|
Luc DEVILLERS, op La fête de l'Envoyé La section
johannique de la fête des Tentes (Jean 7,1-10,21) Extrait présenté : Introduction de l'ouvrage |
3. Notre hypothèse3.1. La section johannique de la fête des TentesNotre hypothèse est que, dans leur état final25, les ch. 7-10 constituent une section ayant sa propre structure, et dominée par l'insertion du propos christologique dans le cadre privilégié de la fête des Tentes. En outre, c'est dans cette section que le conflit entre Jésus et les Ioudaioi se radicalise26. Nous avons vu que le ch. 7 reçoit des mentions de la fête une certaine cohésion. C'est si vrai que Rochais y voit « une construction littéraire dramatique, à la manière d'un scénario27 ». Mais le ch. 8 s'enchaîne sans grande difficulté sur lui, si bien que des auteurs considèrent que tous deux forment ensemble une véritable unité28. Nous pensons cependant qu'il faut étendre la section au ch. 9, car il développe la thématique de la lumière de Jn 8,12 et mentionne la piscine de Siloé, dont on connaît le rôle pendant la fête des Tentes29. Enfin, la première moitié du ch. 10, jusqu'au v. 21 inclus, doit aussi être située dans ce contexte, car rien n'indique que l'on change de lieu, de temps et d'auditoire en passant d'un chapitre à l'autre30. Nous lisons donc Jn 10,1 comme la suite de Jn 9,41, et situons en Jn 10,21 la fin de la section de la fête des Tentes31. Cela dit, la deuxième partie du ch. 10 peut se rattacher aussi à ce cadre liturgique32, quoique d'une façon différente car Jn 10,22 mentionne une nouvelle fête (la Dédicace). Si nous estimions que l'évangile était entièrement bâti sur un plan liturgique, dont les articulations seraient marquées par les différentes fêtes, nous devrions conclure que ce verset ouvre une nouvelle séquence. Mais plusieurs éléments nous retiennent d'abonder en ce sens. Tout d'abord, en Jn 10,22-39 la thématique christologique réapparaît sous une forme que les ch. 7-8 avaient déjà déployée33. La même confrontation violente entre Jésus et les Ioudaioi apparaît ici et là, puisque les deux ensembles contiennent une tentative de lapidation fondée sur les mêmes raisons de blasphème34. En outre, la thématique du berger et des brebis, ouverte en Jn 10,1, est poursuivie au-delà de Jn 10,22 (vv. 26-28). Enfin, deux indices spécifiques méritent d'être pris en compte : la différence entre l'annonce de la fête des Tentes et celle de la Dédicace, très favorable à la première35, et le fait que la Dédicace était une sorte de double hivernal de la fête d'automne36. En revanche, les derniers versets du chapitre (Jn 10,40-42) indiquent un important changement de lieu, qui suppose un certain délai. Ils jouent donc un rôle de charnière entre deux grandes sections. L'homogénéité des ch. 7-10, auxquels on a attribué un caractère « dramatique »37, est dû à leur ancrage liturgique. Mais elle tient aussi au fait qu'ils constituent l'un des sommets de la christologie johannique38. On ne s'étonnera pas non plus d'y repérer un moment décisif du débat qui oppose, au fil de l'évangile, Jésus et les Ioudaioi 39. Il y a donc tout lieu de penser que le cadre liturgique de la fête des Tentes a été consciemment choisi par l'évangéliste pour mettre en valeur son message christologique. 3.2. Un domaine peu exploitéIl y a plus de vingt ans déjà que nous lisons de manière attentive et passionnée l'évangile de Jean. La mention de la fête des Tentes au début du ch. 7 fait partie des détails qui nous intriguent depuis toujours : aussi notre intérêt pour la section qu'elle ouvre est-il ancien. Or, force est de constater le double oubli dans lequel était tombée cette fête. Des trois fêtes juives de pèlerinage, la fête des Tentes est la seule à ne pas avoir été explicitement remployée dans le christianisme. Cette mise à l'écart se double d'une large indifférence à son histoire. En effet, contrairement à ce qui s'est passé pour la Pâque ou la Pentecôte, qui bénéficient depuis longtemps de sérieuses monographies, il a fallu attendre ces dernières années pour que la fête des Tentes fasse l'objet d'études fouillées. D'autre part, peu avant le moment où nous avons ouvert ce chantier, Michel Gourgues consacrait un status quæstionis aux cinquante dernières années d'études johanniques. Il achevait sa présentation en se demandant quelles étaient les sections de l'évangile les plus prisées des exégètes, et quelles étaient les moins bien traitées. Sa conclusion était tout à fait inattendue :
Le constat établi par Gourgues est déjà quelque peu dépassé. Le ch. 9 a depuis lors fait l'objet de nouvelles études, qui lui sont exclusivement ou largement consacrées41. Cependant, l'affirmation de cet auteur n'a guère perdu de sa pertinence. De la surprise devant un tel déficit d'exégèse, nous sommes donc passé à l'envie d'aller voir de plus près ce que recélaient ces chapitres, et quels liens l'évangéliste établissait entre ce cadre liturgique unique et son discours christologique. 3.3. MéthodologieÀ l'aide d'une triple enquête, sur le cadre liturgique, les Ioudaioi et la christologie, nous proposons une sorte de commentaire de la section « de la fête des Tentes ». Les ch. 7-10 n'ont certainement pas été rédigés en une seule fois, et l'histoire de leur rédaction paraît extrêmement difficile. Cependant, nous ne mènerons pas d'enquête diachronique systématique. Nous ferons simplement quelques sondages sur des points précis, en recueillant les opinions des exégètes qui s'y sont intéressés, et en tentant d'en évaluer la pertinence. Nous croyons à l'importance de la démarche historico-critique, mais nous nous y livrerons en prenant en compte les questions d'enracinement historico-culturel, plutôt qu'en proposant une reconstitution hypothétique de couches primitives. Ce que nous voulons, c'est comprendre le texte dans son état final42. Comprendre la signification de l'unique mention de la fête des Tentes dans cet état final. Pour atteindre cet objectif, nous prenons les méthodes comme des instruments dont il convient d'user sans en devenir l'esclave, et surtout sans vouloir plier le texte biblique à leurs présupposés. Entre les deux méthodes diachronique et synchronique, nous optons pour une démarche intermédiaire, éclectique, qui met à profit ce qu'il y a de bon dans l'une et l'autre méthode43. Notre étude est un travail d'exégèse du Nouveau Testament. L'exégèse de l'Ancien Testament, l'histoire ancienne et l'archéologie ne sont pas notre domaine habituel. Cependant, nous croyons à la fécondation mutuelle des diverses disciplines. Le P. Lagrange, fondateur de l'École biblique de Jérusalem, parlait de « l'union du document et du monument », et il y voyait « la plus féconde des méthodes »44. Cette formule est certes datée et discutable : nous savons mieux aujourd'hui combien les textes doivent être pris pour eux-mêmes, et non d'abord comme la relation plus ou moins fidèle de faits historiques. Cependant leur exégèse ne peut faire abstraction des données historiques, vérifiables grâce à l'étude d'autres documents et des données archéologiques. Dans la mesure de nos moyens, nous avons choisi d'entrer à notre tour dans cette démarche interdisciplinaire, en manière d'hommage au fondateur de l'École biblique. La plongée dans la section johannique de la fête des Tentes est donc retardée par la présentation, assez étendue, de dossiers préliminaires. L'un traitera de la fête des Tentes et l'autre des rapports complexes entre Jean et le monde juif (question des Ioudaioi, de l'expulsion de la Synagogue, etc.). Cela nous conduira inévitablement à formuler certaines reprises. Nous espérons les avoir réduites au minimum suffisant pour établir le lien entre les divers dossiers. Le lecteur impatient de lire du neuf (?) sur le quatrième évangile aura toujours la possibilité de sauter les deux premières parties, et d'aborder directement l'étude de la section. Mais nous pensons qu'il sera tenté de revenir sur ses pas, car les deux premières parties donnent à l'étude de la section quelques éclairages originaux et précieux. Nous citerons souvent la Bible, les auteurs anciens et les modernes. Cette manière de procéder vise à souligner combien l'exégète ne saurait travailler en vase clos, et apporter à lui tout seul la vérité sur un texte. Au cours de nos années d'étude et de recherche, nous avons été frappé par l'absence de contacts entre des auteurs ayant chacun apporté du nouveau sur telle ou telle question. Notre étude se propose d'abord de recueillir l'héritage de nos prédécesseurs, dans les divers domaines traités, puis de lui apporter un supplément tiré de nos propres observations. Étant donné la masse énorme de littérature sur la Bible, et en particulier sur l'évangile de Jean, on ne peut rêver d'offrir du « radicalement neuf » sur un sujet quelconque. Mais, pour qui accepte de s'y soumettre, le dialogue critique entre les auteurs et leurs hypothèses se révèle souvent très fécond. C'est ainsi que nous avons bâti, au fur et à mesure, la présente étude. Nous donnons parfois, dans les notes de bas de page ou sous forme d'excursus, les résultats d'enquêtes de vocabulaire. Même dans les cas où nous avons profité de travaux antérieurs sur la question, nous avons toujours revérifié les données, car c'est la seule façon de savoir de quoi l'on parle. De même, les informations reçues du Thesaurus Linguae Graecae (TLG, version informatique) ont été revérifiées à partir des éditions manuelles classiques (Loeb et Belles Lettres), auxquelles nous renvoyons le lecteur désireux de vérifier par lui-même. Pour les auteurs modernes, nous avons privilégié les monographies et les articles ponctuels plutôt que les commentaires classiques, sans pour autant négliger ceux-ci45. Signalons encore que nous parlons indistinctement de Jean ou de l'évangéliste, pour désigner l'ensemble des auteurs du processus rédactionnel du livre. 25 Final et non actuel ou canonique, car nous excluons de notre enquête la péricope non johannique de la femme adultère (Jn 7,53-8,11). Jn 8,12 suit immédiatement Jn 7,52. 26 « This episode [= Jn 7-8] ends with the "Jews" taking up stones to throw at Jesus (8:59). A new peak of hostility has been reached » (R.A. Culpepper, « The Gospel [...] as a Threat », pp. 30-31). 27 C'est le titre de son article (G. Rochais, « Jean 7 »). 28 « The affirmation
of Jesus at v. 58 ( 29 La présence en Jn 9 des thèmes de la lumière et de l'eau justifie l'insertion de ce récit dans le cadre de la fête des Tentes (M. Asiedu-Peprah, Johannine Sabbath Conflicts, p.46 ; R. Metzner, Das Verständnis der Sünde, p. 110). 30 La formule avec double Amen (Jn 10,1) marque un nouveau stade dans un discours ou un dialogue déjà amorcé. 31 Cf. M. Asiedu-Peprah, op. cit., p. 117 ; C.G. Lingad, Jr., The Problems of Jewish Christians, p. 15. Metzner précise : « Zeitlich ist das gesamte Ereignis von 7,37-10,21 auf den letzten Tag des Laubhüttenfestes datiert » (R. Metzner, op. cit., p. 68). 32 Cf. I. de La Potterie, « Le Bon Pasteur », pp. 934-936, qui propose le plan suivant : Introduction (Jn 7,1-13) ; A. Le milieu de la fête (Jn 7,14-36) ; B. Le dernier jour, le grand jour, de la fête (Jn 7,37-10,21) ; C. La fête de la Dédicace (Jn 10,22-39) ; Conclusion (Jn 10,40-42) (p. 935). Le découpage d'une grande section (Jn 7-10) a toujours ses adeptes : M. Hasitschka, « Befreiung von Sünde », p. 101, n. 23 ; F.J. Moloney, The Gospel of John, pp. 232.239. 33 « [P]our Jean, [Jn 10,22-42] formait thématiquement un tout avec la section des Tabernacles » (I. de La Potterie, art. cit., p. 935). 34 Comparer Jn 8,59 et 10,31-33. Le terme blasphème ne se lit qu'en Jn 10,33. 37 L. Schenke, « Joh 7-10: Eine dramatische Szene ». Frey juge excessive cette interprétation « dramatique » (J. Frey, Die johanneische Eschatologie, p. 325. Voir aussi les pp. 315-320), et préfère « dieses Evangelium primär als einen dramatisch gestalteten narrativen Text zu verstehen » (p. 326). Malgré quelques traits dramatiques, l'épisode de l'aveugle-né (Jn 9) est plutôt un récit (M. Rein, Die Heilung, pp. 185-189). 38 Cette section entretient sur ce plan quelques rapports avec le ch. 5 : cela pourrait s'expliquer par l'appartenance, à un stade plus ancien, du proto-Jn 5 à la section de la fête des Tentes. Cf. L. Devillers, « Une piscine ». 39 Le « ton polémique » des ch. 5-10 ne s'explique que sur l'arrière-fond du débat entre Juifs et chrétiens (J. Ashton, Understanding, p. 150). Les ch. 7-10 sont parcourus par une « Spannungslinie » (M. Labahn, Jesus als Lebensspender, p. 305). 40 M. Gourgues, « Cinquante ans de recherche johannique », p. 289. 41 Mentionnons ici la thèse de Matthias Rein, Die Heilung des Blindgeborenen. Nous signalerons d'autres ouvrages lors de notre étude de Jn 9. 42 « Le commentaire doit expliquer le texte final, quelle qu'ait été sa préhistoire » (R.E. Brown, La communauté, p. 84, n. 141) ; « The texts of the Gospel as it lies before us, as the product of the final redactor, the evangelist, deserves our primary attention » (M.J.J. Menken, « The Christology », p. 319). 43 « Die Komplexität des Gegenstandes rechtfertigt die Pluralität der Annäherungs-versuche und von daher einen praktischen Synkretismus [...] Der innere Zusammenhang wird nicht durch die verschiedenen methodischen Ansätze hergestellt, sondern zunächst durch den Bezug auf denselben Text. Sicherlich sind sie nicht immer komplementär - das kommt von der Verschiedenheit der Fragestellung und der Arbeitsform -, aber sie ergänzen sich im Blick auf den Text und tragen der Komplexität des Gegenstandes Rechenschaft » (H. E. Lona, Abraham, p. 453). 44 M.-J. Lagrange, Au service de la Bible, p. 36. 45 La récente publication de T. Nicklas, Ablösung und Verstrickung, nous est parvenue trop tard pour que nous puissions l'honorer comme il convient. Nous y ferons à l'occasion référence, pour des points de détail plus que pour une discussion de fond (rapide présentation de la thèse à la fin du ch. V, § 2.2.4). version 1.0 - © Copyrights DOMUNI 2003 - tous droits réservés biblio.domuni.org |