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Fr. Hervé PONSOT, op
"Marie dans le Nouveau Testament"

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IV. LES NOCES DE CANA (Jn 2,1-12) : LA FORCE DE LA MÉDIATION

C'est encore une rencontre qui nous est proposée, mais cette fois-ci, c'est celle de Jésus et d'un groupe, celui d'une noce. Vous connaissez l'histoire : les invités n'ont plus de vin, et Jésus a le bon goût, si l'on peut dire, de transformer l'eau en vin. Il est vrai qu'il s'est fait un peu tirer l'oreille, mais qu'importe.

Considérons le détail de notre texte.

IV. 1. L'entrée en scène

La mention du troisième jour est-elle seulement symbolique ? Elle invite à revenir en arrière. Le premier jour, présentation de Jean-Baptiste ; "le lendemain" (1,29), présentation de Jésus ; "le lendemain" (1,35), appel des premiers disciples ; "le lendemain" (1,43), départ pour la Galilée ; et enfin "le troisième jour" : peut-être faut-il ajouter ces "trois jours" aux quatre qui semblent avoir précédé, et parler d'une "semaine inaugurale" en situant Cana le septième jour ; peut-être ne faut-il pas voir aussi loin et considérer cette mention du troisième jour comme purement symbolique. Une telle expression, présente en Mt 16,21 ; 17,23 ; 20,19 ; 27,64 ; Lc 9,22 ; 18,33 ; 24,7.21.46 ; Jn 2,1 ; Ac 2,15 ; 10,40 ; 1 Co 15,4 ; Ap 8,12 ; 9,15, presque toujours en lien avec la résurrection (exceptions : Mt 27,64 ; Lc 24,21 ; Ac 2,15 et les deux passages de l'Apocalypse), veut certainement suggérer que les événements qui vont se produire sont indicatifs d'un temps nouveau, et sont par avance le fruit de la résurrection de Jésus. Comme le note avec raison Boismard "l'allusion à la résurrection de Jésus comme introduction au premier signe qu'il effectue est parfaitement dans la ligne de la théologie johannique, puisque cette résurrection est donnée, en 2,18-22, comme le signe par excellence, la preuve définitive de l'authenticité de la mission de Jésus".

Au coeur de ce temps nouveau, est présente "la mère de Jésus" (2,1.3). Elle est probablement désignée sous ce terme parce que, comme le note une grande partie de la tradition manuscrite, Jésus était présent "avec ses frères" et non "avec ses disciples". Mais cela n'empêche pas de penser que cette appellation a une valeur symbolique : cette qualification ne sert pas seulement à expliquer son rôle d'intercesseur, avec une dimension affective, mais elle renvoie aussi -comme on le verra à nouveau au pied de la croix (Jn 19,25)- à l'Église. Marie est présente à Cana dans toute l'ampleur de sa dimension maternelle.

Et c'est Marie/l'Église qui présente à Jésus le problème auquel il est censé répondre, c'est Marie/l'Église qui intercède : "ils n'ont plus de vin". Remarquons que le problème lui est seulement présenté, mais qu'il n'est pas question de lui dicter, ou même simplement de lui proposer les moyens d'y répondre. La médiation/intercession ne consiste pas à dire à Jésus ce qu'il doit faire, mais à lui proposer des situations où il pourrait faire quelque chose.

IV. 2. L'échange entre Jésus et sa mère

Après la remarque/intercession de Marie, Jésus s'adresse à elle en l'appelant "femme" : signe supplémentaire que Marie représente l'Eglise comme on le verra dans le commentaire du texte sur la Croix. La B.J. remarque fort justement : "Cette appellation semble s'adresser à la nouvelle Ève, mère des vivants (Gn 3,15.20)". Boismard de son côté note : "C'est le terme que Jésus emploie pour s'adresser à n'importe quelle femme (..) Ce n'est donc pas un terme de mépris (..) Mais Jésus évite le terme de mère, parce qu'il veut faire abstraction du lien qui l'unit à Marie (..) Il agit maintenant en Messie". Mais l'interpellation est rude : "Quoi de toi à moi ?" On va voir que cette rudesse est justifiée par le fait que Marie fait d'une certaine manière sortir Jésus de son rôle : Boismard a peut-être tort d'écarter a priori toute idée d'hostilité comme en Jg 11,12 ou 2 Ch 35,21.

Mais il est aussi possible que ce dialogue vise à marquer ou accentuer la pauvreté de Marie et, à travers elle, des convives, démunis pour faire face à la suite de la fête : pauvreté qui favorise le don de Dieu.

Puis Jésus lui affirme que "son heure n'est pas encore venue" : on pense aussitôt à la remarque inverse de Jn 17,1 "Père, l'heure est venue, glorifie ton fils". L'heure est bien sûr celle de la Passion, mais que s'est-il donc passé entre-temps pour que l'heure vienne ? Si l'on garde en mémoire ce que dit Jésus de ses disciples en Jn 17, et la manière dont Jésus s'adresse à Marie en Jn 2, il semble que l'heure soit venue parce que Jésus a constitué l'Eglise. Au chapitre 17, Jésus peut dire : "ils ont gardé ta parole. Maintenant, ils ont reconnu que tout ce que tu m'as donné vient de toi. Les paroles que tu m'as données, je les leur ai données, et ils les ont accueillies" ; à l'inverse, il en est qui ont refusé cette parole et qui sont déjà jugés. Autrement dit, le jugement du monde sur l'accueil de la parole de Dieu, qui représente en saint Jean la mission même de Jésus, est accompli : il ne pouvait l'être encore au moment des noces de Cana.

Souvenons-nous en outre que, dans l'évangile de Jean, la "parole" de Jésus est tout à fait analogue à la parole de Dieu : elle accomplit ce qu'elle signifie ; d'où dans notre passage de Cana le "faîtes tout ce qu'il vous dira" (cf. Gn 41,55 : Jésus est le nouveau Joseph). Or, cette parole prononcée à Cana, dans le secret puisque seuls les serviteurs sont au courant, est en quelque sorte hors contexte : elle ne vient pas juger les hommes, elle ne sert à Jésus qu'à manifester sa gloire avant terme (v. 11) : Marie contraint donc Jésus à sortir du champ de sa mission. En fait, elle le force à manifester dès maintenant ce qui devait advenir plus tard ; et du même coup, elle conduit aussi le lecteur à lire ce passage dans le contexte de la Passion/Résurrection qui l'éclaire.

IV. 3. Le miracle

Tous les commentateurs le notent : le miracle de Cana s'inspire de ceux accomplis par Élie (1 R 17,17-24) ou Élisée (2 R 4,1-37). Et ce d'autant plus que l'un des miracles qui va suivre pour Jésus est précisément celui d'une guérison (Jn 4,46s), considéré par l'évangéliste comme le deuxième (v. 54).

Boismard considère encore plus probable une allusion à Moïse en Ex 4,19, où il est question de signes, qui sont au nombre de trois, tandis que le troisième évoque de l'eau devenue sang. Quoi qu'il en soit, toutes ces références n'ont qu'un seul but : manifester Jésus comme le Messie.

Mais le récit du miracle ajoute une autre dimension : celle de l'accomplissement. Le vin représente probablement l'enseignement nouveau dispensé par Jésus : cf. Pr 9,4b-6 ou Is 55,1-3. Ce vin remplace l'eau destinée aux purifications et qui était présent dans six (symbole d'imperfection) jarres.

Notons qu'à la fin de notre texte, il nous est dit que "les disciples crurent en lui" : jusqu'alors, ils le suivaient. Quelque chose de fondamental s'est donc produit, en lien avec la Passion/Résurrection.


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