Appelés à la liberté

par Hervé Ponsot o.p.
Article paru dans les Cahiers Saint-Dominique
N° 235 Mars 1994

Il est des mots qui, à force d'avoir été utilisés sous tous les cieux et par tous les régimes, à force d'avoir servi d'emblèmes, " comme un vêtement s'usent " : le mot liberté est de ceux-là. Les esclaves de l'Antiquité comme ceux de la guerre de Sécession en ont fait leur mot d'ordre, les philosophes de toutes les époques s'en sont emparés, la Révolution Française l'a revendiqué tout comme la Révolution bolchevique, les anarchistes ne jurent que par lui...

Il est temps de revenir aux sources, ce qui, pour une conscience chrétienne, veut dire à la tradition biblique. Pour constater, dans un premier temps, que le mot " liberté " lui-même n'y est pas si fréquent, en particulier dans l'ancien Testament : environ 16 emplois, renvoyant presque tous à la libération de l'esclavage (voir par exemple Ex 21). Bien sûr, il existe des synonymes plus ou moins proches dont il faudrait tenir compte comme délivrer, racheter, affranchir : mais ces deux derniers renvoient eux aussi à l'oppression de l'esclavage, tandis que le premier s'emploie surtout pour évoquer l'oppression socio-politique créée par les ennemis, secondairement (Lv 4,26 ; 5,6 ; 2 M 12,45 etc.) l'oppression morale causée par le péché. Dans ce dernier cas toutefois, la délivrance attendue apparaît ponctuelle, limitée dans le temps, de l'ordre du pardon, et ne recouvre pas exactement ce que suggère l'idée de libération.

Aucune revendication de " liberté " comme un principe abstrait : faut-il s'en étonner quand on sait combien la pensée hébraïque répugne à conceptualiser ? Pour elle, on est toujours libéré de quelque chose. Pour nous y retrouver dans l'idée de liberté, ne pourrions-nous pas justement essayer de définir dans un premier temps ce " quelque chose " ? Avant de nous interroger sur les moyens qui sont à l'origine de cette liberté, et sur ceux qui permettent de la conserver.

I. Libérés de...

On l'a dit plus haut : dans l'Ancien Testament, l'homme est surtout libéré de l'esclavage, autrement dit d'un mode d'injustice sociale qui, sous sa forme ancienne, a sans doute disparu de la surface de notre terre en 1994. Mais l'injustice sociale a toujours eu bien d'autres formes qui, elles persistent : déjà, au VIIIe siècle avant notre ère, le prophète Amos dénonçait ceux qui " diminuent la mesure, faussent les balances pour tromper, achètent les faibles à prix d'argent et le pauvre pour une paire de sandales " (cf. Am 8,5-6). Mais l'on doit constater que s'il s'ensuit bien des menaces à l'égard des riches exploiteurs, les pauvres ou les faibles ainsi exploités ne se voient rien promettre , c'est le peuple dans son ensemble (cf. 5,4.6 ; 9,11-15) qui reçoit l'assurance de la vie. Autrement dit, le prophète met en cause la manière dont le riche traite le pauvre, mais non pas l'existence du riche ou du pauvre : aucune concession n'est faite à l'idéalisme d'une société égalitaire. Comment ne pas penser dans la même ligne à cette phrase de Jésus, attestée par les synoptiques comme par saint Jean " des pauvres, vous en aurez toujours avec vous " (Mt 26,11 ; Mc 24,7 ; Jn 12,8).

Si ni Amos ni, beaucoup plus tard, Jésus ne paraissent penser que l'homme puisse se libérer de l'injustice sociale, mais seulement au mieux l'atténuer, ne serait-ce pas que l'un et l'autre reconnaissent en elle un mal plus profond ? De fait, dans l'Ancien Testament, et tout spécialement dans les psaumes, il est surtout question de la libération de la violence, sous diverses formes : " Seigneur, tu m'as sauvé de la violence... mon libérateur, c'est mon Dieu (Ps 18,3 ; cf. aussi v. 49) ; " Libère mes yeux des images de rien... libère-moi de l'insulte qui m'épouvante " (Ps 119, v. 37 et 39). Violence et péché sont associés en Ez 28,16, et le lien est souvent supposé ailleurs, par exemple en Gn 4,7 ou 50,17. Mais nous reconnaissons alors ce que l'on pourrait appeler le " trio infernal " tel qu'il est défini par Gn 2-3 : le Tentateur ou Satan, le péché et la mort. Si l'Ancien Testament ne parle pas explicitement de libération du péché, il parle de sa délivrance : Lv 4,26 ; 5,6 ; 2 M 12,45. Et il évoque volontiers l'attente d'une libération de la mort : " Le Seigneur s'est penché du haut de son sanctuaire et des cieux a regardé la terre, afin d'écouter le soupir du captif, de libérer les clients de la mort " (Ps 102,20-21) ; " l'homme dans sa malice peut bien tuer, mais il ne ramène pas le souffle une fois parti, et ne libère pas l'âme que l'Hadès a reçue " (Sg 16,14). Sans oublier de relier la mort au Satan : " C'est par l'envie du diable que la mort est entrée dans le monde ; ils en font l'expérience ceux qui lui appartiennent " (Sg 2,24).

On sait la bonne fortune qu'aura ce passage dans le chapitre de la lettre aux Romains : car notre " trio infernal " est évidemment bien présent au coeur du Nouveau Testament. Par exemple en Jn 8 qui, après avoir évoqué le péché " Quiconque commet le péché est esclave... si donc le Fils vous libère, ous serez réellement libres ", v. 34-35, mentionne le lien au Satan et la mort : " Vous êtes du diable, votre Père, et ce sont les désirs de votre père que vous voulez accomplir. Il était homicide dès le commencement " (v. 44).

Il est clair que le passage du Christ par la mort facilite l'idée d'une libération de la mort elle-même, comme en témoigne par exemple He 2,14-15 -. " Puis donc que les enfants avaient en commun le, sang et la chair, lui aussi y participa pareillement afin de réduire à l'impuissance, par sa mort, celui qui a la puissance de la mort, c'est-à-dire le diable, et d'affranchir tous ceux qui, leur vie entière, étaient tenus en esclavage par la crainte de la mort ". Et cette victoire sur la mort paraît bien être le dernier mot de toute libération : " Il faut qu'il [le Christ] règne jusqu'à ce qu'il ait placé tous ses ennemis sous ses pieds. Le dernier ennemi détruit, c'est la mort ; car il a tout mis sous ses pieds. Mais lorsqu'il dira : Tout est soumis désormais, c'est évidemment à l'exclusion de Celui qui lui a soumis toutes choses. Et lorsque toutes choses lui auront été soumises, alors le Fils lui-même se soumettra à Celui qui lui a tout soumis, afin que Dieu soit tout en tous " (1 Co 15,25-28).

Un mot en passant : ne serait-ce pas parce que cette violence de la mort est grande, fondamentale, angoissante, inéluctable, qu'à toutes les époques, mais spécialement au XXe siècle, l'homme se refuse à la considérer ? Face à une telle violence, l'homme ne peut attendre que de Dieu seul son secours.

II. Libérés par... .

De cette violence multiforme inscrite au coeur de l'homme il n'est possible de se dégager que par la miséricorde de Dieu. Certes, l'Ancien Testament ne dit pas toujours explicitement cela : parfois l'on peut avoir l'impression que l'homme se libère par ses propres forces, par ses exploits, par exemple dans l'histoire de David et de Goliath (1 S 17) ; mais David lui-même, tout en reconnaissant sa force et son habileté (v. 34-36), confesse : " Le Seigneur qui m'a sauvé de la griffe du lion et de l'ours me sauvera des mains de ce Philistin " (v. 37). Dieu sauve par sa main (Est 4,17-t), par sa droite (Ps 60,7 ; 108,7), par l'amour (Ps 6,5 ; 31,17 ; 109,26) ; ou bien encore, en descendant des cieux, en renouvelant la force ou la justice de l'homme (Pr 11,6 ; 18, 10.49). Mais toutes ces modalités n'en font qu'une : Dieu manifeste sa présence, ou mieux, son existence qui est aussi son essence, sa miséricorde.

On dira qu'il est une autre manière de se sauver ou de se libérer tout seul aux yeux de la tradition juive, par l'observance rigoureuse de la loi mosaïque. Ce que pourrait laisser penser par exemple une certaine lecture de Pr 11,6 " Leur justice sauve les hommes droits ", ou bien les invectives évangéliques à l'égard des pharisiens comme on en trouve en Mt 23, ou bien encore et surtout la polémique paulinienne contre " la justification par les oeuvres de la loi ". Mais E.P. Sanders a définitivement enterré une telle interprétation qui ne correspond aucunement à la tradition pharisienne authentique : pour celle-ci, l'observation de la loi mosaïque n'est pas une condition de la libération de l'homme ou de l'amitié avec Dieu, mais un engagement librement consenti du fait de la libération gratuitement reçue de Dieu.

Comment comprendre alors que Paul le pharisien puisse penser qu'il existe en judaïsme une justification (chez Paul, le mot équivaut pratiquement à celui de libération) par les oeuvres, une justification que l'homme pourrait acquérir indépendamment de la grâce de Dieu ? Remarquons que la dite polémique est pratiquement restreinte à une seule épître, celle qui est adressée aux Galates ; une épître dont la caractéristique majeure n'est certainement pas l'irénisme ! C'est une épître de combat dans laquelle Paul, persuadé que les Galates sont en train d'abandonner l'évangile du Christ (cf. 1,6- 1 0), et disons-le le Christ lui-même, acculé par des adversaires qui n'hésitent pas devant la calomnie (par ex. 5,1 1), rappelle avec énergie que le salut (la libération, la justification) vient du Christ et de lui seul, gratuitement. Dans ce contexte, la circoncision est vilipendée : " des gens désireux de faire bonne figure, voilà ceux qui vous imposent la circoncision " (6,12) alors que " si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien " (5,2).

Paul sait, par l'expérience de conversion vécue à Damas, que la justification vient de Dieu et de Dieu seul, et qu'elle est donnée en Christ : " Désormais, je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. A cause de lui j'ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ, et d'être trouvé en lui, n'ayant plus ma justice à moi, celle qui vient de la Loi, mais la justice par la foi au Christ, celle qui vient de Dieu et s'appuie sur la foi " (Ph 3,8-9). Les adversaires de Paul en Galates savent sans doute, eux aussi, que la justification est gratuitement donnée par Dieu, mais, ne connaissant pas le Christ, ils pensent la recevoir dans la loi elle-même et mettent donc au premier plan les exigences de cette loi, en particulier la circoncision : et c'est sans doute ce qui conduira Paul, en écrivant aux Romains dans un contexte très différent de celui de Galates, beaucoup plus paisible, à reprendre cette question du rôle de la Loi et à reconnaître à celle-ci une valeur positive (Rm 7,12), celle de révéler le Christ (Rm 10,4, complété par 2 Co 3,14-17) mais non pas de justifier (Rm 3,21-22). Les exigences de la Loi sont positives en soi, non parce qu'elles procurent la justification. Il est infiniment probable que l'apôtre Jacques ne dit rien d'autre en parlant pour sa part d'une " loi parfaite de liberté " (1,25).

On le voit, la nouveauté ajoutée par Paul, et au-delà de lui par tout le Nouveau Testament, n'est certainement pas d'envisager une libération uniquement par grâce, mais d'affirmer que la dite grâce est donnée, déjà et définitivement, en Christ : " car il n'y a pas sous le ciel d'autre nom donné aux hommes par lequel nous devions être sauvés " (Ac 4,12).

III. Rester libre

Quand on constate l'ampleur, et parfois la violence, du combat mené par Paul pour dénier tout mérite humain comme origine de la justification, on ne peut qu'être confondu de constater combien au cours de l'histoire des hommes, à travers une certaine interprétation des indulgences par exemple ou à travers certaines formes persistantes de jansénisme ou de rigorisme, les chrétiens ont du mal à recevoir la liberté comme une grâce, et non pas comme le fruit de l'observation de préceptes ou d'interdits. Autrement dit, ceux qu'à combattus Paul ne sont pas d'une époque, mais de toutes les époques et de chez nous souvent : il n'est sans doute pas facile à l'homme de " vivre sous la grâce " (cf. Rm 6,14).

Inversement, à certaines époques, avec plus ou moins de bonne foi, certains chrétiens ont pensé que les actes de " l'homme sous la grâce " étaient moralement indifférents, que la résurrection du Christ avait estompé la limite entre le permis et le défendu, en particulier au niveau de la vie affective et sexuelle : c'est ce que l'on appelle traditionnellement le libertinisme. Il n'est pas impossible que cette déviance soit apparue très tôt dans l'Église et que ce soit à elle que Pierre s'en prenne : " Avec des discours gonflés de vie, ils allèchent, par les désirs charnels, par les débauches, ceux qui venaient à peine de fuir les gens qui passent leur vie dans l'égarement. Ils leur promettent la liberté, mais ils sont eux-mêmes esclaves de la corruption, car on est esclave de ce qui vous domine " (2 P 2,18-19).

Entre trop et pas assez de rigueur, Paul pourtant, en Rm 6, a depuis longtemps tracé le chemin de la vraie liberté. Avant Pierre, et dans le même sens que lui, il notait " qu'en s'offrant à quelqu'un comme esclave pour obéir, on devient esclave du maître auquel on obéit, soit du péché pour la mort, soit de l'obéissance pour la justice " (Rm 6,16). Choisir le Christ et son Royaume, c'est lui obéir, dit Paul : le mot a une résonance contraignante qui le dessert ; en réalité, obéir au Christ, c'est étymologiquement se mettre à l'écoute de celui qui, pour reprendre une admirable formule de saint Augustin, " nous est plus intime que l'intime de nous-mêmes ", autrement dit nous connaît mieux que nous ne nous connaissons et sait mieux que nous ce qui nous est nécessaire ou utile. On comprend que Jésus puisse affirmer que " son joug est aisé et son fardeau léger " (Mt 11,30).

Pourquoi donc alors nous apparaît-il si difficile de vivre sous la grâce, de servir avec constance le Christ ? Il faut au moins avancer deux raisons : la première demande de reconnaître que nous connaissons peu ou mal ce Christ que nous prétendons servir, la deuxième d'admettre que cette connaissance est lourdement entravée par le poids de notre péché. En vérité, pour faire droit à la parole tirée de l'évangéliste Matthieu, ce n'est pas son joug, ou son fardeau qui sont lourds, mais bien notre joug, celui que nous nous imposons, et notre fardeau, celui dont nous nous chargeons !

S'alléger (se libérer !), c'est donc s'alléger de son péché, selon l'invitation même de Paul dans ce chapitre 6 déjà évoqué de la lettre aux Romains : " Quand vous étiez esclaves du péché, vous étiez libres à l'égard de la justice. Quel fruit recueillez-vous alors d'actions dont aujourd'hui vous rougissez ? Car leur aboutissement c'est la mort. Mais aujourd'hui, libérés du péché et asservis à Dieu, vous fructifiez pour la sainteté, et l'aboutissement, c'est la vie éternelle. Car le salaire du péché, c'est la mort ; mais le. don gratuit de Dieu, c'est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur " (v. 20-23).

Certains demanderont, non sans raison, quelle devra être la pratique concrète de celui qui a choisi d'être " asservi à Dieu " : il faudrait parler de la charité, de la prière, des sacrements (en particulier, celui de la réconciliation), ce qui dépasserait de loin les limites bibliques de cette étude. Mais, comme celle-ci s'adresse d'abord à un auditoire dominicain, comment ne pas répondre en partie à la question en relisant saint Jean ? Dans le chapitre 8, Jésus y affirme : " Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera " (v. 3132).

Une telle affirmation invite certes à connaître le Christ, qui est La Vérité : " Je suis le Chemin, la Vérité, la Vie " (Jn 14,6). Mais elle nous indique en outre deux médiations privilégiées pour cette connaissance : la parole de Dieu d'une part, la recherche de la vérité d'autre part. N'y a-t-il pas là quelque chose de familier à des oreilles dominicaines ?


© Hervé PONSOT o.p., Toulouse
Herve.Ponsot@tradere.org
Mise à jour : 20 août 1996.