuses. A l'époque de Jésus, et même déjà bien avant lui dans la société d'Israël, on savait déjà très bien distinguer entre l'étranger, le résident et le juif de naissance, entre le pharisien et le sadduccéen, entre le journalier, le propriétaire et l'homme sans travail, entre le publicain et le zélote etc.

Faut-il parler de Jésus comme d'un exclu ? Incontestablement oui : sa mort est là pour le prouver. Mais on peut se demander par rapport à quels groupes sociaux s'est vécue cette exclusion et selon quels critères : ce sera l'enjeu de cet article.

I. Les protagonistes de l'exclusion

Si Jésus a fini sa vie comme un exclu, il ne l'a pas toujours vécu de la sorte, au témoignage des évangiles synoptiques du moins : l'évangile de Jean en effet, dont on sait qu'il tient à présenter la vie de Jésus comme une sorte de procès que la Vie et la Vérité font au monde, se singularise en affirmant d'emblée que "le Verbe est venu chez lui et que les siens ne l'ont pas accueilli" (1,11). Mais telle n'est pas l'impression que nous recevons des débuts de la prédication de Jésus dans les synoptiques.

1. Le bon accueil des foules

Dans saint Luc, au chapitre 4, la situation est contrastée : si Jésus déclenche la fureur de ceux qui l'entendent à la synagogue (v.28), l'évangéliste affirme pourtant dans ce même chapitre qu'il "était glorifié par tous" (v.15), que "tous étaient en admiration devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche" (v.22), "qu'ils étaient frappés de son enseignement" (v.32), que "les foules voulaient le retenir et l'empêcher de les quitter" (v.42) ; et l'approbation des foules se prolonge dans les chapitres suivants, au-delà même de l'entrée à Jérusalem (cf. 19,48). En saint Marc, l'altercation de Nazareth prend donc place beaucoup plus tard, au chapitre 6, alors que Jésus s'est déjà signalé par une multitude de miracles et que les foules se sont déjà attachées à lui : pour cet évangéliste, l'opposition existe aussi dès le départ, mais elle est le fait des seuls pharisiens et des scribes. Quant à l'évangéliste Matthieu, il ne fait état de la prédication de Nazareth qu'au chapitre 13 (v. 53s), qu'après que Jésus ait proposé aux foules, "frappées de son enseignement" (7,28), son grand discours évangélique, qu'il ait multiplié les guérisons (ch. 8-9) et préparé ses disciples à leur mission (ch. 10). Si l'on prête attention aux emplois des mots "foule" ou "foules", on verra qu'ils sont en plein accord avec Luc : des foules nombreuses n'ont cessé de suivre Jésus (Mt. 15,30, 19,2 ; 20,29 ; 21,8 ; Mc 4,1 ; 5,21 ; 6,34 ; 8,1 ; 9,14 ; 10,46 ; 12,37 etc.) jusqu'au moment de sa Passion et n'ont réclamé sa mort que poussées par les grand-prêtres (Mc 15,14 ; Mt. 27,20).

Autrement dit, il est clair que, quand bien mêmes leurs raisons pouvaient paraître intéressées plus que motivées par la foi, "les foules" ont fait bon accueil à Jésus qu'elles prenaient pour un prophète (Mt. 21,11.47).

2. La peur des "corps constitués"

Par contraste, ce que l'on pourrait appeler les "corps constitués", pharisiens et scribes d'abord, sadduccéens et grand-prêtre ensuite, pouvoir romain enfin, se sont très vite posés en adversaires : on reviendra plus loin sur les raisons, mais voyons d'abord les faits.

a) Les Sadducéens, les Hérodiens

L'évangéliste Matthieu est pratiquement le seul à faire état de la présence des Sadducéens : il le fait à 7 reprises et en particulier aux débuts de l'évangile en 3,7, à propos du baptême donné par Jean-Baptiste. Il est clair que Matthieu n'est guère en harmonie avec les autres évangélistes : Marc comme Luc ne mentionne les Sadducéens qu'une fois, dans une controverse sur la résurrection des morts qui intervient alors que se dessine la Passion et qui semble bien "préparer" les événements. Autrement dit, pour ces deux évangélistes, les Sadducéens sont évoqués pour éclairer le message de Jésus, mais ils ne forment pas vraiment un groupe d'opposants ; et dans les propos de Jésus concernant le levain, propos communs aux trois évangélistes (Mt. 16,5-12 ; Mc 8,14-21 ; Lc 12,1), Matthieu reste seul à associer Pharisiens et Sadducéens, Marc parlant lui des Hérodiens. Si Matthieu insiste sur les Sadducéens, c'est lui aussi, comme le montre le chapitre 16, à cause de leur négation de la résurrection ; en définitive, lui non plus ne s'en prend guère aux Sadducéens comme tels, sinon exceptionnellement en 3,7 : on peut donc dire que ceux-ci ne constituent pas non plus pour lui des opposants.

Il a été question des Hérodiens, à propos de Marc : 3,6 ; 12,13. Cet évangéliste n'est rejoint que par Matthieu en 26,11, pour reconnaître dans ces gens un groupe menacé et décidé à s'en prendre à Jésus. Ces attestations sont minces, mais on peut légitimement penser que les partisans d'Hérode, tout comme Hérode lui-même (cf. Mt. 2 ou 14, Mc 6 ou 13,31), avaient peur de tout mouvement populaire et plus encore messianique qui pourrait menacer l'empire romain qui leur est très favorable : dès lors, ils s'associent aux Pharisiens dans l'affaire de Jésus. Mais il est clair que cette réaction hérodienne n'a dû prendre quelque ampleur que sur la fin de la vie de Jésus, même si elle fut très tôt vigilante à son sujet.

b) Les Grands-Prêtres et les anciens

Il en va de même des Grands-Prêtres. Rappelons qu'il n'existe qu'un grand-prêtre en fonction, mais que ceux qui ont occupé l'office gardent le titre (cf. Mc 14,53). Nos trois évangélistes sont ici d'accord pour ne les faire agir qu'après l'entrée à Jérusalem et spécialement au procès : cf. Mc 11 ou 14 ou 15 ; Mt. 26 ou Lc 21. Ils sont normalement associés aux anciens, autrement dit aux chefs des grandes familles, avec lesquels ils forment l'aile politique du Sanhédrin.

On verra qu'ils "entrent en scène" précisément pour des raisons politiques.

c) Les Pharisiens

En fait, le grand acteur de la révolte contre Jésus et son message est le groupe des Pharisiens : nos trois évangélistes en sont à nouveau d'accord pour les mettre en scène dès les débuts de la prédication de Jésus. Ils sont associés à des scribes ou, chez Luc (7,30 ; 14,3), des légistes : ces derniers sont très probabement les scribes eux-mêmes. Ne cherchons pas non plus à distinguer scribes et pharisiens : comme le montre Mc 2,16, avec l'expression "scribes des pharisiens", les pharisiens comptent parmi eux des scribes.

Ces "scribes et Pharisiens" se présentent en opposants chez Marc dès la guérison du paralytique au chapitre 2 (cf. v. 6) ; chez Matthieu, en 5,20, dans le discours inaugural de Jésus, c'est Jésus lui-même qui les présente comme des opposants ; chez Luc, il faut attendre 5,17 pour les voir rentrer en scène, mais nous sommes bien encore aux tout débuts de la vie publique.

Venons-en donc maintenant aux raisons des interventions successives des uns et des autres.

II. Les raisons de l'exclusion

Dès lors que les "corps constitués" ne se dressent pas contre Jésus au même moment, il est clair que leurs raisons sont différentes. Elles sont certainement plutôt religieuses pour le groupe des pharisiens, plutôt politiques pour les autres. Mais il serait vain de vouloir séparer totalement les unes et les autres : en définitive, comme on le verra, ce sont les implications politiques de la réforme religieuse voulue par Jésus qui lui ont valu de mourir sur une croix, condamné par les politiques !

1. L'opposition religieuse

Cette opposition est donc celle des pharisiens. Une notre préalable s'impose ici dans la mesure où le terme pharisien a pris une connotation extrêmement péjorative, pratiquement équivalente à hypocrite, dans la langue française. On dira que Matthieu, dans son virulent chapitre 23, ou Luc, dans sa fameuse parabole dite du "pharisien et du publicain" (18,9-14), ont préparé le terrain : sans aucun doute, mais il ne s'agit pas, parce que certains de ces pharisiens sont particulièrement virulents et aptes à constituer des antitypes, de faire de tous les pharisiens des hypocrites types. Tout comme aujourd'hui les religions ne sauraient se réduire à leurs intégrismes, le mouvement pharisien ne doit pas être réduit aux excès du petit nombre.

En réalité, le mouvement pharisien était un mouvement de piété, un peu du type de ce que l'on appelle aujourd'hui "les mouvements de réveil". Alors que la foi juive était en train de sombrer par le fait de l'assimilation hellénique, les pieux (Hâsidim ; cf. 1 Mac. 2,42 ; 7,13 ; 14,6), dont sont issus les pharisiens, ont représenté au deuxième siècle avant notre ère, le versant religieux de la révolte maccabéenne. Pour faire face, la tradition juive d'abord, le contexte politique ensuite, invitaient ces "pieux" à fuir toute impureté, en particulier celle qui peut naître de l'assimilation, du mélange : autrement dit à vivre "séparés". C'est de cette idée de séparation que sont nés les pharisiens et qu'ils ont tiré leur nom.

Or il s'agit là d'une idée, disons mieux d'un concept religieux, que Jésus ne récuse pas, mais qu'il va réaliser tout autrement. Comme le rappelle la fameuse parabole du Bon Samaritain (Lc 10,29-37), le message de Jésus affirme d'une part que le prochain est celui dont on se rend proche, d'autre part que "la miséricorde vaut mieux que tous les sacrifices" (Os. 6,6 ; cf. Mt 9,13 et 12,7) : c'est pourquoi Jésus se fait proche des malades, des publicains, des prostituées, des pécheurs.

Ce faisant, Jésus donne trois enseignements importants, le dernier étant essentiel :

  • L'impureté n'est pas définissable rituellement : ce qui rend l'homme impur, ce n'est pas ce qui entre en lui, mais ce qui sort de son coeur (Mc 7,15).
  • Se garder pur consiste donc à veiller sur son coeur : nous sommes à proximité du thème deutéronomique de la circoncision du coeur (Dt. 30,6 ; Jér. 4,4 ; 9,25), repris par Paul (Rom. 2,28-29).
  • L'attitude de Jésus envers les pauvres et les pécheurs est celle-là même que Dieu a manifesté pour eux, et plus généralement pour les hommes, en Jésus : "la preuve que Dieu nous aime, c'est que le Christ, alors que nous étions encore pécheurs, est mort pour nous" (Rom. 5,8) . Autrement dit, par cette attitude de proximité, Jésus ne fait pas que s'adapter aux circonstances, mais il contribue à dire qui est Dieu.
    Ce dernier enseignement est essentiel : Jésus se présente en effet comme "l'image parfaite de Dieu". C'est l'évangéliste Jean qui développera avec beaucoup de profondeur ce thème de l'union à Dieu (17,22 : "Le Père et moi, nous sommes un"). Mais il est déjà très largement présent dans les synoptiques, par exemple à travers le thème de la prière de Jésus chez Luc ; ou bien lorsque Jésus, s'arrogeant un pouvoir réservé à Dieu seul, pardonne les péchés (Mc 2,7 // Lc 5,21).

Face à ce message et cette attitude de proximité tant vis-à-vis des hommes que vis-à-vis de Dieu, les pharisiens n'ont que deux issues : comprendre que Jésus ne remet pas en cause leur idéal de pureté, mais le renouvelle -et c'est ce qui adviendra avec le pharisien Paul qui proclamera que Jésus est la fin (au sens de finalité) de la Loi (Rom. 10,4), ou se dresser contre le perturbateur. C'est cette dernière attitude qui prévaut pour la plupart d'entre eux dans les évangiles. Les scribes parmi eux, en tant qu'hommes de la Loi, jouent bien sûr un rôle majeur.

L'exclusion est-elle juridiquement prononcée ? Les évangiles synoptiques n'en disent rien à propos de Jésus lui-même, qui fréquente encore le Temple lorsqu'il est à Jérusalem (cf. Mt. 26,55), mais Jean y fait allusion en 12,42 et surtout dans l'épisode de l'aveugle-né : les parents de l'aveugle restent dans le flou "car déjà les Juifs étaient convenus que si quelqu'un reconnaissait Jésus pour le Christ, il serait exclu de la synagogue" (Jn 9,22). Il semble que Jean ait reporté au temps de Jésus une mesure qui n'interviendra que plus tard, mais que Jésus avait anticipée : "On vous exclura [futur] des synagogues" (Jn 16,2 ; cf. Mt. 10,17 ; 23,34 ; Lc 21,12).

Cette exclusion est de nature socio-religieuse : de soi, elle n'impliquait pas la mort qui va atteindre Jésus. Il y faut quelque chose de plus qui va intervenir à Jérusalem, du fait de nouveaux adversaires.

2. L'opposition politique

On l'a dit : les grands-prêtres entrent en scène dès lors que Jésus arrive à Jérusalem. Aux dires de deux des évangélistes, la chose avait été prévue par Jésus lui-même : Mc 10,33 // Mt. 20,18 ; Luc parle d'une remise de Jésus "aux païens" (18,32) : il s'agit là clairement d'une accomodation pour que fonctionne l'argument de l'annonce prophétique dont parle notre évangéliste (18,31).

Mais en fait, les grands-prêtres ne sont pas seuls à entrer en scène. Nos évangélistes les associent d'une part, ce qui ne saurait étonner, aux scribes ou aux pharisiens (Mt. 20,18 ; 21,45 ; 27,62 ; Mc 10,33 ; 11,18 ; 14,1 etc.), mais d'autre part aux anciens (Mt. 26,3.47 ; 27,1.3.12.20 ; Mc 11,27 ; 14,43.53 ; Lc 20,1 etc.), aux chefs des gardes (Lc 22,4.52) et au Sanhédrin (Mt. 26,57 ; Mc 14,55 ; 15,1).

Que comprenait le Sanhédrin à l'époque de Jésus ? Les anciens, les grands-prêtres, les scribes, autrement dit précisément tous ceux dont il vient d'être question, chefs des gardes exceptés bien sûr. Mais au sein de ce Sanhédrin, ceux qui vont jouer le rôle principal dans la condamnation de Jésus sont bien les grands-prêtres, en particulier Caïphe qui était alors en fonction, et les anciens : Mc 14,53-64 ; 15,1.11 ; Mt. 26,57-66.

Quelles peuvent être alors leurs motivations ? Apparemment, et c'est bien normal avec des prêtres, celles-ci sont religieuses : Caïphe évoque par exemple un blasphème (Mc 14,64 // Mt. 26,65). Luc définit la nature de ce blasphème : Jésus se prétend au cours de son interrogatoire Fils de Dieu (Lc 22,70-71). A cette raison religieuse s'ajoutent aussi des raisons personnelles ; le pouvoir des grands-prêtres et des scribes apparaît menacé par le succès de Jésus auprès des foules : "Ils le craignaient parce que tout le peuple était ravi de son enseignement". Mais en plus de toute ces raisons, se profile autre chose, plus politique, que Jean résume magnifiquement en rappelant la parole de Caïphe : "Il y a intérêt à ce qu'un seul homme meure pour le peuple" (18,14). La particule grecque traduite ici "pour" est susceptible de plusieurs interprétations ; c'est elle qu'on retrouve dans l'expression "mort pour nos péchés". Il faut sans doute lui garder ici une certaine ambigüité : à la fois "plutôt que" et "en faveur de", cette dernière interprétation faisant jouer à Caïphe un rôle involontaire de prophète.

En fait, Caïphe, les grands-prêtres et tout le Sanhédrin ont peur ! Mais de quoi ? Dans l'immédiat, certainement du remue-ménage provoqué par la venue de Jésus, et des risques qui peuvent en résulter face à l'autorité romaine : on l'a rappelé, la foule tient Jésus pour un prophète et ce n'est que sur les instances des grands-prêtres et des anciens qu'elle va se retourner contre lui. A plus long terme, et plus profondément, il est loisible de penser, comme le montreront plus tard les expériences d'Etienne et de Paul, que c'est le message même de Jésus qu'ils craignent, dès lors que ce message prend chair.

III. Vaincre l'exclusion

Le lecteur des pages qui précèdent aura sans doute été frappé de constater que l'exclusion est une réalité de toute époque dont les ressorts varient peu. C'est qu'au-delà des raisons qui ont été invoquées, et d'autres qu'on pourrait faire surgir, une constante habite l'homme : la peur ! Peur de soi, peur de l'autre, peur de Dieu : "J'ai eu peur parce que je suis nu, et je me suis caché", dit Adam à Dieu (Gen. 3,10), juste après, avec Eve, s'être cousu des pagnes qui manifestent à leur manière la peur de l'autre sexe...

Dans le discours contemporain sur l'exclusion, on omet très souvent d'évoquer cette peur animale, biologique, qui hante l'homme depuis les origines et fait obstacle à la rencontre. Les bons sentiments sont loin de suffire à la surmonter. Pour le chrétien, comme le manifeste le texte de la Genèse précédemment évoqué, cette peur a partie liée avec le péché : il serait trop long de l'évoquer ici. Mais alors ce même chrétien ne doit pas hésiter à requérir la force de la fraternité et de la miséricorde que donne l'Esprit du Seigneur et qui permettait à Jésus de se tourner vers ses disciples en leur disant : "N'ayez pas peur" (Mt. 17,7 ; Jn 6,20).

Frère Hervé PONSOT o.p.


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