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Fr. Hervé PONSOT, op
"Marie dans le Nouveau Testament" |
VI. LA PENTECÔTE (Ac. 2,1-13) : LA FORCE DE LA COMMUNIONMarie n'est qu'à peine évoquée dans l'événement de la Pentecôte : on sait simplement (Ac 1,14) qu'elle est présente dans la chambre haute avec les Onze, quelques femmes et les frères de Jésus. Mais le fait même de cette mention, alors que Marie ne joue plus aucun rôle ensuite, est important : elle ne vit plus dans la solitude de la croix, elle témoigne avec tous d'une attente diffuse, de l'espérance. On peut sans doute aller plus loin : cette Pentecôte apparaît un peu, par sa présence maternelle, comme une nouvelle naissance. C'est de fait, comme on va le voir, l'acte de naissance de l'Eglise. Une question peut se poser : Marie était-elle présente au moment de la répartition des langues ? A-t-elle reçu l'Esprit-Saint ? Dans le récit de Luc, en Ac 2,1, il nous est dit "qu'ils se trouvaient tous ensemble dans un même lieu". Souvenons-nous d'emblée que, dans le début des Actes, Luc aime à insister sur l'unité et l'universalité : les "tous" abondent. Que recouvre en fait ce "ils" et ce "tous" ? Si l'on se réfère aux versets 7 et 14 du chapitre 2, il semble bien, quoi qu'en dise la note de la BJ sur 2,1 qu'il ne s'agisse pas "du groupe apostolique" de 1,13-14, mais plutôt du groupe restreint de 1,13, autrement dit de Pierre et des Onze ; ou bien alors, dans le fil du texte, en considérant que Pierre et les Onze de 2,14 ne sont que les représentants de l'ensemble, du groupe étendu évoqué en 1,15 et qui a participé à l'élection de Matthias. Dans le premier cas, Marie, les femmes et les frères de Jésus sont absents, dans le deuxième ils sont présents. Rien ne permet de trancher, mais on peut au moins faire observer que, depuis la conception de Jésus, en passant par son accompagnement jusqu'au pied de la Croix, Marie est certainement, à un titre spécial, remplie de l'Esprit-Saint (Lc 1,35) ; en outre, en tant que figure de l'Eglise, elle était présente même si elle avait été absente... Venons-en donc au texte de 2,1-13. Une simple lecture suivie du texte montre qu'un unique événement donne lieu à deux interprétations. Au verset 4, la venue des langues conduit les apôtres à s'exprimer "en d'autres langues" ; et c'est pourquoi plus loin, "chacun les entendait parler en son propre idiome". En revanche, la réflexion sur le vin doux du verset 13 et sur l'ivresse au verset 15 ne peut guère s'expliquer autrement que par une expression confuse des apôtres. Dans le premier cas, il faut parler d'hétéroglossie ; dans le deuxième de glossolalie, autrement dit du "parler en langues" familier à saint Paul en 1 Co 14 et dont l'apôtre reconnaît le caractère incompréhensible (v. 2 : "celui qui parle en langues ne parle pas aux hommes, mais à Dieu ; personne en effet ne comprend : il dit en esprit des choses mystérieuses"). Il est difficile de savoir s'il s'est agi à Jérusalem de l'un ou l'autre de ces deux phénomènes, ou des deux simultanément, mais il est sûr que l'insistance de Luc porte sur l'hétéroglossie. Il est non moins sûr que cette insistance représente une manière de relire le texte de Gn 11 sur la tour de Babel : "Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu'ils ne s'entendent plus les uns les autres" (v. 6-7). Dans le texte des Actes, "toutes les nations qui sont sous le ciel" sont rassemblées, sur la montagne qu'est Jérusalem, et chacun les entend dans sa propre langue : c'est le contre-pied exact de la situation de Babel ; remarquons d'ailleurs que le verbe utilisé pour exprimer la confusion du langage de Babel est le même que celui utilisé pour exprimer la confusion de tous à Jérusalem, sugcheô. Dès lors, on comprend l'intention de Luc : l'unité des peuples est refaite sur une base nouvelle, tous les desseins leur sont réalisables, il est désormais possible de pénétrer les cieux et de se faire un nom comme le souhaitaient les gens de Babel. Mais la base est donc nouvelle : il ne s'agit pas de disposer formellement d'une même langue, mais de parler le même Esprit. C'est l'Esprit qui est l'unité de tous, le lien de communion entre tous, la possibilité de dépasser les barrières linguistiques et humaines ; c'est l'Esprit qui permet de dire les merveilles de Dieu. A dire vrai, c'était déjà ce qu'avait manifesté saint Luc dans les débuts de son évangile : c'est parce qu'elle était remplie de l'Esprit-Saint que Marie avait pu concevoir Jésus, c'est pour la même raison qu'elle a pu se faire entendre d'Élisabeth avant même de lui avoir parlé, c'est toujours pour la même raison que tout le début de l'évangile est marqué d'une profonde exultation. Mais alors que dans l'évangile, ce don de l'Esprit était limité, et que tous ceux qui en bénéficiaient étaient explicitement nommés et singularisés, au début des Actes des Apôtres, ce sont les Douze ou les 120 qui en bénéficient, sans qu'ils soient singularisés. Pentecôte qui, au chapitre 10,44s, touchera même les païens. Toutes les nations bénéficient en quelque sorte du privilège initialement réservé à Marie d'être "pris à l'ombre de l'Esprit". Parler une même langue, ce n'est donc pas parler une langue unique, c'est parler la langue de l'Esprit. Quelle est-elle cette langue de l'Esprit ? Paul le dit en Ga 5,22-23 : "Le fruit de l'Esprit est charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté et confiance dans les autres, douceur, maîtrise de soi". L'Esprit aide au discernement : les apôtres ne multiplient pas les signes, ils se contentent de "publier les merveilles de Dieu" (v. 11), autrement dit de révéler aux hommes "les choses cachées depuis la fondation du monde", "ce que l'oreille n'a pas entendu, ce que les yeux n'ont pas vu" et qui pourtant est déjà là. Vous pouvez le constater : la Pentecôte est le dernier événement dans lequel la présence de Marie est évoquée. Luc, qui fait pourtant tant de cas de sa personne, ne la mentionne plus. Qu'est-elle devenue tandis que les apôtres s'en vont prêcher par le monde entier ? Rien ne permet de le dire et je me contenterai donc d'une suggestion. Dans la mesure où Marie représente, en particulier pour Luc, la figure de l'église, et même son coeur, je l'imagine assez comme étant restée à Jérusalem, devenue par sa prière foyer de grâce pour tous les prédicateurs. Autrement dit, tout le reste du récit des Actes, cette annonce de l'évangile au monde entier dans lequel Marie n'intervient donc pas officiellement ou directement, lui serait en quelque sorte redevable. Dès lors, l'annonce de l'évangile doit sans cesse se référer à celui qui est le sujet de cette annonce, Jésus, mais elle gagne aussi à s'enraciner dans la prière de celle qui a la première accueilli le sujet en question, Marie. version 2.0 - © Copyrights DOMUNI 1999-2003 - tous droits réservés biblio.domuni.org |