| Domuni
/ Bibliothèque
/ Articles
/ Sciences
bibliques
Jean-Michel Maldamé op Lecture théologique du Livre de Job |
Nous avons vu comment le livre de Job recevait différentes lectures. Saint Grégoire le Grand, développe une lecture spirituelle, fondée sur l'allégorie. Saint Thomas d'Aquin fait du livre de Job une lecture littérale, refusant l'allégorisation ; il pose, à partir du texte, des problèmes métaphysiques. Les lectures modernes sont inaugurées par Kant, qui constate la difficulté de la théodicée face au scandale du mal. Pour Kierkegaard, Job est la figure exemplaire de l'homme blessé qui refuse son sort. Les auteurs du XXe siècle, libres de toute autorité ecclésiale, trouvent dans le livre de Job matière à éclairer l'histoire et à dévoiler le sens du mal. Cette pluralité de lectures divergentes pose un problème ; pour le résoudre, nous allons lire le livre de Job en suivant la méthode historico-critique à la suite de l'ouvrage le plus récent celui de J. VERMEYLEN, Job, ses amis et son Dieu. La légende de Job et ses relectures post-exiliques, « Studia biblica », Brill, Leiden, 1986. L'auteur prend acte que ce livre peut être interprété de manières diverses : 1. faire l'apologie de Job, figure exemplaire de la révolte contre Dieu et le destin, 2. faire la figure du sage qui s'interroge sur la providence, 3. faire de Job l'apologie de l'humilité, de la pauvreté dans une lecture spiritualiste.
L'exégèse applique un principe bien connu : la diversité atteste que texte est composite. Il n'est pas écrit par un seul auteur ni d'un seul jet. Il a été repris et révisé. Le principe de l'exégèse est le suivant : lorsqu'il y a contradiction, c'est dû à l'introduction d'un autre document. L'exégète est attentif aux ruptures et aux contradictions. Les points suivants sont retenus : 1. Quel est le rapport entre le récit en prose et la partie poétique ? 2. Dans certains discours, Job se contredit lui-même. Pour éviter ce défaut, dans la Bible de Jérusalem, le traducteur a déplacé les passages. Ainsi dans les chapitres 24 à 27, il y a plusieurs remaniements (voir le texte) 3. Le chapitre 28 - l'éloge de la Sagesse - coupe les propos de Job. 4. Le discours d'Elihu est étrange. Dans le récit en prose, les amis de Job sont introduits. Ils ont également leur place dans la conclusion. Elihu apparaît sans être annoncé et il disparaît dans la conclusion. 5. Dans le discours de Dieu, il y a plusieurs interventions de Job. Donc cinq questions : quel rapport entre prose et poésie ? Pourquoi incohérence et contradiction dans le discours de Job ? Pourquoi l'introduction du discours de la Sagesse ? Pourquoi Elihu ? Pourquoi plusieurs sections du discours divin ?
1. Le Prologue présente Job comme un homme pieux, obéissant et humble. Or lorsqu'il commence à parler, il proteste de son innocence et de l'injustice de son sort. Il rejette les considérations moralisantes des sages qui l'entourent et même il accuse Dieu. Il est difficile de dire que c'est le même auteur qui donné à son personnage à la fois la parfaite résignation dans l'acceptation de la souffrance et fait de lui un modèle de révolte. Pour surmonter cette tension, dès le XVII°, Richard Simon a dit que l'auteur du livre de Job avait écrit le dialogue de l'homme révolté, et qu'ensuite le cadre narratif avait été rajouté. En sens inverse, l'exégèse contemporaine reconnaît qu'au début il y avait une légende qui a ensuite été reprise pour servir de cadre narratif au dialogue théologique. L'indépendance des deux textes a pour effet d'introduire une contradiction. Cependant, cette solution n'est pas totalement satisfaisante parce que, entre la partie en prose et la partie poétique, il y a des liens profonds, puisque c'est la qualité morale de Job qui donne valeur à sa protestation. Si Job n'était pas l'homme idéal, sa protestation serait sans valeur. Il faut affiner cette étude et reconnaître que même le prologue n'est pas unifié. 2. Les modifications du prologue 1°. Satan n'est plus cité dans la conclusion. Si la composition était homogène, à la fin, Satan aurait dû être mis en cause par Dieu. De plus, à la lecture du chapitre 1, on s'aperçoit que l'on peut passer directement du v. 5 au v. 13 et obtenir un texte cohérent. De même, dans la conclusion, il est dit : « et Yahvé restaura la situation de Job » (42, 10). Il est implicitement dit que c'est Yahvé qui avait infligé les maux à Job (v. 11) - ce qui est cohérent avec les plaintes de Job. L'introduction de Satan est un ajout ce qui ne surprend pas car d'autres textes de l'Écriture procèdent ainsi. Dans le deuxième livre des Chroniques, quand il s'agit de parler de la punition et du malheur, au lieu de dire Yahvé, l'Auteur dit Satan. C'est une théologie plus affinée que celle des livres des Rois. Nous avons ici la même situation : dans un récit primitif, Yahvé est seul responsable et, dans une rédaction ultérieure, on fait intervenir Satan. 2°. Deuxième élément de rupture de texte, la femme de Job. Elle n'apparaît pas dans l'épilogue. Elle n'apparaît pas non plus dans les dialogues. 3. Troisième élément du texte : la maladie de Job. "Dieu affligea Job d'un ulcère malin...". (2,7). Dans l'épilogue, il n'est pas question d'une guérison de Job, mais du rétablissement de sa situation. De même dans les discours, il n'est pas question de la maladie de Job, mais de sa souffrance morale. Job ne se plaint pas de maladie. Il se plaint de détresse, due à la perte de sa fortune et de sa famille. 3. Une écriture amplifiée 1. De ces difficultés, l'exégèse conclut qu'il y a eu plusieurs rédactions. Il y aurait un premier texte auquel on a rajouté des circonstances pour compléter et enjoliver le portrait de Job. Eliphaz de Temân, Bildad de Shah, Çophar de Naamat sont extrêmement bienveillants ; ils viennent pour consoler Job et le plaindre. Or l'épilogue commence par un blâme aux trois amis. Il y a manifestement une rupture. 2. Autre contradiction : lorsque Job est rétabli par Dieu, le récit nous dit qu'il vit venir vers lui tous ses frères. Ils viennent après le drame. 3. Dans la conclusion, il est dit "le Seigneur restaura la situation de Job..." (42, v. 10). "Yahvé accrut au double tous les biens de Job". Job avait sept fils et trois filles et au v. 13, il a de nouveau sept fils et trois filles. Le nombre n'a pas doublé ! De ces différences, on peut conclure que le récit en prose est composite et envisager des rédactions successives. Il y aurait eu un texte primitif fait de récits populaires en trois actes : 1er acte : présentation de Job et de sa richesse (1,1s.) : 2e acte : dépouillement subit et total du héros (1, 14- 21). Les Sabéens, nomades, pillards détruisent la fortune de Job. Ce n'est pas Satan ; 3e acte : le Seigneur restaure Job (42, 10s.). Le récit poétique développe le débat théologique sur la Providence qu'inspire le récit. Au moment où on introduit le texte poétique, on ajoute les éléments qui permettent de dire le drame. On présente les trois amis de Job. Ils seront les intervenants du débat théologique (2,11s.). Pour essayer de donner à ce récit une meilleure dimension théologique, une nouvelle rédaction insiste sur la parfaite intégrité de Job. Elle introduit ceux qui soulignent son intégrité : sa femme, Satan qui est le témoin céleste de cette intégrité et ses amis. L'intégrité de Job ainsi soulignée soulève la contradiction de la situation de l'homme de bien accablé par le malheur.
Dans le dialogue de Job et de ses amis, il y a plusieurs incohérences. 1° - Le discours sur la sagesse L'éloge de la sagesse arrive sans préavis, en rupture totale avec la dramatique du récit. Dans ce texte, Dieu est appelé Elohim ou Adonaï. Or le livre de Job ne parle pas d'Elohim. Il parle d'Eloah ou de Yahvé. Le texte sur la sagesse introduit une dimension théologique absente du dialogue, la Sagesse est inaccessible à l'homme "L'homme en ignore le chemin" ; "elle se dérobe, elle se cache..." (28, 1.12. 21). Or il apparaît que même le discours sur la Sagesse n'est pas homogène, car la continuité du thème est rompue par l'introduction d'un développement moral fondé sur la fait que la sagesse appartient à l'homme : "la crainte du Seigneur voilà la sagesse" (v. 28). C'est une autre perspective. A l'intérieur de ce chapitre, il y aurait un premier texte (v. 1-14), puis un second (v. 21-27). Deux choses se croisent : une considération sur la sagesse, qui est liée à l'inaccessibilité de Dieu, et une morale fondée que le fait que la sagesse est dans la crainte du Seigneur. Il y a donc deux théologies différentes. Pour la première, les décrets de Dieu sont insondables, et il n'y a pas de réponse aux questions des hommes. Pour la seconde, la sagesse est dans la crainte du Seigneur (l'obéissance à sa loi). Il y a une réponse aux questions des hommes. Ces deux théologies touchent au fond du débat. Si Dieu est inaccessible, il n'y a pas de réponse à la question du mal. Dans l'autre cas, il est une réponse à la question du mal ; elle relève de la morale. D'une part, la sagesse est inaccessible. Ceci est explicité par la comparaison avec le travail des mines et affirme qu'il n'y a pas de mine où trouver la Sagesse. D'autre part, le texte utilise une autre image, celle du sentier ; il est connu. C'est donc que la sagesse demeure parmi les hommes. Dans un cas, Dieu est inaccessible ; dans l'autre il y a une Révélation. 2° - Les discours de Job Dans les discours de Job, il y a des ruptures thématiques qui introduisent des contradictions internes. Ainsi, Job dit plusieurs fois son admiration vis-à-vis de l'ordre du monde. Or, quand Job prend Dieu à partie, il reconnaît qu'il n'y a donc pas de justice dans l'uvre de Dieu. Plus encore, la création elle-même est prise à témoin par Job, de l'injustice de Dieu. Voyons trois textes : 1. « Il déplace les montagnes... » (9, 5-13). Job fait l'éloge de la puissance de Dieu. Job dit à Dieu ce que Dieu va lui dire : ça fausse le dialogue. Si on saute ce passage, le texte retrouve sa cohérence de plainte de Job contre Dieu, dans un langage judiciaire. Le texte faisant l'éloge de la toute puissance de Dieu introduit une rupture. 2. Dans les chapitres 12 et 13, Job fait le procès de Dieu à partir de la situation du monde : le juste est persécuté, le méchant prospère. Au milieu de cette accusation, se trouve (12, 11- 25) un éloge de la puissance de Dieu. 3. Au chapitre 26 il y a un discours sur la création (7s.). Consciente de la difficulté, la Bible de Jérusalem place ces paroles sur les lèvres de Bildad de Shoua et déplace le texte. Sans ce passage, le discours de Job devient plus cohérent. Le genre littéraire du livre de Job est juridique. Le modèle littéraire est celui de la plaidoirie. Or dans une plaidoirie, on ne défend pas le point de vue de l'adversaire ; sinon la plaidoirie est mal faite. Les contradictions internes au discours de Job font tomber la dramatique du texte ; de plus, Dieu n'a rien à dire. Or Dieu ne dit pas à Job : "tu as eu raison de dire" ; il lui dit "tu n'as pas compris...". 3° - Le destinataire des discours de Job Habituellement Job parle à ses amis. Or, il y a des passages au cours desquels Job ne parle plus à ses amis, mais où il s'adresse directement à Dieu. Autre chose la parole à Dieu et la parole sur Dieu. Le changement de destinataire change le contenu du propos. 1. Au chapitre 7, il y a un discours adressé à Dieu ; Job se plaint d'être persécuté par Dieu (7,1). Or, si Job prie, c'est parce qu'il attend l'intervention salutaire de Dieu. Il demande à Dieu d'intervenir avant qu'il ne soit trop tard. Jusqu'alors Job avait souhaité mourir. Là, il demande à Dieu d'intervenir pour qu'il ne meure pas. Il y a un changement. 2. Au chapitre 9, Job s'en prend à Dieu. Il reconnaît qu'il n'est pas sûr d'être innocent (9, 25-31) "si j'ai commis le mal... si je suis coupable..." "tu ne me tiens pas pour innocent". 3. Au chapitre 10, une plainte est adressée à Dieu qui reprend les reproches dits précédemment. Mais il y a un fait nouveau qui introduit une contradiction. Job dit qu'il est impossible d'engager une action en justice (9,33). Or si Job parle, c'est parce qu'il est dans une action en justice. 4. Aux chapitres 13 et 14, il y a également l'apparition d'une culpabilité possible. C'est une rupture avec la dramatique des autres textes qui soulignent la parfaite innocence de Job. Ces textes brisent la pertinence du dialogue et on ne voit plus à quoi les amis de Job doivent répondre. Mais si on supprime ces éléments, le propos de Job s'unifie et on s'aperçoit que les amis de Job lui répondent. On est donc en droit de considérer ces textes comme des ajouts, selon un procédé classique dans les Écritures bibliques.
L'introduction de ces ajouts n'est cependant pas artificielle. Elle se fait selon un mode littéraire qui assure une certaine continuité, la transposition : là où on parlait de la fragilité de l'homme, l'auteur de l'ajout compose un discours sur la puissance de Dieu. Ainsi dans le procès que Job fait à Dieu, l'affirmation : "Tu as la puissance... Tu es injuste" est transposée en : "Tu es tout-puissant, je suis faible". C'est la même chose, mais le ton change profondément. 1. Parmi ces ajouts, certains s'inscrivent dans le cadre de l'apologie de Job. On garde l'innocence de Job et on y ajoute une qualité, l'humilité : Job reconnaît sa faiblesse. Or quand Job reconnaît sa faiblesse, il laisse place à une culpabilité et cela amoindrit sa contestation de la Providence et atténue l'aspect dramatique du dialogue. 2. Autre changement de thème : la plainte de Job. Souvent, Job se plaint de la conduite de Dieu et il se sert de sa faiblesse humaine pour accuser Dieu. En d'autres cas, Job se sert de la fragilité humaine pour émouvoir Dieu. Il lui demande d'intervenir avant qu'il ne soit trop tard. Ceci ouvre sur les textes théologiques qui disent l'espérance. A partir de ces remarques et d'autres semblables, on peut reconstituer deux rédactions du livre. La première pose le problème du mal par manière de débat théologique. Job représente le juste victime d'un grand malheur ; il se plaint de Dieu, qui est l'auteur de son malheur. Ses amis lui répondent par un discours théologique qui argue de la culpabilité universelle. Dans la seconde, un certain nombre de passages donnent à Job une position différente de la précédente. Au lieu d'une position intransigeante, il a une position marquée par l'humilité. Job s'adresse à Dieu pour faire appel à sa miséricorde et à sa bienveillance pour qu'il ait pitié de lui. Ceci a pour effet de briser la force du premier dialogue. De plus, si on enlève ces passages, les discours de Job ont la même longueur. 4° - Les discours d'Elihu Ces discours ne sont pas introduits ; ils ne sont pas mentionnés dans la conclusion. Ils rompent la dynamique du texte. Le discours d'Elihu n'apporte rien de nouveau pour la théologie de la Providence. 5° - Les discours de Yahvé Ces discours posent problème, car ils sont au nombre de deux et on ne voit pas ce que le deuxième apporte au premier. La finale est différente. Dans le premier discours, "Job répondit à Yahvé... Je mettrai ma main sur la bouche." Job s'incline (40, 3-5). Puis, brusquement, le discours recommence - On parle de Behémoth, de Léviathan - et Job fait une autre réponse : "Je sais que tu es tout-puissant, je retire mes paroles..." (42,1-6). Conclusion : On est ainsi amené à conclure à une rédaction en plusieurs étapes. J. Vermeylen distingue : 1. Un récit populaire sur l'action de Dieu en faveur de Job. C'est un prétexte. En soi, ce texte n'a pas grande valeur. 2. L'essentiel du livre est dans la deuxième étape. Elle est constituée par une alternance de discours entre Job et ses amis. Vient un discours de Yahvé qui répond à Job, lequel s'incline. Cette partie est complétée dans le prologue et l'épilogue par des introductions qui permettent de présenter les amis et dire ce qu'il advient de Job. 3. La troisième étape renverse en partie le sens du livre. Elle veut faire de Job un personnage exemplaire et pour cela idéalise Job. Dans la première rédaction, Job est simple porte parole d'une thèse théologique : il proteste contre le mal dans le monde dont Dieu est responsable. Dans la troisième, les interpolations montrent l'humilité de Job, sa piété quand il s'adresse à Dieu. On modifie le récit d'introduction en le montrant résistant à la tentation et à la persécution qui vient de Satan. - Le quatrième moment narratif vient avec le discours d'Elihu et le deuxième discours de Yahvé qui amènent à une rétractation plus solennelle de Job. On montre que Dieu a le dernier mot. . |