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Fr. Hervé PONSOT, op
"Marie dans le Nouveau Testament" |
V. LA CROIX (Jn 19) : LA FORCE DE LA PERSÉVÉRANCEV.1. Au pied de la croix
La première chose qui frappe le lecteur, c'est qu'à l'exception d'un disciple que Jean est seul à mentionner et que nous ne connaissons que par une périphrase celui que Jésus aimait, ne se trouvent plus au pied de la Croix que des femmes. Les évangélistes évoquent plusieurs noms, à l'exception de Luc qui reste muet, et le seul sur lequel ils soient d'accord (Matthieu, Marc et Jean) est celui de Marie de Magdala, la pécheresse pardonnée. Les hommes ont fui, au besoin en laissant leur vêtement à ceux qui voulaient s'emparer d'eux (Mt 26,56 ; Mc 14,50-51) : Alors, tous les disciples, l'abandonnant, s'enfuirent ; et Pierre, un peu plus tard, le renie (Mt 26,69//) Pour les Synoptiques, les femmes se tiennent à distance de la Croix, pour Jean au pied : cela ne change pas grand-chose pour nous. Elles sont là. Je ne sais pas s'il faut s'en étonner : à l'exception encore de Marie de Magdala, dont je vais reparler, on nous signale en effet que ce sont des mères de famille, peut-être même membres de la famille de Jésus si l'on en croit Jean. Et c'est cela qui leur donne la force et la volonté d'être là : «Une mère abandonnerait-elle son enfant ?" Plus qu'un homme, plus spontanément qu'un homme en tout cas, une femme, une mère, vit avec ses entrailles, là où elle a porté son ou ses enfants... Et cela nous dit une chose à chacun de nous, que nous soyons ou non femme, que nous soyons ou non mère : on n'entre pas dans le mystère de la Croix, on ne vient pas au pied de la Croix avec sa tête, mais avec son coeur, avec ses entrailles, avec son corps de chair. Différemment de Jésus, mais avec non moins de force, les femmes qui sont au pied de la Croix ont accepté de donner leur vie, leur sang. Les disciples hommes s'étaient fait des idées sur Jésus et, à l'exception de celui que Jésus aimait, ils sont absents. Mais Marie de Magdala, que fait-elle donc au coeur de ce groupe ? Il me semble qu'elle est là pour la même raison que le disciple mentionné par Jean, parce qu'elle était aimée, parce qu'elle aimait. Pas seulement avec sa tête, comme nous le rappellera plus loin saint Jean dans la scène qui aura lieu devant le tombeau et où tout est dit avec les "Marie !" et «Rabbouni». Et le disciple que Jésus aimait, que la tradition chrétienne identifie le plus souvent avec Jean, c'est celui-là même qui avait familièrement penché la tête sur la poitrine de Jésus (Jn 13,25 ; 21,20) et manifesté ainsi sa profonde amitié. Autrement dit, Marie de Magdala et le disciple que Jésus aimait sont les représentants de l'amour fraternel, à côté des femmes qui représentent l'amour maternel. Dans tous les cas, ceux qui restent au pied de la Croix sont ceux qui aiment, qui aiment de tout leur être, avec toutes leurs fibres. V.2. Femme, voici ton FilsJean est donc le seul à mentionner tout à la fois Marie, mère de Jésus, et le disciple bien-aimé ; c'est avec ces deux personnages qu'il va rapporter un dialogue lourd de sens sur lequel il nous faut maintenant nous arrêter. Jésus voit d'abord sa mère, le disciple paraissant un peu en retrait à côté d'elle, et c'est donc à sa mère qu'il s'adresse. Il le fait par l'appellation qu'il avait déjà utilisée à Cana (cf. Jn 2,4) : "Femme !". On aurait attendu "maman" ou "mère". L'appellation n'a rien d'irrespectueux, et c'est elle que l'on retrouvera un peu plus loin lors des apparitions à Marie-Madeleine (20,13-15) ; mais elle manifeste une certaine distance, celle qui convient à la réalisation d'un événement important. Les qualificatifs de "maman" ou de «mère", auraient eu un côté possessif qui n'est plus de mise : Marie n'est pas ou plus en cet instant la Mère de Jésus, mais plus simplement et plus largement une femme, une mère. Elle tenait de la nature un Fils, maintenant pendu à la Croix, et elle en reçoit de la grâce un autre. Il ne faudrait pas dire un autre, mais plusieurs autres : car le disciple qui devient son fils n'a pas de nom précis ! Il est celui que Jésus aimait. Tel est le deuxième enseignement fourni par ce petit texte : la fécondité la plus grande est celle de la grâce, et elle se donne sur la Croix. Mais attention, ne nous trompons pas sur cette fécondité, Jésus se retire, son départ pour le ciel est proche, c'est une souffrance pour lui et ceux qui l'entourent ; ce n'est pas la souffrance qu'il faut bénir, mais le renoncement et l'abandon qui en sont la cause. Chers amis, il est clair que ce n'est pas la souffrance qui est féconde, c'est le renoncement, la désappropriation, la mort à soi-même, qui éventuellement accompagnent ou génèrent cette souffrance, qui sont grands et porteurs de fruits inattendus et nombreux. La mort à soi-même a une fécondité que la souffrance n'aura jamais. Souvenez-vous de cette parole de Jésus en Mc 8, 34: Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il renonce à lui-même et prenne sa croix, et qu'il me suive. Jésus n'invite pas à la souffrance, mais au renoncement ; ce renoncement passera sans doute par une certaine souffrance, mais ce n'est pas celle-ci qui est visée. C'est ce dont témoigne à nouveau le texte de saint Jean que nous méditons. V. 3. Voici ta mèreJésus aurait pu se contenter d'adresser quelques mots à sa mère, mais il insiste et donne au disciple une mère. La situation du disciple est très différente : si Marie perd un fils sur la Croix, le disciple ne perd rien de tel. Un ami très cher seulement, même si c'est beaucoup. Pourquoi donc lui faut-il recevoir avec insistance une mère ? Le rôle principal d'une mère étant d'engendrer et de guider ensuite dans la vie, il faut croire que Jésus estime que c'est de cela qu'a besoin le disciple bien-aimé. Pourquoi à ce moment précis sinon parce que Jésus s'en va vers le monde du Père (Jn 13,1), et qu'il ne pourra donc plus jouer auprès de ce disciple un rôle équivalent à celui d'une mère, à savoir celui du maître, du rabbi ? Le disciple, le disciple en général et pas seulement un certain Jean, est donc invité à trouver auprès de Marie l'accompagnement, l'inspiration dont il a besoin et que lui fournissait jusqu'alors son Maître. Mais comment cela pourra-t-il se faire de manière durable dès lors que Marie elle-même est une créature mortelle, appelée à rejoindre son fils de chair au ciel ? Oui, la recommandation de Jésus au disciple, et à travers lui à tous les disciples, n'a de sens que s'il y a ici au pied de la Croix, en Marie, beaucoup plus qu'une créature terrestre : l'Eglise. Car c'est l'Eglise qui, au long des siècles, reçoit sans cesse de son Sauveur, au pied de la Croix, de nouveaux enfants pour les engendrer ; les accompagner, leur servir de Mère. Au plan spirituel. En lieu et place du Sauveur lui-même. Sur sa parole. Constatons-le d'ailleurs : quand Jésus a recours à l'appellation de «femme", dans notre texte comme à Cana ou dans le jardin de la Résurrection, nous sommes conviés à une lecture plus profonde pour reconnaître dans cette femme l'Eglise, évoquée dans ses éléments constitutifs, l'Eucharistie, la Croix, l'annonce de la Résurrection. Si en Marie c'est bien l'Eglise qui est présente, comment comprendre la notation finale : le disciple la prit chez lui ? Encore qu'il faille plutôt traduire : le disciple la reçut chez lui. N'est-ce pas plutôt l'Eglise qui reçoit les disciples chez elle ? Au-delà de la simple constatation socio-historique d'après laquelle, dans la tradition de l'époque, c'est l'homme qui accueille chez lui et non la femme, il faut sans doute reconnaître à cette notation un sens spirituel : le disciple n'est pas seulement invité à vivre dans l'Eglise, mais aussi à vivre de l'Eglise et pour l'Eglise, à recevoir d'elle et à veiller sur elle. Trop souvent encore, des disciples se situent face à l'Eglise et comme en dehors d'elle, alors qu'elle doit vivre en eux s'ils sont de vrais disciples. Elle doit vivre en eux par sa tradition, par ses sacrements, par ses appels ou ses recommandations ; elle doit vivre en eux dans leur prière. Le verset 28 ne fait pas partie du texte que je me proposais de méditer, mais il est bon de le rappeler : Après cela, Jésus voyant que tout était dès lors accompli... Ainsi, ce n'est donc que lorsque Jésus a pris soin de rassembler au pied de l'arbre de vie qu'est la Croix ceux qui l'aiment et qu'il aime, de confier ses disciples à l'Eglise et l'Eglise à ses disciples, qu'il peut dire que tout est accompli, et même plus, si l'on considère le verbe grec, que tout est mené à la perfection. De fait, ce rassemblement de tous ceux que Jésus aime autour de lui, près de la Croix victorieuse, avec au centre sa mère, ne préfigure-t-il pas le rassemblement final de tous les saints au ciel, sur quoi doit s'achever la vie du monde ? version 2.0 - © Copyrights DOMUNI 1999-2003 - tous droits réservés biblio.domuni.org |