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Luc DEVILLERS, op La fête de l'Envoyé La section
johannique de la fête des Tentes (Jean 7,1-10,21) Extrait présenté : Introduction de l'ouvrage |
2. Le quatrième évangile et les fêtes juivesMais le quatrième évangile se caractérise aussi par d'autres éléments. Parmi eux, nous noterons l'intérêt original qu'il manifeste pour les fêtes juives. Observé depuis longtemps4, ce fait a intrigué les exégètes, au point que certains ont voulu fonder sur ses annotations liturgiques toute la structure de l'évangile. Nous allons en donner quelques exemples. 2.1. Approches liturgiques du quatrième évangile2.1.1. L'hypothèse de GuildingPour Aileen Guilding, c'est le lectionnaire synagogal utilisé en Palestine qui aurait inspiré l'enchaînement des séquences johanniques. L'évangile serait « un commentaire chrétien des lectures liturgiques de l'Ancien Testament, selon leur arrangement en cycle triennal pour l'usage synagogal5 ». Il jouerait à la fois sur le temps historique et sur le temps liturgique, celui du lectionnaire synagogal. Son plan de base serait en trois grandes parties : Jn 1,19-4,54, ou la manifestation du Messie au monde ; Jn 6.5.7-12, ou la manifestation du Messie aux Juifs ; Jn 13-20, ou la manifestation du Messie à l'Église, auxquelles s'ajouteraient le prologue (Jn 1,1-18) et l'épilogue constitué par le dernier chapitre (Jn 21,1-25). Mais la démonstration de Guilding n'a pas convaincu tout le monde, tant s'en faut. On a fait remarquer que l'existence d'un cycle triennal n'est pas assurée avant le iie siècle de notre ère6. D'autres faiblesses ont été relevées dans le rapport établi par Guilding entre le calendrier juif et le plan de Jean7. La part faite à la liturgie juive par le quatrième évangile mérite certainement d'être soulignée, mais sans excès. De fait, plusieurs fêtes de l'année liturgique y font défaut. On notera en particulier l'absence de la Pentecôte, qui est pourtant l'une des trois grandes fêtes de pèlerinage. À l'inverse, une des fêtes signalées par l'évangéliste ne porte pas de nom (Jn 5,1) : son anonymat a stimulé la sagacité de plusieurs auteurs qui ont prétendu en résoudre l'énigme, mais sans avoir abouti à un résultat convaincant et reconnu8. Avec Mlakuzhyil, nous croyons que c'est donner trop de poids à l'indice liturgique que d'en faire le principe organisateur de l'ensemble du texte johannique. D'autre part, la proposition de Guilding repose en partie sur l'hypothèse de l'interversion des ch. 5 et 6. Bien que cette solution ait été proposée depuis assez longtemps, et qu'un Lagrange s'y soit pour une part rallié9, elle n'est corroborée par aucun document ancien. Certes, l'argument du silence, en l'occurrence l'absence de témoins, ne suffit pas à prouver la vacuité de l'hypothèse. Mais celle-ci paraît trop commode pour devoir être retenue. Dès lors, une partie de la démonstration de Guilding ne tient plus. 2.1.2. La lecture de BowmanL'intérêt de Bowman s'est concentré sur le rapport que le quatrième évangile entretiendrait avec le livre d'Esther : nous reviendrons sur ce point dans le cours de notre étude10. Selon cet auteur, Jean ne ferait pas de la liturgie juive une clé d'accès à la structure de son évangile, mais il s'en inspirerait sur le plan thématique11. En quelque sorte, Bowman voudrait voir dans l'évangile de Jean une version christianisée du livre d'Esther, superposée à un canevas de Haggada pascale12. Cette thèse fort étrange recèle des intuitions bien intéressantes, et parfois justes : mais elles sont, là aussi, poussées à l'excès. L'ensemble en est donc rendu improbable. 2.1.3. La proposition de GoulderParmi les nombreuses structures analysées par Mlakuzhyil, nous signalerons aussi la curieuse hypothèse de Goulder13. D'après cet auteur, ce n'est pas la liturgie juive du temps de Jésus, mais celle de la communauté johannique primitive qui aurait influencé le plan de l'évangile. Celui-ci suivrait de près le déroulement d'un lectionnaire chrétien consacré aux temps de Carême et de Pâques. L'argumentation de Goulder repose sur un lectionnaire grec datant des années 900. Or, rien ne prouve que son agencement remonte à une tradition très ancienne. Mlakuzhyil a sévèrement critiqué cette thèse hasardeuse14. 2.1.4. Les interprétations de BoismardEnfin, the last but not the least, Boismard a lui aussi proposé
une structure qui prenne en compte les données liturgiques :
il en a même donné deux versions sensiblement différentes.
Selon sa première approche, l'évangile de Jean serait
marqué par le chiffre 7, « symbole de perfection
pour les Anciens ». Pour Jean, ce serait le chiffre du Messie,
son « sceau ». C'est pourquoi l'évangile
comprendrait sept discours, sept miracles, sept formules en En outre, ces sept périodes seraient comparables aux sept jours de la création de Gn 1. Ce plan décrirait donc « l'uvre du Messie comme une nouvelle création, reprenant et recommençant la création première15 ». Jésus est aussi le nouveau Moïse, médiateur de la nouvelle alliance annoncée par Jr 31,31. Le prologue (Jn 1,1-18) et l'épilogue (Jn 21,1-25) n'interfèrent pas dans la structure de l'évangile. Mais plusieurs des semaines repérées ou supposées par Boismard n'ont guère de fondement dans le texte (Jn 2-4), et certains regroupements étonnent (Jn 5-6 ; Jn 10-11, alors que l'on retrouve Lazare et ses surs jusqu'en Jn 12,19). Cette première ébauche de structure n'est donc pas pleinement recevable. Par la suite Boismard modifiera sensiblement sa proposition de structure16.
Celle-ci est alors fondée sur les fêtes juives, au nombre
de six, ce qui souligne leur imperfection : trois Pâques
(Jn 2,13 ; 6,4 ; 11,55-56) ; une fête anonyme,
interprétée comme une Pentecôte (Jn 5,1) ;
une fête des Tentes (Jn 7,2) et une de la Dédicace
(Jn 10,22). À l'exception de l'identification de la Pentecôte
en Jn 5,1, ces indications sont tout à fait incontestables.
La dernière pâque juive coïncide avec la pâque
de Jésus, qui désormais remplace toutes les fêtes
juives. Boismard en voit une preuve dans le fait que cette dernière
pâque est mentionnée sept fois. Nous lui objecterons
cependant que « Easter » n'est pas « Passover »,
et que les sept mentions de la pâque ne sont pas homogènes,
puisque le terme D'autre part, Jean insérerait la vie de Jésus dans un cadre de huit semaines : un cadre dont Boismard n'ignore certes pas le caractère approximatif. En outre, dans son nouveau plan il n'y a plus que six signes durant la vie publique : la marche sur la mer a perdu le statut de signe qui lui avait été précédemment attribué. Le septième signe, le signe parfait, sera la résurrection de Jésus par lui-même, selon sa parole (Jn 2,18-22 [« signe »] ;10,17-18). Cette interprétation du texte de Jean en fonction de sept signes se lisait déjà chez Wead : mais celui-ci savait bien que seuls cinq événements sont appelés signe dans l'évangile17. Mlakuzhyil a reproché à Boismard de vouloir ajuster le texte à sa théorie18. 2.2. Réflexions critiquesQue tirer de ces constatations ? Sans nier la pertinence du filon liturgique pour une bonne compréhension du quatrième évangile, nous estimons qu'il faut en user avec prudence. Les divers essais rapidement présentés ci-dessus ont révélé trop de faiblesses et d'approximations pour pouvoir être adoptés. En définitive il faut convenir que l'évangile ne peut être lu intégralement à la (seule) lumière des données liturgiques19. Mais cela ne signifie nullement que celles-ci soient dépourvues de signification, et qu'on puisse s'abstenir d'y prêter attention. Il convient simplement de les lire correctement, sans vouloir les asservir à un plan préconçu. Jean mentionne trois pâques, et c'est à la veille de la dernière que Jésus est condamné et exécuté. Il est donc tout à fait justifié de chercher à comprendre comment ces références pascales éclairent l'enseignement de ces pages importantes : l'expulsion des vendeurs du temple et, sans doute aussi, l'épisode de Nicodème20 ; la multiplication des pains, la marche sur la mer et l'homélie sur le pain de Vie ; les adieux de Jésus à ses disciples et sa mort sur la croix. Mais la fête du ch. 5 est anonyme dans l'état final du texte : cela nous invite à ne pas interpréter l'épisode et le discours qui suit en fonction d'un contexte festif déterminé. En revanche, la mention de la fête des Tentes en Jn 7,2,
unique exemple dans tout le NT, ne saurait être due au hasard.
L'importance de cette fête est grande, puisqu'avec la Pâque
et la Pentecôte elle constitue l'un des piliers de l'année
liturgique juive. À l'époque de Jésus encore, elle
impliquait un pèlerinage au temple de Jérusalem :
le quatrième évangile, rédigé après
la ruine du temple, garde la trace d'une « montée »
de Jésus à Jérusalem à l'occasion de cette
fête21. Un autre détail
du texte évangélique prouve son importance : mentionnée
une seule fois par son nom grec En outre, l'évangile mentionne de façon exceptionnelle le « milieu de la fête » (Jn 7,14) et sa fin, « le dernier jour, le grand » (Jn 7,37). Aucune autre fête ne bénéficie chez Jean d'une telle attention23. Or, le ch. 7 est marqué par des controverses entre Jésus et les Ioudaioi (« Juifs » ?), dont le motif est lié à la question messianique. Il paraît donc légitime de vérifier s'il n'y a pas un rapport entre le contexte liturgique, la christologie et la question des Ioudaioi 24. Plus encore : il est nécessaire de le faire. Tel est le but de cette étude. 4 Voir encore, récemment, M. Pesce, « Il Vangelo », p. 55. 5 « [A] Christian commentary on the Old Testament lectionary readings as they were arranged for the synagogue in a three-year cycle » (A. Guilding, The Fourth Gospel and Jewish Worship, p. 3). 6 Si l'ouvrage de Guilding est « important » et mérite une « lecture soigneuse », il est cependant « impossible » de faire remonter l'existence d'un tel cycle de lectures au ive ou au ve siècle avant notre ère, car il est « difficile de déterminer les modalités de la lecture publique avant la ruine du Temple » (C. Perrot, La lecture de la Bible, p. 28 et n. 27 ; p. 287). 7 G.M. Mlakuzhyil, The Christocentric Literary Structure, pp. 22-23. 8 Plusieurs auteurs veulent justement faire de cette fête anonyme de Jn 5,1 une Pentecôte : en particulier M.-É. Boismard & A. Lamouille, L'Évangile de Jean, pp. 38.160-161, et, récemment encore, M. Pesce, « Il Vangelo », p. 55. Mais cette solution n'a aucun fondement sérieux et doit être rejetée. Pour Vouga, qui admet l'interversion accidentelle des ch. 5 et 6, la fête de Jn 5,1 « n'est autre que la seconde Pâque annoncée en 6/4 », mais cette identification « dépend largement de l'option critique prise pour l'ensemble des chap. 5-7 » (F. Vouga, Le cadre historique, p. 53, et n. 64). Pour nous, le cadre primitif de l'épisode de Jn 5,1-9a aurait été la fête des Tentes de Jn 7 avec la piscine de Siloé (cf. Jn 9) ; le récit aurait été déplacé lors de l'insertion des ch. 6 et 9 (cf. L. Devillers, « Une piscine »). 9 Cf. M.-J. Lagrange, Évangile selon S. Jean, p. cxx, et p. 160, n. 1. 10 Cf. infra, ch. VI, § 4.3.4. 11 « The interest in the feasts shown by the Fourth Gospel, and not merely in the feasts themselves but in relation to the divine acts of power and deliverance which they proclaim, shows the liturgical context in which its writer set the gospel and through which he reveals it » (J. Bowman, The Fourth Gospel and the Jews, p. 33). 12 J. Bowman, op. cit., p. 279. 13 M.D. Goulder, « The Liturgical Origin ». 14 G.M. Mlakuzhyil, The Christocentric Literary Structure, pp. 23-25. 15 M.-É. Boismard, « L'évangile à quatre dimensions », p. 104. 16 M.-É. Boismard & A. Lamouille, L'Évangile de Jean, pp. 38-39. Interprétation similaire chez R. Puigdollers, « Notas sobre la estructura del cuarto evangelio », NatGrac 19 (1972), pp. 123-151 (signalé par G.M. Mlakuzhyil, The Christocentric Literary Structure, pp. 35-37). Nous n'avons pu consulter cette étude. 17 Pour Wead comme pour Boismard,
et plusieurs autres, « seven signs are found in the Gospel » :
les deux signes de Cana (Jn 2,1-11 ; 4,46-54), qui aboutissent
à la foi ; deux événements qui produisent
un refus de croire (Jn 5,1-9 ; 6,5-13) ; deux actes dont
le résultat diffère selon les personnes (Jn 9,1-7 ;
11,1-50) ; enfin, le signe par excellence, la résurrection
de Jésus (D.W. Wead, The Literary Devices, p. 24.
Voir aussi pp. 28.29). Mais, chez Jean, cinq événements
seulement sont appelés « signe » : Jn 2,1-11
(2,11) ; 4,46-54 (4,54) ; 6,5-13 (6,14) ; 9,1-7 (9,16) ;
11,38-44 (11,47 ; 12,18). À notre avis, Wead ne prête
pas suffisamment attention à la distinction entre signes
et
uvres : « While the healing [Jn 5,1-9] is not
called 18 G.M. Mlakuzhyil, The Christocentric Literary Structure, p. 34, n. 59. 19 Il est exagéré de dire que l'évangile de Jean suit une « am jüdischen Festkalender orientierten Chronologie » (C. Cebulj, Ich bin es, p. 160). 20 Selon une proposition ingénieuse et stimulante de J.-M. Auwers, « La nuit de Nicodème », pp. 481-482.486, qui reprend une idée de J.-P. Charlier (_) à propos de l'atmosphère pascale de l'entretien de Jésus avec le maître d'Israël (Jn 2,23 ; 3,2). 22 Cf. M.-É. Boismard, « Lectio brevior, potior », pp. 162.165 ; Critique textuelle ou critique littéraire ?, pp. 77-79.102. 23 Pas même la dernière pâque, pourtant dotée elle aussi d'un bon statut : l'évangéliste la mentionne sept fois (chiffre symbolique), en évoque la veille (Jn 19,14) et le jour qu'il appelle lui aussi grand jour (Jn 19,31). Les données relatives à cette pâque et celles de la fête des Tentes méritent donc d'être rapprochées. Cependant, les sept mentions de la dernière pâque ne sont pas homogènes, et il n'est pas question de son « milieu » : l'importance accordée à la fête des Tentes n'en est que mieux soulignée. 24 « Le calendrier des fêtes juives semble structurer cette confrontation » (F. Vouga, Le cadre historique, p. 53). Cependant, « c'est encore et toujours du point de vue chrétien que Jn décrit le désaccord [entre Jésus et ses contradicteurs], et c'est dans la christologie qu'il en voit la cause » (p. 71). version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2003 - tous droits réservés biblio.domuni.org |