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conférence La Trahison de JudasPsychologie, histoire et
théologie
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I. Quand Jésus appelleLa première mention de Judas dans les évangiles se trouve dans la liste des Douze (Mc 3, 13-19 : Mt 10, 1-4 ; Lc 6, 12-16). Luc nous dit que Jésus appelle douze de ses disciples et leur donne le nom d'apôtres. Le premier mentionné est Simon, dont il précise aussitôt qu'il a reçu le nom de Pierre. Le dernier mentionné est Judas dont il précise aussitôt "qu'il devint un traître". Marc précise : "Judas Iscarioth, qui, même, le trahit" et Matthieu a un nom différent : "Judas l'Iscariote, qui, même, le trahit". La considération du nom de Judas apporte peu. Le premier terme signifie que Judas est originaire du village de Kariot. La seconde permet de voir en Judas un « sicaire », entendons un homme armé faisant partie d'un mouvement de résistance. Mais ce n'est pas sûr. Il n'est pas prudent de gloser sur le sens du nom de Judas pour élucider les questions posées par sa trahison. Il faut en rester au plus près du récit évangélique qui donne des éléments essentiels et bien attestés par des témoins.1 Par contre, il importe de réfléchir sur l'interprétation qui a été donnée de cette mention au début des évangiles. Cette mention à ce moment là a une conséquence importante en théologie, car il s'agit bien de comprendre la manière dont Jésus connaît l'avenir. A. La manière dont Jésus connaît l'avenirUne information sur la fin de la vie de Jésus est donnée au moment même où Jésus choisit les apôtres parmi les disciples. Judas est nommé dans la liste des Douze et tout aussitôt on précise qu'il trahira Jésus. Penser que Jésus savait dès ce moment que Judas le trahirait est la source de ce qui me semble être une grave erreur - hélas, fréquente dans le monde chrétien. Cette lecture repose sur une confusion qui habite bien des esprits formés par le vieux catéchisme : Jésus étant Dieu aurait eu tout savoir et tout pouvoir. 1. Connaître l'avenirSelon la théologie qui fait de Jésus un être omniscient, Jésus aurait eu une parfaite connaissance de l'avenir. Ainsi en choisissant ses apôtres, et parmi eux, Judas, il aurait su d'avance ce qui les concernait. Il aurait, dès ce moment-là, prévu que Pierre serait le chef de l'Eglise et que Judas le trahirait. Cette interprétation s'appuie sur des paroles de Jésus rapportées par les évangiles quand Jésus annonce sa passion à Jérusalem ; plus encore, Jésus a annoncé à l'avance à Pierre qu'il renierait et même que Judas le renierait. Mais utiliser ces références comme preuve que Jésus aurait été omniscient, ne respecte pas les textes qu'il faut entendre dans leur contexte et de manière précise au cours du déroulement de la vie de Jésus. Les annonces de la passion sont situées par Luc dans la montée de Jésus à Jérusalem. Elles ont un caractère général et ne sont pas la description des faits à venir. Quand Jésus parle de sa mort, il en parle de plusieurs manières. Si Jésus mentionne la croix, il parle aussi d'une lapidation quand il dit à propos de ceux qui en veulent à sa vie : "Jérusalem toi qui lapides les prophètes" (Lc 13, 34 ; Mt 23, 37) - de fait, Jésus a été plusieurs fois l'objet de tentatives de lapidation à Jérusalem, selon ce que rapporte Jean (Jn 10, 31s ; 11, 8). Cette diversité, ne permet pas de dire qu'il est prouvé que Jésus savait d'avance ce qui adviendrait avec une précision absolue. En outre, il faut nous souvenir ici que les textes évangéliques ont été écrits après les événements et qu'il y a un effet de retour sur l'annonce. Nous en avons l'expérience dans le domaine habituel ; lorsqu'un accident survient, il nous arrive de dire : "J'en étais sûr", même si nous savons bien que, si nous le craignions, nous n'en étions par vraiment sûr, sinon nous serions intervenus à temps. De même, nous savons la vanité de ceux qui disent à propos de tout : "Je vous l'avais bien dit" - car c'est toujours après l'événement qu'ils clament haut et fort qu'ils ont toujours eu raison. Ainsi, la présentation d'un Jésus tout-puissant et omniscient ne correspond pas à ce que disent les évangiles qui nous invitent à replacer Jésus dans la vérité de son humanité et donc reconnaître que Jésus a exercé ses facultés de connaissance pour l'avenir, comme tout homme. 2. L'avenir et l'imprévisibleL'avenir humain est histoire et il échappe à toute prévision absolue. Le rapport entre savoir et prévoir est une des grandes questions de la philosophie des sciences où on est aujourd'hui sorti du paradigme déterministe. L'avenir se présente sous le visage de l'inconnu et de l'imprévisible. Pour plusieurs raisons :
Pour ces raisons, il est impossible de décrire à l'avance ce qui adviendra. Cette incapacité ne doit pas entraîner une attitude de passivité selon laquelle il n'y aurait rien à faire, au contraire, il y a la réalisation d'un avenir qui viendra par manière de surprise, ce qui est une porte pour le mystère du salut. La grandeur de toute l'humanité est de considérer l'avenir en le sachant improbable. On ne prévoit pas, au sens littéral du terme : on ne voit pas d'avance l'avenir comme s'il était là. Aussi l'attitude face à l'avenir est-elle spécifique : c'est celle de la promesse où il y a confiance et risque. Une promesse est un engagement de sa vie - par exemple dans le mariage ou dans la profession religieuse. Qui ne sait que ce qui arrive n'est pas ce qui a été imaginé à 20 ans ? Il en va de même pendant toute la vie : qui parmi nous peut dire ce qu'il sera dans 10 ans ou même dans 2 ans ? Cette situation a été celle de Jésus. Jésus s'est situé face à l'avenir comme tout être humain. Si grande que soit son intelligence, elle n'a pas été à l'encontre des limites liées à la nature humaine. Jésus a agi selon les lumières et les obscurités qui caractérisent toute prévision humaine. Il le fit dans l'absolue confiance en Dieu son Père. Mais cela ne veut pas dire que Jésus n'avait pas de projet précis, ni qu'il ne bâtissait pas l'avenir de manière raisonnée et concertée avec intelligence, finesse et largeur de vue. 3. Le choix de Jésus dans la confianceAinsi, lorsque Jésus a choisi ses apôtres, on doit reconnaître qu'il l'a fait à cause de l'estime qu'il leur accordait. Il l'a fait comme tout responsable qui cherche des collaborateurs, des assistants ou des successeurs ; il les choisit en faisant confiance. C'est ce que Jésus a fait lorsqu'il a choisi les Douze ; il l'a fait en fonction de ce qu'il savait d'eux ; il leur faisait confiance - sans quoi il ne les aurait pas associés à sa mission - ceci vaut pour tous et donc aussi pour Judas. Cette confiance est liée à des personnalités différentes. La manière dont les disciples sont venus à Jésus est diverse. Jean nous donne des précisions en montrant comment les premiers disciples de Jean sont venus vers Jésus. Ils ont été envoyés par Jean qui avait une parole d'autorité. Jésus leur a dit "venez et voyez" ce qui montre que l'appel à être apôtre a été précédé d'un temps de vie commune et donc que leur réponse a été faite en connaissance de cause. Or si pour Pierre, Jacques et Jean, nous avons des précisions sur leur appel, pour Judas nous ne savons rien de particulier. Il en va de Judas comme des autres qui sont peu connus. Aussi on doit conjecturer que si Jésus l'a choisi, c'est pour les mêmes raisons que les autres et donc avec une marque d'estime et de confiance. Pourquoi insister sur ce point ? Parce qu'il en va de la notion même de salut comme nous devons maintenant l'exposer. B. La nature du salutPenser que Jésus savait tout d'avance sur la vie de ses apôtres, c'est méconnaître la vérité de l'humanité de Jésus. Le faire à propos de Judas, c'est fausser la relation entre Jésus et ses disciples et donc la nature du salut. 1. La manipulation et la cruautéSupposer que Jésus savait d'avance et avec certitude ce que Judas ferait et ce qu'il deviendrait, impliquerait de sa part une manière d'agir choquante, en contradiction avec l'enseignement donné par Jésus. Jésus aurait choisi Judas pour qu'il soit le traître. Il l'aurait choisi pour qu'il livre son maître. Il l'aurait utilisé et l'aurait ainsi mené à sa perte en lui faisant commettre le pire et en le conduisant au désespoir. Plus qu'une manipulation ce serait une extrême cruauté Cette situation se trouve dans le monde cynique où nous vivons : certains utilisent leur pouvoir de séduction pour mener à leur perte ceux qu'ils envoûtent ou fanatisent. Il est des actions où on utilise les autres à leur insu pour une action qui les dépasse et les mène soit au ridicule - ce qui est déjà grave - soit à leur perte, à leur déshonneur, voire à la mort. Cela se voit en politique, pour les agents secrets, à la guerre pour les soldats sacrifiés ou dans la maffia. Si Jésus avait choisi Judas en sachant qu'il le livrerait ; et pour avoir rendu Judas coupable du pire des méfaits, Jésus ne mériterait nulle confiance. Il y aurait une contradiction entre ce que Jésus promeut (l'amour) et ce qu'il aurait fait (mener un homme à sa perte). 2. Judas serait-il un héros ?Cette interprétation a une conséquence théologique importante, le héros du salut serait Judas lui-même. Si Jésus avait tout su d'avance et s'il avait utilisé Judas comme agent destiné à sa perte, Judas ne serait pas coupable. C'est dans ce sens que de nombreux romans modernes présentent Judas. Judas serait la victime d'un scénario dans lequel il serait entré à son insu. Il serait la figure emblématique de toutes les victimes d'un dieu méchant qui utiliserait les êtres humains pour réaliser son plan. Ce plan serait vicié par l'usage des moyens qui ne respecteraient en rien les acteurs de l'histoire. À l'encontre de ce scénario, il me paraît important de souligner que Jésus a associé Judas à son action, parce qu'il lui faisait confiance et qu'il l'estimait. Cela montre que le salut est dans le cadre de l'alliance où Dieu se fait le partenaire du peuple élu, puis de l'humanité, et cela par l'intermédiaire de personnes qu'il respecte. Les apôtres, Judas compris, en font partie. 3. Une preuve de confianceUne preuve de la confiance que Jésus avait accordée à Judas se voit dans le fait qu'il avait reçu la charge de la bourse commune. C'est là un poste de confiance. Lorsque nous lisons dans les récits de la Passion que le rapport de Judas à l'argent était fait de convoitise et de vol, il faut se souvenir que ce lien a été fait après les événements, quand la figure de Judas était devenue odieuse et qu'il fallait noircir le personnage par contraste avec les autres disciples - nous verrons le sens de ce rapport à l'argent à la fin de l'exposé plus en détail. Il importe de le souligner, car l'antisémitisme qui s'est nourri au Moyen-Âge du rapport des Juifs à l'argent - puisque le prêt à intérêt était interdit aux chrétiens et que des juifs avaient en charge les prêts et les transferts d'argent entre les royaumes et les Etats. La figure de Judas associée à l'argent a nourri cet antisémitisme. C'est un piège dans lequel l'interprétation que je donne permet de ne pas tomber. C. Le plan de DieuLa question du choix de Judas invite à s'interroger non seulement sur la dimension humaine de Jésus, mais au-delà de la reconnaissance que l'incarnation de falsifie pas l'humanité de Jésus, la question porte sur Dieu lui-même et sur son plan de salut. 1. La providence divineDans la perspective qui vient d'être écartée, Jésus aurait manipulé Judas. En accordant que Jésus ne l'a pas fait, on peut reporter la question sur son Père qui est la plénitude de la divinité. Dieu aurait choisi Judas - malgré la bonne volonté de Jésus - ceci pose la question du destin. Le mot "destin" renvoie à un enchaînement de faits qui s'impose de manière autoritaire et sans échappatoire possible. Le héros tragique cherche à faire le bien ; mais il est conduit, comme un aveugle, à faire le mal. Si on s'imagine que Dieu est un despote, connaissant d'avance et de manière infaillible ce qui adviendra, et agissant de sorte que tout se réalise ainsi, on croit en un dieu cruel, celui de la tragédie. Judas aurait été mené à faire le pire, par une volonté de Dieu qui avait besoin de lui pour qu'un mal soit accompli. Dans ce cas, Judas est le héros et son attitude mériterait, estime et respect ou, du moins, de la compassion. Or justement Jésus donne sa vie pour arracher cette idée du dieu cruel de l'imaginaire des hommes et, dans le Sermon sur la Montagne, il lutte contre ceux qui font référence à Dieu pour cautionner le pire. 2. L'accomplissement des EcrituresMalheureusement, l'interprétation d'une providence dominatrice est fort commune, parce qu'elle trouve des appuis, dans les récits de la Passion qui font référence aux Ecritures de manière constante. Ainsi nous lisons ces propos de Jésus : "Il est écrit : 'Je frapperai le pasteur et les brebis du troupeau seront dispersées'" (Mt 26, 30) et "Comment s'accompliraient les Ecritures d'après lesquelles il doit en être ainsi" (Mt 26, 54). Le rédacteur le souligne : "Tout cela advint pour que s'accomplissent les écrits des prophètes" (Mt 26, 56). De même Jean dit à propos des épisodes de la Passion : "Ainsi s'accomplirent les Ecritures..." (Jn 19, 24 ; 19, 28). Une lecture de ces textes peut donner à penser que Jésus serait entré dans une action dont le plan aurait été tracé à l'avance et se déroulerait de manière inflexible, suivant la volonté d'un être tout-puissant faisant agir les hommes à sa guise. Le déroulement du projet de Dieu se ferait selon une séquence dont les protagonistes ne pourraient s'échapper. C'est cette figure tragique d'un Dieu qui mène les hommes à un destin que Jésus a rejeté et qui, demeurant tapie au cur de l'homme non visité par la grâce, défigure le sens de la Passion. 3. La liberté et la responsabilité humaineL'ensemble des Ecritures montre que ce n'est pas le cas. En effet, Dieu se révèle comme celui qui ouvre un espace de liberté pour que l'homme agisse selon sa propre responsabilité. Ceci est lié à la théologie de la création où ce qui concerne l'homme se résume dans la phrase : "Dieu a laissé l'homme à son propre conseil" (Sir 15,14). Cette anthropologie fonde la théologie de la grâce qui ne détruit pas ce que Dieu a fait au commencement et qui ne saurait être abolie pour les récits de la Passion. Car la référence constante aux Ecritures dans les récits de la Passion n'a pas pour but d'inscrire les faits dans l'inéluctable déroulement d'un plan autoritaire ; elle a pour but de surmonter l'obstacle que représente la croix dont saint Paul dit : "Les Juifs exigent des miracles, les Grecs cherchent la sagesse ; nous, nous prêchons un messie crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils ; mais pour ceux qui sont appelés, tant juifs que grecs, elle est puissance et sagesse de Dieu" (1Co 1, 22-25). La répétition des citations a pour but de montrer que les événements de la passion et la mort sur la croix ne contredisent les paroles de la Bible. En montrant que la mort de Jésus accomplit la Loi, les Prophètes et les Psaumes, les évangiles surmontent l'incrédulité des apôtres. En montrant que la mort sur la croix a été voulue par Dieu, on montre que c'est un passage qui atteste son amour. C'est la preuve d'un amour de Dieu pour les hommes plus grand que celui auquel les hommes croyaient. La référence aux Ecritures a pour effet d'inscrire la Passion dans un ensemble plus vaste où elle prend sens. Cela ne cautionne en rien une théologie du Dieu cruel et manipulateur. Au terme de cette première partie nous pouvons répondre aux questions spécifiquement théologiques : Que savait Jésus en choisissant Judas ? Quel est le regard de Jésus sur l'avenir ? Quelle est la volonté de Dieu sur le déroulement des faits ? A la première question nous pouvons répondre : Jésus a choisi les Douze, les apôtres, parmi ses disciples, parce qu'il les estimait et leur faisait confiance pour être ses collaborateurs pour faire advenir le Règne de Dieu. Jésus n'ignore pas qu'ils sont faibles et fragiles - comme tout homme. À la deuxième question, nous pouvons répondre que Jésus a une vision humaine de l'avenir. Comme tout autre être humain, si intelligent qu'il soit, il en a une connaissance conjecturale. Ses actes créent des conditions nouvelles ; aussi, au fur et à mesure que le temps se déroule, il fait des choix nouveaux, toujours circonstanciés. Que ces choix soient enracinés dans un instant précis n'empêche pas que Jésus mène avec rigueur et ténacité un projet bien défini. Mais le dessein d'ensemble ne détermine pas les situations que Jésus rencontre et en fonction desquelles il décide pour le mieux. A la troisième question, nous pouvons répondre que Dieu, qui est confessé comme provident et prévoyant, parce qu'il n'est pas pris dans le cours du temps, n'est pas celui qui agit en utilisant les êtres humains comme des marionnettes. En faisant alliance avec l'humanité dans le Christ, Jésus fonde le salut où les partenaires sont libres, d'autant plus libres qu'ils s'engagent dans l'alliance. 1 On fait grand cas aujourd'hui d'un « évangile de Juda ». Ce texte gnostique a été retrouvé avec d'autres à Nag Hamadi en Egypte. Le texte était connu par des citations. La publication du manuscrit (annoncée pour avril 2006) permettra d'en savoir plus. Le manuscrit a connu une histoire mouvementée. Mais comme le manuscrit remonte au sixième siècle, et l'original ne pouvant pas être antérieur au troisième, on ne peut le considérer comme une référence sûre pour une étude historique. Nous nous contenterons donc des textes des évangiles. Pour une étude scientifique de ces textes, il faut se reporter à Raymond E. Brown, La Mort du Messie. Encyclopédie de la passion du Christ : de Gethsémani au tombeau, trad. fr. Paris édit. du Cerf, 2005, 1696 pages. Ceci n'empêche que le manuscrit donne une connaissance de la théologie des cercles gnostiques ; Le texte pose des questions sur le rôle de Judas ; Elles sont ici étudiées pour elles-mêmes. On doit aussi rendre hommage au travail des scientifiques qui ont reconstitué et édité le texte qui a beaucoup souffert. |