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Jean-Michel Maldamé op
Lecture théologique du Livre de Job


Chap. IV : lectures contemporaines

Dans la ligne ouverte par la philosophie à l'âge moderne diverses lectures du livre de Job sont proposées. Elles relèvent toutes d'une grande liberté d'esprit et dans la mesure où elle participent de la recherche qui caractérise la culture contemporaine, elles mettent en valeur des éléments originaux et profonds. Elles ont toutes le souci de valoriser l'attitude de Job et de s'opposer à la morale défendue par ses amis. Elles remettent en cause le discours sur Dieu.

1. Jung lecteur de Job

Le célèbre psychanalyste Karl Gustave Jung, disciple de Freud ayant rompu avec son maître à cause de leur divergence en matière de religion, a écrit un ouvrage en 1952, Réponse à Job (Traduction Française par Roland Cahen, Paris, Buchet-Chastel, 1964). Dès le début, Jung précise qu'il ne s'agit pas d'une oeuvre d'exégète, mais de médecin et de laïc. Jung procède à une analyse du livre de Job, attentif au récit en prose et aux discours de Dieu. Son attention est théologique, dans la mesure où il cherche à voir quel est le visage de Dieu qui se dévoile dans cette oeuvre.

Le Dieu qui apparaît dans l'action est « le Dieu archaïque », dont l'action est arbitraire ; le récit manifeste qu'il porte en lui des contradictions puisqu'il passe de la colère à la bonté, de la justice à l'injustice et qu'il ne respecte pas sa parole. Dieu remporte sur Job une victoire non seulement peu glorieuse, mais scandaleuse. Job s'incline devant la force de Dieu, mais au plan moral, Job a raison et en ce sens l'emporte sur Dieu.

Le commentaire est proprement théologique. Il s'agit non seulement d'un débat sur la Providence, mais d'un débat sur la nature de Dieu à partir de ses attributs. Job manifeste les contradictions internes à l'être de Dieu.

Jung replace le livre de Job dans l'ensemble des Écritures. Il les lit d'un seul bloc comme un texte unique. Il y voit un histoire symbolique qui commence à la création et s'achève à l'apocalypse. Le livre de Job tient une place importance au centre du livre qui rapporte le combat du bien contre le mal. Satan est interprété comme la face sombre de l'être divin. Lorsque Dieu accable Job, c'est l'aspect sombre qui l'emporte. « Le drame implicitement inscrit dans les faits s'est déroulé de toute éternité ; la dualité de nature de Yahvé est devenue manifeste et quelqu'un ou quelque chose a vu et enregistré cela. » (p. 64).

Jung voit la cause de ce comportement dans l'oubli par Dieu d'une part de lui-même, sa part féminine honorée dans les Écritures comme la Sagesse, en grec, Sophia en hébreu la ruah (l'esprit, mot qui est féminin). Dieu est invité à renouer avec cette part reniée de lui-même, parce que Job lui a montré que sa conduite était injuste : « L'échec de la tentative faite pour précipiter Job dans la déchéance a modifié Yahvé » (p. 73). Dieu est invité à se réconcilier avec lui-même.

Dieu pose un acte nouveau pour surmonter cette part obscure et néfaste. Il se fait homme. Il répond ainsi à la contradiction manifestée par la justice de Job : « Le motif profond qui amène Dieu à se faire homme doit être cherché dans sa confrontation avec Job » (p. 86). La réponse à Job est l'incarnation. L'incarnation est un changement en Dieu : « Dieu devient homme... cela signifie rien moins qu'une métamorphose de Dieu qui va bouleverser le monde » (p. 97). Pourquoi ce bouleversement ? Parce que Job a eu raison moralement contre Dieu. Dieu ne peut en rester à une défaite morale. Dieu ayant pris conscience de son comportement injuste à l'égard de l'homme, dont Job est l'archétype, il se doit de réparer et donc se met en condition d'homme. Cela va jusqu'à prendre la souffrance. « L'intention de Yahvé de devenir homme, qui a résulté de sa confrontation avec Job, s'accomplit dans la vie et la souffrance du Christ » (p. 113). La rédemption n'est pas le rachat d'une faute commise par l'homme à l'encontre de Dieu, mais la faute que Dieu a commise lui-même en se laissant prendre à son propre piège.

Le cœur du salut est donc la défaite de Satan, telle que la voit Jésus "Je voyais Satan tomber du ciel comme l'éclair" (Lc 10, 18). De fait l'histoire ne s'arrête pas là. « L'incarnation de Dieu dans le Christ a besoin d'être continuée et complétée, dans la mesure où le Christ, en conséquence de la parthénogénèse qui le situe en marge du péché originel, ne fut point un homme de chair » (p. 123). L'histoire de l'humanité se poursuit grâce à l'action du Saint Esprit dont l'enjeu est de transformer les hommes en enfants de Dieu : « L'action immédiate et permanente du Saint Esprit sur les êtres choisis pour qu'ils deviennent des enfants de Dieu » (p. 127). Le don du Saint Esprit permet à l'homme de surmonter les antinomies et les contradictions qui le font ressembler au Dieu archaïque : « L'homme doit assumer ses contraires ; lorsqu'il le fait, Dieu avec ses antinomies, s'est emparé de lui, c'est-à-dire s'est incarné et l'homme est empli du conflit divin » (p. 129).

« L'instabilité intérieure de Yahvé est la condition préalable non seulement de la création du monde, mais aussi du drame pléromastique dont l'humanité forme comme le chœur tragique. La confrontation avec sa créature oblige le créateur à se modifier » (p. 151). Le Dieu de Jung est donc à l'image de l'homme, dont Jung dit que le soi est une complexio oppositorum. Dieu est union des contraires, selon la formulation classique depuis Nicolas de Cues : « Le contraires sont unis en Dieu » (p. 244).

Le développement de Jung est porté par l'actualité immédiate : le nazisme, la guerre mondiale et la guerre froide,...

Ainsi le livre de Job est relu dans le fil de la pensée romantique où le religieux est premier ; il introduit à une théogonie.

2. Job au cœur de la violence sacrificielle (René Girard)

René Girard a écrit un essai sur Job, où il trouve une confirmation de sa thèse sur la violence et son lien au sacré, La Route antique des hommes pervers, Paris, Grasset, 1985.

R. Girard relève dans les dialogues les textes où Job se plaint d'être entouré par ceux qui lui veulent du mal, sans raison. Il cite 16, 7-10 ; 19, 13-19 ; 30, 1-12). R. Girard souligne aussi ce que Job dit de sa condition antérieure. Il y retrouve la figure de la victime émissaire : celui qui à cause de sa position éminente et exemplaire, fait l'unanimité contre lui, soude ainsi la communauté et lui donne une tranquillité et une unanimité qui ne sont qu'une paix de façade. Pour que ceci fonctionne il faut que le processus soit inconscient et que tous croient la victime coupable.

Le livre de Job tranche avec cette adhésion. Job résiste. Il refuse de se considérer comme un pécheur et proteste de son innocence. Ainsi, il dénonce le cercle de la violence du tous contre un et démasque la nocivité du rituel sacrificiel qui institue la répétition du meurtre fondateur.

Job annonce Jésus-Christ qui a mis fin de manière décisive à la religion sacrificielle. Le livre met en conflit deux conceptions de Dieu. Le Dieu des amis de Job cautionne aveuglément le système de la victime émissaire, tandis que le Dieu de Job est le défenseur, le Goël, celui qui écoute la voie du juste et le sauve de la persécution.

3. Sylvie Germain et le silence de Dieu.

Un autre thème apparaît dans l'œuvre de Sylvie Germain, celui du silence de Dieu (Les Echos du silence, Paris, Desclée de Brouwer, 1997). Face au mal, Dieu se tait : « Nous sommes au temps des génocides. La terre, le vent, le ciel, les fleuves et les mers sont de vastes tombeaux où mugit la clameur d'un peuple innombrable d'Abel inconsolés. Le peuple du Dieu unique et ce Dieu fait silence ».

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