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Jean-Michel Maldamé op Lecture théologique du Livre de Job |
Parmi les lectures de Job, deux grandes figures émergent. La première caractérise l'âge de la patristique, la seconde le temps de la rationalité universitaire (dite scolastique). Dans l'un et l'autre cas, il s'agit d'un commentaire mot à mot dans une lecture suivie.
Le grand commentaire qui a marqué de manière durable la tradition est celui de Grégoire le Grand (plusieurs volumes de ses oeuvres sont publiées dans la collection "sources chrétiennes"). 1° - L'écriture du commentaire Grégoire a été le témoin de l'effondrement de l'Occident latin ; mais son action de pape a permis à l'Occident latin de survivre. Grégoire est d'une vieille famille romaine. Il en a la formation et la culture. Sa conversion l'amène à la vie monastique, à l'école de saint Benoît. Comme c'est un homme éminent, il est arraché à son monastère et nommé diacre dans l'église de Rome. Il doit s'occuper de la vie matérielle de la communauté chrétienne, dans une Rome effondrée. Il fait vivre Rome par sa gestion et son autorité. Il est le premier à faire de l'Église une puissance politique et économique, à partir du souci de nourrir les pauvres. Nommé légat à Byzance, il fait venir autour de lui quelques moines pour vivre en communauté. Pour ses compagnons il commente le livre de Job. Grégoire est ensuite élu évêque de Rome. Dans son enseignement, il continue de commenter le livre de Job. Ce livre s'appelle Moralia in Job (Morale sur Job, leçon de morale à partir du livre de Job). Grégoire commente verset après verset et même mot à mot. A partir du texte, il parle de tout ; c'est d'autant plus facile que les souffrances du temps s'accordent aux souffrances de Job. Dans la dédicace, il dit : "Tel doit être le commentateur de la parole divine : quel que soit le sujet qu'il traite, s'il vient à rencontrer sur sa route une bonne occasion d'édifier, qu'il détourne son propos..." . Dans ce commentaire, il y a une grande liberté de parole ; ainsi au passage, il traite des questions qui occupent l'actualité. Ce livre a été beaucoup lu au Moyen Age et a marqué la pensée chrétienne en Occident. 2° - Le genre littéraire Le commentaire obéit aux règles qui caractérisent les commentaires patristiques. Il est basé sur l'interprétation traditionnelle des Écritures, qui reconnaît plusieurs sens aux Écritures, le sens littéral, le sens allégorique (figuratif, prophétique,...) et le sens moral (pour la vie chrétienne) Le commentaire de Grégoire ne s'intéresse pas au sens littéral. Il s'intéresse au sens moral. Ce sens moral est fondé sur le sens allégorique selon lequel Job est une figure du Christ. C'est une interprétation nouvelle, par rapport à la traduction des Septante. Saint Grégoire fait de Job la figure du Christ et de l'Église. 3° - La théologie de Grégoire Ainsi dans le commentaire, chaque fois qu'il est question des souffrances de Job, Grégoire le Grand dit : ce sont celles du Christ et de son Église. A l'époque, il n'était pas difficile d'actualiser. Sur cette interprétation figurative de Job, la leçon de morale peut se développer d'autant qu'elle correspond à une époque habitée par une vision douloureuse et pessimiste du monde. Sur ce fond pessimiste, il y a la force de la foi, car Dieu seul peut être source de foi. Le commentaire moral s'appuie sur un sens psychologique très fin dans la tradition des maîtres spirituels et prolonge l'interprétation de s. Jérôme, l'horizon de la vie éternelle est de voir Dieu. S. Grégoire est dans la tradition des maîtres spirituels. Il y a en l'homme un désir d'infini, le désir de voir Dieu. Or ce désir est contrarié par la condition humaine marquée par le péché originel qui entraîne l'aveuglement et l'incapacité de vivre. Dans le livre de Job, Grégoire relève tout ce qui souligne la faiblesse de l'homme qui est poussière et fait pour la mort. La condition humaine peut être dépassée par l'intervention de Dieu. Au centre du commentaire, Grégoire place l'exigence de la conversion qui est une expérience double en l'homme : 1. la connaissance de sa misère, et 2. la connaissance de la grandeur de son esprit. La vie contemplative, qui est l'idéal de la vie chrétienne, consiste à développer la dimension spirituelle. Cela implique de renoncer aux passions de l'âme, renoncer à tout ce qui nous détourne de Dieu, à tout ce qui nous attache aux biens terrestres. Ce faisant, Grégoire reprend des éléments de la théologie d'Augustin. La vie présente est vécue dans la misère, mais dès maintenant la vie éternelle commence par le don de la foi qui est le prélude à la contemplation eschatologique. A partir du livre, Grégoire décrit l'itinéraire de l'âme vers Dieu. Dans cet itinéraire, il y a deux éléments illustrés par Job : 1. l'épreuve. Le chemin de conversion passe par des épreuves. Elles sont voulues par Dieu. Celui-ci nous éprouve pour que nous puissions nous fortifier nous-mêmes. Ces épreuves sont utiles car elles ont un rôle purificateur. Ceci s'accorde au livre de Job : Dieu a met Job à l'épreuve ; à travers l'épreuve, Job progresse dans sa connaissance de Dieu jusqu'au moment où Dieu va lui donner davantage. 2. La mort est la conséquence du péché ; elle fait partie de la condition humaine présente. Donc, il faut consentir à la mort pour la surmonter. La morale ne se détourne pas de la mort, mais, en la reconnaissant, le croyant peut la traverser. Cette vision globale de la vie chrétienne est développée à partir de l'exemple de Job. 4° - La question du mal Grégoire le Grand a conscience que tout homme est soumis à l'adversité ; celle-ci est telle qu'elle peut soit le briser dans sa vie, soit l'aider à avancer dans la vie spirituelle. 1. Grégoire développe une théorie du mal selon laquelle ce serait une erreur de croire que le bonheur présent est une récompense et que le malheur est une punition. Il s'écarte donc de la position des amis de Job ; pour eux, si Job est accablé, c'est que sa vertu n'est qu'une façade et sa conduite une duplicité. Pour Grégoire, cette position-là est fausse, car l'expérience montre qu'il n'y a pas de relation nécessaire entre le bonheur et la vertu, entre le malheur et le péché. Cette position est justifiée par la référence à la vie de Jésus et le rapport entre Jésus et les siens. En effet, selon Grégoire, les Juifs n'ont pas cru en Jésus, parce qu'ils ont vu Jésus dans sa faiblesse et dans sa souffrance. Ils en ont conclu que Jésus était puni par Dieu et donc ne pouvait être le Messie. Telle est la grande objection au messianisme, selon les termes du chant du Serviteur : "nous l'estimions châtié". Pour Grégoire, les Juifs tiennent la position des amis de Job qui mettent un lien nécessaire entre le bonheur et la vertu, le malheur et le péché. De même, dit saint Grégoire, il en est ainsi des critiques contre l'Église : l'Église est malheureuse, pauvre, persécutée, Dieu l'aurait-il abandonnée ? Au moment de l'effondrement de la chrétienté, ce sont des questions pertinentes. 2. Grégoire dit aussi que la souffrance fait partie des choses que l'homme ne comprend pas. Il faut garder à la souffrance cette part d'obscurité. La théologie païenne - celle des stoïciens - fait une théologie de la Providence selon laquelle l'épreuve du juste est voulue par Dieu pour son bien. Saint Grégoire voit que cette théologie de la Providence est insuffisante. Elle est trop étroite. Certes, il y a un lien entre le péché et le malheur, mais ce lien n'est pas nécessaire. Dans la souffrance, il y a quelque chose qui ne peut pas être expliqué par le jeu des forces gouvernées par Dieu. C'est pourquoi, pour Grégoire, il faut considérer les événements dans le chemin de l'homme vers la vie éternelle. Il propose en conséquence une lecture eschatologique du livre de Job. Selon la théologie de la Providence des amis de Job, Dieu gouverne tout et tout événement doit être rattaché à une décision de Dieu. Grégoire voit qu'on ne peut pas rendre les événements transparents ; les événements sont porteurs de choses cachées, qu'il appelle "mystica" et "enigmata". Il faut donc recourir au sens allégorique ou figuratif qui a une dimension eschatologique. La souffrance de Job est l'occasion d'un mouvement vers un accomplissement meilleur réservé à la fin des temps, c'est pourquoi, il voit dans la confession de la résurrection le cur du livre. Il privilégie la parole de Job, selon la traduction de saint Jérôme : "Je sais que mon Rédempteur est vivant et que je ressusciterai au dernier jour." Ce verset est le centre de la compréhension de l'énigme du mal. 3. Le commentaire de Grégoire réfère le malheur présent à la Passion du Christ. C'est par sa souffrance que Jésus est rentré dans sa gloire. C'est dans l'ignorance de cette dimension énigmatique que se trouve le tort du discours mondain. Telle est la tentation de Job ; il est tenté par le discours de ses amis sur la Providence. Corrélativement, Grégoire met en oeuvre un portrait du chrétien qui sait donner sens à la souffrance. 4. C'est une théologie de la liberté : il faut choisir pour ou contre Dieu. Si on choisit pour, on est établi dans la liberté ; si on choisit contre, on perd sa liberté. Job apparaît comme l'exemple de l'itinéraire spirituel. Grégoire fait un portrait élogieux de Job : c'est l'homme parfait spirituel, puisque le récit inaugural montre qu'il n'a qu'un seul souci, celui de toujours faire la volonté de Dieu. Job traverse l'épreuve et y trouve l'occasion d'une meilleure connaissance de Dieu. Parmi les éléments de cette épreuve, il y a la confrontation avec la théologie de la Providence de ses amis. 5. Quelques traits originaux sont développés par Grégoire : 1 - Grégoire relève que Job n'est pas juif ; il était d'Arabie, au pays d'Uç, au sud d'Edom. Pour lui, cela préfigure l'Église des Gentils qui a pris la relève d'Israël défaillant. 2 - Job est doué du don de prophétie ; il a une connaissance des choses à venir. C'est pourquoi il a pu délivrer un message eschatologique et être le premier à dire l'espérance de la résurrection. 3 - Job est un exemple de renoncement, comme le montre le récit en prose. 4 - Job est un modèle pour la foi parce que Job n'accepte pas passivement son épreuve. Il est dans la douleur et il s'interroge pour avoir la signification de l'épreuve. Job a découvert que l'épreuve est l'occasion de grandir devant Dieu et de mieux connaître la grâce de Dieu. 5 - Plein d'incertitude et de faiblesse, Job s'avance vers un idéal nouveau. Ce passage est une purification de son âme, un perfectionnement de son désir. C'est là qu'apparaît l'aspect psychologique de la lecture faite par s. Grégoire sous forme de morale.
Saint Thomas intitule son commentaire : « commentaire littéral du Livre de Job ». Le terme de littéral est très important ; il définit la méthode exposée dès le début : « Confiant dans le secours divin, nous voulons exposer ce livre brièvement et dans la mesure du possible selon le sens littéral. En effet, le sens mystique en a été expliqué très subtilement et de façon disserte par le bienheureux pape Grégoire et il ne me semble pas qu'on puisse encore y ajouter. » (Une traduction française du commentaire de s. Thomas a été éditée chez Téqui) 1. La lecture de saint Thomas est différente de celle de Grégoire. Il se démarque de la lecture spirituelle faite par Grégoire et ses successeurs. L'expression « sens littéral » ne signifie pas exactement ce que nous entendons par sens littéral actuellement. Il y a des ressemblance car saint Thomas a un souci historique. Ainsi, il pose la question de l'existence de Job. Il répond par l'affirmative au témoignage du livre d'Ezéchiel qui mentionne Job, alors que Grégoire n'envisageait pas du tout cette question. 2. Le propos de saint Thomas est marqué par la problématique de son dialogue avec les philosophes. Le livre convient bien, car la littérature de Sagesse, dans le livre de Job, donne la parole à un non juif. Référer Job aux autres textes philosophiques des anciens respecte parfaitement le genre littéraire sapientiel. Le débat introduit est d'emblée philosophique. L'intérêt du commentaire de saint Thomas, vient du fait qu'il explicite les dimensions philosophiques du débat sur la Providence. Saint Thomas nourrit le débat du dialogue avec les sagesses qu'il connaît : la sagesse des Anciens, la sagesse des philosophes de son temps, en particulier les philosophes arabes, commentateurs d'Aristote. L'attention du commentaire porte sur les thèmes. 3. La différence avec le commentaire de Grégoire apparaît bien dans le commentaire du chapitre 19. S. Thomas relève que la question est : D'où vient l'adversité présente ? D'où vient le malheur ? Tandis que Grégoire ne voyait pas l'opposition entre Job et ses amis, pour s. Thomas l'opposition entre Job et ses amis est au premier plan. « Job se met en devoir de montrer la fausseté de ce que disent ses amis : "que les adversités présentes proviennent toujours des péchés passés ». Grégoire disait que les paroles de Job valent du Christ et des membres de son corps. S. Thomas reste au plus près du texte : il explique quelle est la détresse de Job. Les malheurs de Job sont entendus comme de vrais maux et de vrais malheurs ; il n'est pas besoin d'en faire une lecture figurative. La souffrance et la détresse de Job sont à l'extrême : Job est juste et il souffre ; sa souffrance remet en cause le discours traditionnel sur la providence qui lie le bien moral au bonheur et le malheur au péché. Saint Thomas fait donc une explication du sens littéral au plan de la raison. Il exprime les choses en termes de causalité. C'est le langage de l'explication théologique. S. Thomas a le souci de montrer que la réponse de Job répond à toutes les objections théologiques qui peuvent être faites. Il désigne la cause en disant : mon Rédempteur est vivant. Il fait référence à la résurrection du Christ comme cause principale de la résurrection des morts. Le commentaire du texte est référé au débats cosmologiques du temps. S. Thomas fait une remarque concernant les débats de son temps sur l'éternité du monde (l'éternel retour). C'est un exposé systématique des débats concernant la Résurrection. Conclusion : Le commentaire de saint Thomas se veut différent de la lecture patristique ; il est centré sur une question proprement philosophique : quelle est la conduite de Dieu face au malheur du juste ? Cette problématique classique est celle de la métaphysique qui traverse la pensée scolastique et se retrouve chez Leibniz. . |