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Jean-Michel Maldamé op
Lecture théologique du Livre de Job


Ch. I : Les traductions du livre de Job

Le texte original du livre de Job est en hébreu. C'est un hébreu (volontairement ?) archaïsant. C'est un phénomène assez fréquent dans la Bible pour des raisons de traditionalisme. Aussi, la fixation du texte de Job dans la Synagogue fut une réinterprétation. Cela se voit en comparant avec d'autres traductions antérieures aux Massorètes, à partir desquelles les traductions modernes ont essayé de faire un texte cohérent. D'où, dans les traductions l'abondance de notes pour signaler les corrections par rapport au texte massorétique. En français, il y a trois bonnes traductions : celle de Dhorme (la Pléiade), celle de Larcher (Bible de Jérusalem), celle de Barthélémy (TOB).

1. Traduction du livre de Job en grec

La traduction des Septante joue un très grand rôle, car elle a été lue par la communauté chrétienne pendant des siècles. Parce qu'elle était considérée comme inspirée, les Pères de l'Église s'y réfèrent. Or dans la traduction, la place de l'interprétation est importante et le texte grec est si différent du Job hébreu que c'est déjà un autre livre. Les raisons sont multiples.

1. Des raisons littéraires : la traduction vise à l'élégance au détriment de la littéralité. Par fidélité au genre littéraire "poétique", celui qui a traduit a voulu faire un texte poétique.

2. Ensuite, lorsque le texte est difficile, le traducteur invente, et ce de trois manières différentes : il hellénise, il abrège, il complète.

* Helléniser  : en traduisant, il introduit des mots grecs et ce faisant, il introduit la philosophie helléniste. Dans certaines introductions, il augmente la place de la narrativité. Ex : dans le récit en prose, il y a en hébreu "il lui dit" ; le grec traduit : "le regardant il lui dit".

* Compléter : lorsqu'il y a un texte obscur (ce qui ne manque pas), au lieu de faire du mot à mot, le traducteur construit un sens. Ce principe de traduction se trouve aujourd'hui sous la plume du chanoine Osty qui fait une traduction de la Bible en "bon français" ; là où l'hébreu n'a pas de sens, il fait une belle phrase et il rétablit du sens. Ce procédé est classique à l'époque : les Targumim sont des gloses. Les Targumim araméens amplifient et embellissent. Ils glosent sur le texte.

* Abréger  : la lecture du livre de Job est fastidieuse, parce qu'il y a des répétitions. Il n'y a pas d'avancée dramatique. Job crie sa plainte, ses amis exposent leur théologie traditionnelle, Job continue ; mais il n'y a pas de véritable dialogue. Pour récupérer ce défaut, le traducteur a supprimé des redites. Il a élagué de plus en plus, au fur et à mesure que la traduction avance. Si dans le récit en prose, il ne supprime rien et si dans les premiers discours de Job et ses amis rien n'est supprimé, à partir du chap. 12, il supprime les redites. Au total, il supprime près du quart du livre. De temps en temps, il fait un petit résumé. Le traducteur abrège également pour éliminer ce qu'il juge inconvenant. Ex. : la vie des animaux monstrueux.

3. Pourquoi helléniser, abréger, interpréter ?

C'est à cause des destinataires, qui sont les juifs hellénisés d'Alexandrie et les prosélytes, fruit de la mission des juifs. Les prosélytes sont attirés par la religion juive à cause du monothéisme lequel est une religion beaucoup plus spirituelle que le paganisme ambiant. C'est le monde grec d'Alexandrie. Le traducteur veut leur donner une traduction séduisante. Il supprime donc tout ce qui est abrupt et inconvenant aussi bien dans la conduite de Dieu que dans la description de sa création. Corrélativement, les animaux mystérieux du livre ont été mis en concordance avec la mythologie du monde grec. On voit apparaître des animaux différents. Le Léviathan (crocodile) devient un dragon. On voit apparaître une licorne, animal absent dans le livre de Job hébreu.

4. Cette manière a un effet théologique. Le style du livre est édulcoré. Ex. Lorsque les amis de Job font l'exposé de la théologie traditionnelle et soutiennent que les méchants sont punis et que ceci est un décret de Dieu, infaillible - ce contre quoi bute la raison - le traducteur change de ton et présente les choses à l'optatif : "il serait bon que Dieu dans sa bonté...". Au lieu de dire "Dieu punit les méchants", il traduit : "la justice de Dieu fait que les méchants seront punis". C'est une atténuation. Les hardiesses de Job, ses reproches véhéments à l'égard de Dieu et son ironie amère sont atténués.

La traduction supprime l'aspect dramatique du livre. Quand Job dit à Dieu : "quel bonheur trouves-tu à tyranniser ?", il traduit : "serais-tu heureux de tyranniser ?" .

De même, quand Job dit que Dieu fait du tort, le grec dit : "Dieu fait peur". De même, la parole de Job : "Dieu extermine le juste et le coupable", devient : "la colère chasse le puissant et le maître". La vérité morale devient compatible avec la réalité. Cela atténue la colère de Job.

Job dit dans son désespoir : "je suis innocent, je n'ai plus souci de moi-même". Le grec traduit : "suis-je innocent ? Je ne me connais pas moi-même". Au lieu d'être une protestation, le cri de Job devient une interrogation. Dans un cas, Job est désespéré, dans l'autre, il est perdu.

La traduction grecque retouche donc profondément la figure originale de Job. La dramatique du livre est atténuée. A la place de celui qui se révolte contre Dieu, la traduction met un personnage qui se soumet humblement à une épreuve. Il est troublé, souffrant, mais ce trouble et cette souffrance sont vécus selon le modèle donné par le prologue du livre.

5. La traduction des Septante est devenue proverbiale dans le Nouveau Testament qui fait de Job un modèle de patience (épître de Jacques 5,11).

Cela a entraîné, dans la tradition patristique, une lecture de Job comme modèle du martyr résigné. C'est celui qui souffre l'injustice mais qui, dans sa souffrance, s'en remet à Dieu. Son trouble ne change rien à sa bonne relation avec Dieu.

De même, la purification des anthropomorphismes fait que Dieu ne joue pas un rôle direct dans l'épreuve subie par Job. Le texte hébraïque implique Dieu de manière immédiate. C'est la main de Dieu qui touche Job. Dans le texte grec, les actions qui n'échappent pas à Dieu, mais Dieu ne joue plus un rôle direct.

6. La dimension spiritualiste apparaît à propos de la résurrection. La Bible de Jérusalem traduit ainsi le texte difficile : "Je sais moi que mon défenseur est vivant que Lui, le dernier, se lèvera de la terre ; Après mon éveil, il me dressera près de lui, et de ma chair, je verrai Dieu..." Les Septante traduisent : "Je sais qu'il est éternel celui qui doit me délivrer, sur terre pour ressusciter ma peau qui souffre toute chose". La traduction introduit le terme de résurrection. Le texte hébreu de ces versets est très difficile, voire incompréhensible, mais dans d'autres passages, Job dit que la mort est une fin définitive et qu'il n'y a rien après la mort. La traduction grecque traduit en rajoutant un verset dans lequel il est dit : "Il est écrit qu'il ressuscitera de nouveau avec ceux que le Seigneur ressuscitera." Le livre de Job grec se veut témoignage de la foi en la résurrection. Pour cela, il glose le texte hébreu difficile qu'il traduit, et il rajoute un verset disant "Il est écrit qu'il ressuscitera." La traduction grecque introduit l'espérance en la résurrection. Cette introduction change l'ensemble du sens du drame ; en effet, le désespoir de Job devant la mort est dû au fait qu'il n'y a rien au-delà du trépas qui est un point final. Le cri de Job est celui du désespoir. En grec, ce cri de désespoir devient un cri d'espérance portée par la foi en la résurrection.

Conclusion : Dans la traduction des Septante, nous avons un modèle de traduction et d'interprétation par adaptation, par condensation au niveau littéraire, par atténuation et par spiritualisation. La traduction fait de Job un juif pieux, dévot, résigné, croyant à la résurrection des morts et ne parlant de Dieu et à Dieu qu'avec le plus grand respect. Cette traduction sera reçue dans le monde chrétien et donnera de Job une figure légendaire mise à mal par l'exégèse.

2. Traduction latine par s. Jérôme

Saint Jérôme s'est aperçu que le livre de Job posait de telles difficultés qu'il a entrepris une nouvelle traduction, selon son adage : revenir à la veritas hebraïca. Il a traduit les Ecritures directement sur l'hébreu. La traduction de s. Jérôme est une très belle traduction, car s. Jérôme est un très grand latiniste et il a le sens de la poésie. Il avait, de plus, le génie de l'hébreu.

Le livre de Job retrouve sa dimension humaine. Job proteste contre Dieu qui est la source de son mal. La traduction de saint Jérôme suscite la surprise, voire le trouble. S. Augustin a écrit à saint Jérôme pour lui dire que des gens sont perdus devant cette traduction. Ils ne reconnaissent pas le Job pieux et obéissant dans cet homme bouillonnant de colère.

Si Jérôme a donné un texte latin fidèle au texte hébreu, il a gardé certaines variantes : en particulier la traduction interprétative des Septante à propos de la résurrection. Il a donne une interprétation chrétienne en ce sens qu'elle s'accorde à l'accomplissement en Jésus Christ, puisque : "je sais que mon Rédempteur vit", utilise le mot "redemptor" qui signifie dans le latin chrétien, le Christ.

Le texte hébreu a tellement été corrompu que la traduction est légitime. "Je sais que mon Rédempteur vit" = "Je crois que le Christ est Ressuscité". Le mot hébreu goel signifie rédempteur et sous la plume de saint Jérôme, il est compris comme une référence au Christ. Saint Jérôme qui corrige la Septante par ailleurs, ne la corrige pas ici ; il fonde la théologie chrétienne sur trois articles fondamentaux : 1) le Christ est Ressuscité ; 2) la résurrection universelle de la chair aura lieu à la fin des temps ; 3) l'essentiel du bonheur éternel est la vision de Dieu.

Malgré ces retouches, saint Jérôme a fait une traduction fidèle à l'hébreu, gardant l'âpreté du texte ; mais il a interprété les passages obscurs, là où le texte est difficile, dans le sens de l'eschatologie chrétienne.

La tradition chrétienne s'est donc trouvée avec deux Job : le Job grec et le Job latin ; l'un est pieux, l'autre révolté.

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