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Luc DEVILLERS, op

La fête de l'Envoyé

La section johannique de la fête des Tentes (Jean 7,1-10,21)
et la christologie

Extrait présenté : Introduction de l'ouvrage
Études bibliques, nouvelle série 49, Gabalda, 2002, pp 9-25


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5. Plan de l'étude

Comme nous l'avons annoncé, notre étude du texte johannique sera précédée de deux parties. La première est consacrée à l'histoire et la théologie de la fête des Tentes. Plusieurs travaux récents ont apporté à ce sujet les éléments de synthèse qui lui faisaient défaut jusqu'ici (seules quelques rares chapitres ou études traitaient de la fête). Nous avons opté pour une présentation combinée des résultats de ces travaux, en y ajoutant à l'occasion telle information plus ancienne ou telle observation personnelle. En outre, étant donné qu'un des rites de la fête consiste en une libation d'eau puisée au bassin de Siloé, et que la section johannique de la fête comprend l'épisode de l'aveugle-né, envoyé par Jésus à Siloé pour s'y laver (Jn 9,7.11), nous avons consacré un deuxième chapitre à la source de Jérusalem, désignée dans les textes sous deux noms : Gihôn et Siloé. Nous nous sommes intéressé à la présence de deux Gihôn dans la Bible, celui de l'Éden (Gn 2,13) et celui de Jérusalem (1 R 1,33-45 ; 2 Ch 32,30 ; 33,14), et au lien symbolique qu'il pourrait y avoir entre eux. Nous avons enfin étudié la réputation des eaux de Siloé, en débordant même largement le cadre de l'époque biblique, car le recours à ces eaux pendant la fête et pour la guérison de l'aveugle-né nous invitaient à souligner cette dimension peu banale.

La deuxième partie que nous ouvrirons avant d'aborder la section johannique concerne le contexte juif de l'évangile. Le terme  , habituellement traduit par « Juifs », est utilisé par Jean avec une fréquence surprenante. Dans beaucoup de cas ces Ioudaioi sont en conflit ouvert avec Jésus, et l'évangéliste souligne leur intention hostile, voire meurtrière, à son égard. En outre, même si ces Ioudaioi interviennent tout au long de l'évangile, il n'est pas exagéré de dire que la section de la fête des Tentes constitue le lieu majeur de leur intervention avant la Passion. C'est la raison pour laquelle il nous a semblé indispensable, avant d'aborder le texte johannique pour lui-même, de consacrer une partie de notre recherche à la question des relations entre Jean et le contexte juif. Nous affronterons tout d'abord l'accusation d'antijudaïsme lancée si souvent contre l'évangile, ainsi que sa variante extrême qui voit en lui un cas exemplaire d'antisémitisme. Puis nous tenterons de préciser les relations entre l'évangile de Jean (le terme ) et l'épisode rabbinique de Yavné. Enfin, nous consacrerons deux chapitres à l'identification des Ioudaioi johanniques. L'un prend la forme d'un vaste status quaestionis, portant sur un siècle de littérature spécialisée. Dans l'autre, nous donnerons notre propre réponse à l'énigme des Ioudaioi, en insistant sur deux expressions souvent considérées comme typiquement johanniques : « la fête des Ioudaioi » et « par peur des Ioudaioi ».

Aux yeux de certains lecteurs, ces pages auront probablement une allure apologétique. Nous sommes disposé à accepter que l'on qualifie ainsi une partie de notre démarche. Jean est souvent accusé d'être le père de l'antijudaïsme chrétien, voire de l'antisémitisme. Pour le dénoncer, on cite parfois une parole de Jésus : « on reconnaît un arbre à ses fruits » (Mt 12,33). Jean n'est plus là pour se défendre : à ses commentateurs de le faire en son nom. Sans nous conduire à nier les points qui font difficulté, notre « défense et illustration » est nourrie de la conviction que l'on ne peut réduire l'évangile de Jean à un pamphlet antijuif. Malgré le logion cité plus haut, les réalités humaines sont souvent un mélange de bon et de moins bon, voire de mauvais. En tout cas, l'objectif de l'évangile de Jean n'a rien à voir avec les dérives antijuives qui ont pu se réclamer de lui. Son plus beau fruit, c'est sa beauté et sa valeur spirituelle, qui ont nourri des siècles durant la foi et la charité de tant de croyants. Notre démarche vise donc à éclairer ce texte du passé par son contexte, afin d'en tirer des fruits capables de nourrir aujourd'hui encore la vie des croyants et des hommes de bonne volonté (cf. Jn 15,8).

Notre troisième et dernière partie nous permettra d'aborder le texte de l'évangile, sous la forme d'un commentaire suivi. Nous consacrerons un chapitre à chacune des longues séquences qui composent la section : cela correspond, grosso modo, au découpage traditionnel des chapitres (Jn 7 ; Jn 8,12-59 ; Jn 9 ; Jn 10,1-21 [+ 22-39]). Cependant, l'appel solennel lancé par Jésus au dernier jour de la fête (Jn 7,37-39) fera l'objet d'un chapitre spécifique, et le chapitre sur l'aveugle-né (Jn 9) sera suivi d'un autre sur la formule étymologique de Jn 9,7 et son parallèle de l'opuscule Vitae prophetarum. La conclusion rassemblera les données recueillies au fil des pages, et tentera une brève synthèse sur le sujet.

Il y a trente ans, J. Le Moyne justifiait l'enquête qu'il publiait sur les Sadducéens par ces mots :

« pourquoi une thèse sur les Sadducéens ? Il nous a semblé qu'il serait utile, pour les biblistes, d'avoir facilement sous la main, d'une manière aussi complète que possible, l'ensemble des données, qui, de près ou de loin, peuvent nous éclairer sur les Sadducéens50. »

Nous nous reconnaissons bien dans un tel propos. L'intention qui a guidé notre recherche et la préparation de cette publication est du même ordre. La seule différence est qu'il ne s'agit plus des Sadducéens, mais de la fête des Tentes, des Ioudaioi, et du rôle que jouent ces questions dans le projet christologique du quatrième évangile. Si cette étude va dans toutes sortes de directions et laboure un champ très vaste, c'est parce que la découverte de ces diverses réalités liées les unes aux autres s'est faite peu à peu, et que cette méthode nous a semblé la seule apte à respecter le texte et son contexte. Notre confrère Timothy Radcliffe a récemment exprimé cela à merveille :

« Arriver pas à pas à la vérité d'un texte, ou d'une personne, c'est toujours se laisser terrasser par "la glorieuse surprise de la vérité" [citation d'un poème d'Emily Dickinson]. C'est se laisser confondre, découvrir qu'on ne savait pas à l'avance ce qu'il y avait à découvrir51. »

Le but premier de notre étude est de mieux comprendre un des livres clés du Nouveau Testament, en tenant compte de son enracinement dans un milieu culturel précis. Certes, les informations recueillies sur Siloé dépassent largement l'espace chronologique de l'évangile, puisque nous évoquons des traditions postérieures, juives, chrétiennes ou musulmanes. Mais cela permet une autre approche de l'évangile, où celui-ci apparaît comme un moment fort mais pas unique de l'histoire d'une ville, d'un peuple, d'une foi. Dans le lent processus historique qui fait de la source de Jérusalem un objet de vénération et de réflexion sur le rapport entre Dieu et ses fidèles, la section johannique de la fête des Tentes est à lire comme une pièce maîtresse. Elle aussi nous dit que Dieu ne cesse d'envoyer à son peuple ce dont il a besoin pour vivre. Et, puisqu'il s'agit d'un écrit chrétien, elle nous invite aussi à passer de la source de Siloé à Jésus, « celui que le Père a envoyé ».


50  J. Le Moyne, Les Sadducéens, p. 9.

51  T. Radcliffe, Que votre joie soit parfaite, Paris, Éd. Du Cerf, 2002, p. 80. Cette façon de procéder est, pour lui, « la première qualité requise d'un bon universitaire ».

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