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Fr. Hervé PONSOT, op
"Marie dans le Nouveau Testament" |
III. LA PRÉSENTATION (Lc 2,22-38) : LA FORCE DU DONOn a dit de la Visitation qu'elle était une rencontre : c'est aussi le cas de la Présentation. Mais la rencontre est maintenant celle de Marie et Joseph -en réalité celle de Jésus, car les parents ne sont pas nommés- avec deux vieillards, Syméon et Anne, qui représentent l'attente d'Israël. En d'autres termes, la rencontre de la Synagogue et de l'Eglise. Le cadre est celui du Temple : c'est donc Dieu qui préside à cette rencontre, et c'est l'Eglise qui doit faire les premiers pas ("selon la loi de Moïse.." v. 22 ; "pour accomplir les prescriptions de la Loi à son égard" v. 27). Car c'est Israël qui offre Jésus : "il attendait la consolation d'Israël et l'Esprit-Saint reposait sur lui" (v. 26), fût-ce dans sa vieillesse. Mais cette rencontre ne met pas les "partenaires" sur le même plan : de la synagogue à l'église, il y a accomplissement (on peut dénombrer les occurrences de ce mot dans les chapitres 1 et 2 de l'évangile de Luc : 1,23.57 ; 2,6.21.22.27.39). Jésus n'est qu'un enfant, mais Anne oriente vers lui les regards de "tous ceux qui attendaient la délivrance d'Israël" (v. 38). Les vieillards, leur prophétie prononcée, se retirent de la scène sinon même du monde (v. 29). Voyons maintenant les détails de cette rencontre. III.1. L'entrée dans le TempleLa raison de la montée au Temple des parents de Jésus a depuis longtemps provoqué la sagacité des exégètes. Luc évoque l'accomplissement des jours "pour leur purification" ; et de fait l'offrande qui va être présentée concerne le rite de la purification dans le cas de parents pauvres (Lv 12,8) ; mais en vérité, cette purification n'a jamais été celle des parents, ni celle de l'enfant, mais uniquement de la mère, et Luc aurait dû écrire "pour sa purification", et mentionner Marie. Qui est donc derrière le "leur" ? Pour Laurentin, il s'agit certainement des Juifs eux-mêmes. Il voit en arrière-plan les textes de Dn 9,24 et Ml 3. Il remarque que cette purification accomplie à Jérusalem fait pendant à la délivrance de Jérusalem, évoquée au verset 38 et concluant l'unité considérée. En fait, l'accent mis par Luc porte sur la présentation de Jésus au Seigneur dans son temple. Mais un tel rite de présentation n'est aucunement exigé dans la Loi : on ne connaît que le rachat des premiers-nés (Nb 18,15 ; Lv 27,11-12.27) comme rituel de ce genre, et c'est lui que Luc évoque aussitôt au verset 23. Or ce rachat était prévu dans le mois de la naissance et non le quarantième jour, comme le texte le suggère. Cette présentation tient plutôt de la consécration du nazir, pour lequel l'offrande est précisément celle qui a été évoquée (Nb 6,10). Jésus est donc consacré à Dieu en faveur de Jérusalem, et un retournement s'opère : ce n'est plus en fait la synagogue qui offre Jésus à l'église, mais l'église qui offre Jésus à la synagogue pour sa délivrance. Après avoir évoqué à trois reprises la Loi dans les versets 22-24, Luc évoque à trois reprises dans les versets 25-27 l'Esprit-Saint, jusqu'à dire que cet Esprit reposait sur Syméon. Celui-ci apparaît ainsi dans la lumière de la nouvelle alliance, et c'est par l'Esprit que le passage est possible : Paul ne dira rien d'autre en 2 Co 3,15-17. A l'ancien Israël, il avait été dit : "Nul ne peut voir Dieu sans mourir" (Ex 33,20) ; le verset 26 fait sans doute référence à ce passage de l'Exode, en expliquant que dans l'Esprit, il est désormais possible de voir celui-là même qui est Dieu, le Messie, dès cette terre. III. 2. Le Nunc DimittisLes trois termes importants de la prophétie de Syméon sont les titres qu'il donne à Jésus : salut, lumière, gloire. Ce sont trois termes qui projettent une atmosphère eschatologique sur la scène, laquelle se trouve renforcée par l'évocation de la mort : c'est un monde nouveau qui est en train de naître. Le terme sôtêrion employé ici se retrouve en 3,6 dans une citation d'Is 40,5 (LXX), et en Ac 28,28 : les deux fois, il est qualifié solennellement de "salut de Dieu". Il est intéressant de constater que les LXX ont modifié le texte massorétique original dans lequel il n'était fait mention que de la gloire ; en associant gloire et salut, les LXX se manifestent comme source de la prophétie de Syméon, montrent que le salut en question désigne la libération de la fin des temps (car la gloire est dans la tradition juive l'une des manières de désigner Dieu) et qu'il est donc unique, associent ce salut à la manifestation du Serviteur souffrant comme on va le voir plus loin. Ce salut a été préparé : il faut certainement lire ici une allusion au rôle des prophètes dans l'histoire juive. La naissance de Jésus n'est certainement pas la reconnaissance d'une météorite tombée du ciel, mais le lent accouchement d'une histoire sacrée, conduite par Dieu. Mais plus important encore, ce salut a été préparé "à la face de tous les peuples" : voilà qui est étrange dans la mesure où la prophétie n'a concerné que la tradition juive et est restée voilée aux nations ; mais Lagrange précise : "préparé pour tous les peuples, c'est-à-dire qu'il leur est destiné", et il pense y reconnaître une influence d'Is 2,1. Ce qu'il faut sans doute rappeler, c'est que dans la tradition juive, l'élection d'Israël ne vise pas le salut du seul Israël, auquel les nations seraient priées de se joindre, mais aussi le salut des nations : Luc le manifeste lorsqu'il associe les nations et Israël au verset 32. L'expression "lumière des nations" est directement reprise d'un des textes du Serviteur souffrant, Is 42,6. Ce verset précède immédiatement une prophétie de délivrance : "pour ouvrir les yeux des aveugles, pour extraire du cachot les prisonniers, et de la prison ceux qui habitent les ténèbres". III. 3. La bénédiction de MarieLes parents de Jésus, toujours pas directement nommés, sont dans l'étonnement. Rappelons qu'il s'agit pour Luc de marquer la nouveauté et l'urgence du salut : Zacharie a été troublé (1,12), Marie à son tour (1,29), la crainte s'empare des voisins (1,65) tout comme des bergers (2,9). C'est vraiment Dieu qui se manifeste. Et c'est pourquoi aussi se multiplient les bénédictions : 1,42.64.68 ; 2,28, tout comme la louange : 2,13.20. Cette bénédiction est étrange dans la mesure où elle dresse la perspective du malheur, ou plutôt de la contradiction : alors que certains tomberont, d'autres se relèveront. Lagrange rejette toute allusion à la pierre qui fait trébucher d'Is 8,14 : parce qu'on ne voit pas comment elle pourrait aussi conduire au relèvement. Il préfère s'en tenir à l'ambigüité de l'interprétation de tout signe et dont on peut voir une conséquence dans la douleur de Paul en Rm 9-11 ; nous ne sommes pas loin non plus de ce qu'exprime saint Jean à travers le thème du jugement/discernement. La difficulté majeure du passage est l'allusion au glaive du verset 35 : que représente-t-il ? Pour certains, étonnamment, cette douleur serait celle du doute en Marie ; pour d'autres, cette douleur est celle que créeront les contradictions dans le peuple, et qui touchera plus particulièrement Marie en tant que fille de Sion ; pour d'autres encore, en particulier Lagrange, et avec plus de vraisemblance, cette douleur est celle que provoquera la Passion dans le coeur d'une mère : mais il faut ajouter que cette douleur, un peu comme celle de saint Paul qui vient d'être évoquée, sera d'autant plus forte qu'elle apparaîtra comme le summum de la contradiction. Douleur du rejet et douleur maternelle de la Passion sont liées. III. 4. La prophétie d'AnneLaurentin ne propose aucune analyse littéraire de ce passage. Et il est vrai que l'on peut se demander ce qu'elle ajoute dans le développement ou la progression de la scène. Les précisions qui la concernent sont formulées avec des chiffres particuliers : sept, ou quatre-vint-quatre qui représente sept fois douze. On est ainsi conduit à voir en elle une figure symbolique annonciatrice d'une plénitude. Pour préciser ce qu'il en est, il faut aussi constater qu'à la différence de Syméon, elle ne vient pas au Temple, fût-ce poussée par l'Esprit, mais s'y trouve en permanence, jour et nuit ; enfin, elle conclut la scène. Il n'est sans doute pas illégitime de reconnaître en elle la figure de la synagogue, avancée en âge, et qui trouve une nouvelle jeunesse et tout le sens de sa vie en désignant le Christ comme sauveur. version 2.0 - © Copyrights DOMUNI 1999-2003 - tous droits réservés biblio.domuni.org |