III. Une nouvelle chronologie des Pastorales
La chose est connue de tous les biographes de Paul : il est extrêmement difficile de réconcilier les éléments donnés par Paul lui-même dans ses lettres et ceux proposés par Luc dans les Actes. Dans le cas précis des Pastorales, qui ont beau se présenter sous la signature de Paul, avec bien des éléments caractéristiques de son style comme on la vu plus haut, qui ont été reconnues sans contestations comme dorigine paulinienne par les Pères de lÉglise, qui témoignent dune organisation ecclésiastique primitive, la question de linsertion de ces lettres dans le cadre de lhistoire paulinienne tel quil est proposé par Luc devient essentielle : car cest en grande partie faute de pouvoir leur trouver une telle insertion que les critiques sont conduits à tirer un trait définitif sur la question de leur authenticité.
La littérature sur la question du rapport des lettres de Paul aux Actes est immense, et il est impossible dans le cadre de cet article de rentrer dans le détail des solutions proposées. Il n'en est pas moins indispensable, si l'on veut parler de la chronologie des Pastorales, et dans la mesure où celles-ci sont assez sobres sur ce sujet, de revenir aux Actes, et donc de présenter les options de lecture de cet ouvrage qui seront adoptées ici. Car on va voir que cest en fait faute dune lecture appropriée du texte lucanien que lon rencontre des difficultés insolubles : lorsque le problème est mal posé, la solution devient impossible à trouver...
Après que certains d'entre eux ont bataillé pendant des années sur la qualité de l'information historique dont Luc se fait l'écho dans les Actes, tantôt pour la vanter, tantôt et plus souvent pour la dénigrer, les exégètes d'aujourd'hui paraissent préférer mettre Luc de côté. L'ouvrage assez récent de G. Lüdemann est symbolique de cette nouvelle position : dans ce très brillant essai[30], il a tenté de reconstruire une chronologie paulinienne à partir des informations données par le seul Paul, en y intégrant ensuite, avec une infinie prudence, quelques informations données par Luc dans les Actes.
Cet extrême scepticisme ne paraît pas de mise. Il faut en effet se référer au projet de Luc tel qu'il le décrit explicitement au début de son évangile : "1Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous, 2d'après ce que nous ont transmis ceux qui furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole, 3j'ai décidé, moi aussi, après m'être informé exactement de tout depuis les origines d'en écrire pour toi l'exposé suivi, excellent Théophile, 4pour que tu te rendes bien compte de la sûreté des enseignements que tu as reçus." Chacun des termes de ce prologue, soigneusement pesé, demanderait un commentaire ; mais en tout cas, à moins de vouloir faire de Luc un menteur, le débat doit moins porter sur la qualité de l'information que sur la manière, en particulier chronologique, de la présenter : Luc affirme en effet s'être exactement informé, mais il admet avoir cherché à bâtir un "exposé suivi" dans un souci que le verset 4 permet de qualifier de catéchétique.
C'est exactement, me semble-t-il, ce qui se passe le plus souvent dans les
Actes : Luc n'ajoute rien, ni ne retranche habituellement rien de ce qu'il sait[31],
mais il organise sa matière et, ce faisant, il réagence les faits
selon une perspective personnelle. L'exemple le plus marquant est celui d'Ac.
15 qui nous rapporte ce que l'on a coutume d'appeler la "conférence
ou le concile de Jérusalem".
III. 1. 1. Application à Ac. 15
C'est devenu un lieu commun de l'exégèse de considérer que ce chapitre fait allusion à deux rencontres distinctes, l'une consacrée à la question de la circoncision des Gentils, l'autre à celle de la communauté de table (ou commensalité) entre chrétiens d'origine païenne et chrétiens d'origine juive. Cela étant reconnu, il n'en reste pas moins beaucoup de confusion et de débats, par exemple pour savoir combien de fois Paul est monté à Jérusalem, si la "conférence de Jérusalem" a précédé ou suivi la controverse d'Antioche entre Pierre et Paul telle qu'elle est rapportée en Gal. 2,11s etc. Il se trouve que dès que l'on commence à parler de "conférence de Jérusalem", et les auteurs les plus critiques sur le texte des Actes le font[32], le débat est mal engagé : car, d'une certaine manière, ces auteurs ne se montrent pas assez critiques vis-à-vis de Luc...
Il faut relire Ac. 15 , et en faire une critique littéraire approfondie : les lignes qui suivent ne sont quune esquisse. Un fait saute aux yeux du lecteur attentif : le doublet constitué par les versets 1 et 5, et même 1-2a et 5.7a. Il est bien sûr possible daffirmer que Luc se répète pour bien " enfoncer le clou ", mais on ne voit guère le clou quil enfoncerait ici : compte tenu de ce qui a été dit précédemment, il est plus conforme à la logique lucanienne daffirmer que Luc dispose de deux récits différents quil cherche à unifier. Quels sont-ils et qui engagent-ils ? Ces deux récits ont-ils le même objet ? Lanalyse littéraire va montrer que non. Plusieurs indices conjugués ont force probante :
En bref, tout ce chapitre 15 manifeste une dualité dont il faut rendre compte. Le premier événement pourrait être appelé " laccord de Jérusalem ", entre Pierre et Paul, au sujet de lapostolat auprès des Gentils sans que soit exigé leur circoncision : cet accord est celui-là même dont parle Paul en Ga 2,7, et Lüdemann, approuvé fort justement en cela par Murphy OConnor et par bien d'autres exégètes depuis, estime quil a été trouvé dès le premier séjour de Paul à Jérusalem, celui évoqué en Ga 1,18, cest-à-dire vers lan 37 (on reverra plus loin la chronologie proposée par Lüdemann). Lors de la conclusion de cet accord, Jacques était présent (Ga 1,19), mais il ne jouait pas le rôle proéminent que lui fait jouer Luc en Ac 15 : ce rôle, il la joué plus tard dans le deuxième événement.
Quant au deuxième événement, il rapporte une rencontre qui sest tenue à Jérusalem au sujet du problème de la commensalité : une étude détaillée des termes employés, en particulier de la mise au premier plan en certains versets de Barnabé, du rôle tenu par Silas, en particulier avec la variante de 15,34, trop négligée, et bien dautres éléments encore, montrerait quà cette rencontre ont effectivement assisté Jacques et les anciens dun côté, représentant la communauté mère de Jérusalem, Barnabé et des représentants de la communauté dAntioche dautre part, dont Silas, et quil sest effectivement agi de trouver un compromis sur la commensalité. Pierre et Paul nont pas assisté à cette rencontre : ils se sont opposés à Antioche, et sont repartis en mission chacun de leur côté, laissant la communauté régler elle-même le problème avec la communauté mère de Jérusalem ; ce quelle a fait par lenvoi de délégués et la conclusion dun accord. On peut parler ici de " synode de Jérusalem " ou de " concile de Jérusalem ", à condition de bien comprendre quil sest tenu en labsence de Paul (ce qui pourrait bien expliquer que laccord soit très marqué par des considérations juives, et en définitive favorable aux judaïsants) et de Pierre. Il est alors tout à fait logique que Paul soit mis au courant de cet accord plus tard (Ac 21,25).
Ainsi Luc, tout en conservant la mémoire des événements, a été contraint de les réagencer quelque peu pour les besoins de sa catéchèse : il veut manifestement " mettre tout le monde daccord " sur les diverses questions posées par la mission aux païens, et rassemble toutes les " colonnes " dans ce lieu si symbolique pour lui quest Jérusalem. Il lui a certes fallu donner un rôle un peu nouveau à chacun des personnages, mais ce faisant, il ne trahit personne, pas même à ses yeux la réalité historique : car les deux événements en question se sont bien tenus à Jérusalem, et leurs conclusions ont reçu directement ou indirectement lapprobation de tous. La seule chose ainsi mise à mal, cest la chronologie : cest exactement ce qui a été dit plus haut.
Dès lors il est clair que Paul n'est pas venu à Jérusalem après son premier voyage missionnaire, mais seulement 14 ans (qui peuvent être, comme chacun sait, 13 ou 15, selon la manière de compter de l'époque, et le moment précis dans l'année de la première visite) après la première visite, soit en 52. Juste après, comme paraît s'en étonner à tort Murphy O'Connor, la comparution devant Gallion. Visite qui est manifestement celle suggérée en Ac. 18,22. L'incident entre Pierre et Paul a eu lieu peu après ce passage, au moment du séjour de Paul à Antioche, évoqué dans ce même verset d'Ac. 18,22 (on comprend mieux décidément l'aspect "sommaire" de ce verset) ; et le synode de Jérusalem a probablement suivi peu de temps après.
Dans larticle que nous avons cité un peu plus haut, Ph. Rolland repousse cette suggestion chronologique. Mais ses arguments ne tiennent pas :
Il est clair, dans cette reconstitution, que le "deuxième" voyage est très insuffisamment documenté chez Luc, sinon pour son début, en tout cas pour tout ce qui a suivi le premier passage à Corinthe : certes, comme lobserve Murphy OConnor, il faut tenir compte de la durée des déplacements, mais il reste que lon ne sait pas grand chose sur ce qua fait Paul entre son arrivée à Corinthe, vers les années 42-43, avec un séjour dun an et demi, et cet autre passage qui est celui des années 51-52. Si Luc ne dit rien, cest quil na pas dinformations ou quelles ne servent pas son propos : on verra plus loin quil faut peut-être placer là certaines des avanies connues par Paul, en particulier un emprisonnement.
III. 1. 2. Application à Ac. 18
Un autre exemple extrêmement frappant de la manière de Luc, et il est important pour le propos de cet article, concerne Ac. 18 : une lecture rapide des versets 1-17 laisse penser que l'édit de Claude provoquant la venue à Corinthe d'Aquilas et de Priscille, d'une part, la comparution de Paul devant Gallion d'autre part, se sont succédés à un an et demi d'intervalle (v. 11). J. Taylor a récemment mis en doute cette lecture[33], soulignant qu'avec le verset 12, Luc évoquait une tout autre étape de la vie de Paul, "au moment où" Gallion était proconsul d'Achaïe : "Bien que, à première lecture, le passage (Ac. 18) semble raconter une série d'événements bien liés ensemble, une analyse plus serrée révèle que rien en fait n'exige que l'on tire cette conclusion. De plus le verset 12 semble marquer le début d'un récit entièrement distinct qui se serait passé 'quand Gallion était proconsul d'Achaïe'. Un séjour ultérieur de Paul à Corinthe, distinct de celui durant lequel il a fondé la communauté chrétienne, est en fait attesté par les lettres aux Corinthiens (1 Cor. 16,5-7 ; 2 Cor. 1,15-2,1). On peut donc raisonnablement penser que Ac. 18,1-17 contient des récits touchant au moins deux séjours de Paul à Corinthe, l'un dans les premières années 40 et l'autre en 51"[34].
Cette lecture, tout à fait justifiée[34bis], a trois conséquences au moins :
C'est à partir de ces études, que je vais compléter sur quelques points, que peut s'entreprendre une présentation de la chronologie de Paul :
| Vers 34 | "Conversion" de Paul à Damas | |
| 34-37 | Séjour en Arabie (Gal. 1,17-18) | |
| 37 | 1ère montée à Jérusalem, et rencontre de Pierre | Eléments de Ac. 15 |
| Accord sur la mission (Gal. 2,7-9) | ||
| 37-40 | Premier voyage missionnaire de Paul, en Asie | Ac. 13-14 |
| 41-52 | "Deuxième"[36] voyage missionnaire de Paul | Ac. 15,40-18,22 |
| 52 | 2e montée à Jérusalem, "14 ans après" | Ac. 18,22 |
| Séjour à Antioche | Ac. 18,22 | |
| Incident d'Antioche (Gal. 2,11s) | ||
| Paul et Pierre poursuivent leurs routes respectives | ||
| "Concile de Jérusalem" entre des délégués de l'église d'Antioche et Jacques et les anciens | Eléments de Ac. 15 | |
| 53-58 | "Troisième" voyage missionnaire de Paul |
Le champ est maintenant libre pour proposer une insertion chronologique nouvelle des Pastorales.
III. 2. Chronologie des Pastorales
Pour toutes les raisons de proximités thématiques et linguistiques évoquées plus haut, la lettre à Tite doit se situer dans le voisinage chronologique de la première lettre à Timothée : le choix de la présenter dabord est arbitraire, il na pas de valeur chronologique a priori. Deux éléments doivent entrer en compte pour une datation : ceux de la critique interne d'une part, ceux de la critique externe d'autre part.
Tite a été laissé en Crète, à un moment où l'organisation des communautés est encore en cours (1,5). Lorsqu'il aura accueilli Artémas (inconnu par ailleurs) ou Tychique (un Asiate -Ac. 20,4-, qui paraît spécialement lié aux communautés d'Ephèse et de Colosses -Col. 4,7-8/Ep. 6,21-22), et préparé les voyages de Zénas (inconnu par ailleurs) et d'Apollos (chrétien d'origine grecque lié à la communauté de Corinthe, -Ac. 18,24 ; 19,1 ; 1 Cor. 1,12-), il doit rejoindre Paul à Nicopolis (ville d'Épire en Grèce occidentale) où celui-ci a décidé de passer l'hiver (3,12-13).
De Tite, la critique interne ne nous dit rien de plus.
Voilà toutes les informations qu'il est possible de glaner dans la lettre : elles sont maigres. Constatons que si Paul pense passer l'hiver à Nicopolis, c'est qu'il y est ou, plus probablement, qu'il n'en est pas loin et donne rendez-vous à Tite là-bas. Il est en Grèce au moment où il écrit, peut-être à Thessalonique : s'il était à Corinthe, on pourrait en effet s'étonner qu'il n'envisage pas d'y passer l'hiver.
La critique externe nous permet de mieux connaître Tite. Cest un grec de naissance qui joue déjà un rôle auprès de Paul lors de la rencontre de Jérusalem (Gal. 2,1-3). On sait aussi son lien avec la communauté de Corinthe (cf. 2 Cor. 7-8). On peut peut-être aller plus loin : la manière dont Paul parle de lui dans ces chapitres invite en fait à penser quil est issu de cette communauté, laquelle a été fondée au début des années 40, probablement vers 42 ou 43. La lettre à Tite serait alors postérieure, sans quon puisse préciser pour le moment le "degré de postériorité". On peut aussi sintéresser aux autres communautés dont les liens sont établis avec les personnes citées dans la lettre, à savoir les communautés de Crète, de Colosses, dÉphèse : si la fondation de lune dentre elles devait être considérée comme tardive, cela pourrait influer sur la datation de la lettre à Tite.
On dispose de très peu de renseignements sur la Crète, tout aussi peu de Colosses et de sa fondation. Les Actes ne nous informent que sur la fondation d'Ephèse, mais dans des textes qui exigent une critique rédactionnelle préalable.
Il n'est question de la Crète dans les Actes des Apôtres qu'au chapitre 27, à l'occasion du voyage maritime de Paul vers Rome : il est clair que ceci ne nous donne aucune indication sur le moment de la fondation de l'église de Crète.
La communauté de Colosses n'est aucunement évoquée dans les Actes ou ailleurs. On ne sait quelque chose d'elle que par la lettre aux Colossiens.
La communauté d'Ephèse est évoquée par Luc à la fin du "deuxième" voyage en Ac. 18,19-21, et à nouveau dans le "troisième" voyage en 19,8-10, mais il ne s'agit pas alors, quoi qu'en laissent penser une première lecture ou les titres de nos Bibles, d'une visite de fondation : Priscille et Aquilas sont déjà présents (Ac. 18,26), et, évoquant le prochain passage de Paul, Luc avoue qu'existaient des disciples : Ac. 19,1-2. Malgré son désir de mettre Paul en avant, Luc paraît reconnaître que la fondation de la communauté est due à Priscille et Aquilas et/ou à Apollos, avant que celui-ci ne noue de liens avec la Grèce (Ac. 18,27-19,1). Dès lors, la fondation de la communauté d'Ephèse n'est pas le fait du "troisième" voyage : elle pourrait avoir eu lieu indépendamment de Paul, à l'époque du "deuxième" voyage ou même avant, ce qui expliquerait que Luc en parle à la fin de ce "deuxième" voyage, en Ac. 18,19s.
Au fait, un voyage d'Apollos, d'Éphèse vers l'Achaïe, est évoqué par Luc en Ac. 18,24 : le voyage évoqué en Tite 3 pourrait-il être le même ? Auquel cas Apollos serait passé par la Crète, ce qui n'a rien d'extraordinaire. Tout dépend du moment réel où Apollos s'est trouvé à Ephèse et y a rencontré Priscille et Aquilas. La demande adressée aux disciples par Aquilas et Priscille (Ac. 18,27) pourrait bien rejoindre celle de Paulà Tite en Tit. 3,13.
Il est donc difficile de trouver un Sitz im Leben défini pour cette lettre à Tite : elle a sans doute été écrite de Grèce, dans les années 41-42, ou un peu plus tard si lon pense que Tite est lié à la communauté de Corinthe. Paul a pu, dans ces années-là, en particulier pendant son séjour à Corinthe, faire un voyage en Crète, ou simplement y envoyer Tite : on a signalé plus haut que le détail du séjour à Corinthe et les années qui ont suivi nétaient pas documentés chez Luc. Mais la proximité avec la 1ère lettre à Timothée, pour laquelle nous disposons de beaucoup plus d'informations, va compléter notre information.
III. 2. 2. 1ère lettre à Timothée
L'indication la plus précise vient ici de 1 Tim. 1,3 : "Ainsi donc, en partant pour la Macédoine, je t'ai prié de demeurer à Ephèse, pour enjoindre à certains de cesser d'enseigner des doctrines étrangères". Paul évoque donc un voyage d'Ephèse jusqu'en Macédoine, dont il es père rentrer bientôt (3,14 ; 4,13).
1 Tim. 3,6, qui refuse les convertis de fraîche date pour la charge d'épiscope, manifeste que la communauté est déjà établie. Elle fait face aux troubles causés par des agitateurs. Timothée, encore jeune (4,12), doit veiller à la défendre : sa "profession de foi" semble toute récente (6,12). Il reçoit mille conseils de Paul (ch. 6). Linterprétation la plus naturelle de ces textes est que Timothée est aux débuts de son ministère car Paul nécrirait pas de la sorte à un Timothée aguerri[37].
Il est surtout question de Timothée en Ac. 16,1-3, puis à nouveau en Ac. 17,14-15 ; 18,5, 19,22 et 20,1. C'est donc un grec, fils d'une juive, et Paul l'aurait rencontré à Lystres au cours de ce que l'on appelle son "deuxième" voyage. Mais faut-il en déduire que Timothée n'aurait été le compagnon de Paul qu'à partir de ce passage à Lystres ? Aucunement si l'on fait droit aux remarques de J. Taylor : "Cet épisode [Ac. 16,1-3] semble avoir été introduit ici de façon artificielle. En effet, Timothée n'apparaît pas dans le deuxième voyage missionnaire de Paul, selon Ac. I ; même dans le récit lucanien, il ne joue aucun rôle significatif : les deux allusions qui lui sont faites en 17,14 et 18,5 sont dues au désir de Luc d'harmoniser son propre récit de ce deuxième voyage avec les références à Timothée que fait Paul en 1 Th. 3,2.6. Il n'en reste pas moins que Timothée devait être originaire de Lystres ou de Derbé, comme le suppose 2 Tim. 3,11, où Paul rappelle les persécutions qu'il a endurées à Antioche, Iconium, et Lystres."[38]
En fait, ce que note fort justement Taylor, c'est que l'ensemble 16,1-3 apparaît comme une sorte de parenthèse dans un ensemble qui commence en 15,40 et ne concerne que "Paul et Silas", auxquels renvoient certainement tous les "ils". La rencontre de Paul et de Timothée, placée par Luc au début du "deuxième" voyage, pourrait bien avoir eu lieu au cours du premier, lors des passages de Paul dans la ville de Lystres, par exemple en Ac. 14,6s, dans ce premier voyage que Lüdemann date des années 37-40[39]. Le silence sur Timothée au cours du deuxième voyage pourrait donc bien s'expliquer par le fait que ce même Timothée n'a pas fait partie du convoi, étant resté en Asie. Remarquons qu'en Ac. 14,23, il est précisément question de "l'établissement d'anciens dans les églises": Taylor considère que cette remarque est influencée par Tite 1,5 ou 2 Tim. 1,6[40], alors qu'elle pourrait être un indice supplémentaire que les conditions de la fin de ce premier voyage sont proches de celles qui vont présider à la rédaction de 1 Timothée.
On peut aller plus loin : Luc évoque un ordre de Paul demandant à Timothée et Silas de le rejoindre au plus vite (Ac. 17,15), ce à quoi, d'après Luc, les deux compagnons vont obtempérer: Ac. 18,5. Rien n'indique qu'ils étaient encore ensemble : ou bien Timothée peut avoir rejoint Silas à Thessalonique, ce qui expliquerait 1 Tim. 3. En tout cas, cet ordre pourrait bien signifier un changement de projet de Paul, par rapport aux perspectives qu'il s'était fixées initialement de revenir en Asie : dès lors, la 1ère lettre à Timothée, qui évoque ces perspectives initiales, aurait été écrite peu avant leur modification, au moment où Paul se trouve à Philippes ou à Thessalonique. Remarquons qu'à son passage dans cette ville, Paul, selon Luc, fait face à une forte opposition juive : ceci pourrait bien expliquer une certaine "exaspération antijuive" qui marque 1 Timothée (cf. les propos sur la loi en 1,8-11, et les attaques contre les judaïsants en 1,5-7 comme au chapitre 4). Nous sommes alors dans les années 40, dans les débuts du "deuxième" voyage : la lettre à Tite est sans doute quelque peu postérieure à la première lettre à Timothée.
Une datation aussi haute pour 1 Timothée peut surprendre. Il se trouve néammoins un certain nombre d'indices qui pourraient la corroborer et qui se trouvent rarement pris en compte, très vraisemblablement à cause d'un a priori sur le caractère tardif de ces lettres. Listons-les en les commentant brièvement :
Faut-il souligner que pour les tenants a priori de la pseudépigraphie des Pastorales, ces notations ne sont que des procédés parmi d'autres (comme par exemple l'histoire du manteau en 2 Timothée 4), des "trucs" dirions-nous aujourd'hui, pour donner l'illusion de l'authenticité ?
III. 2. 3. 2ème lettre à Timothée
La grande question ici est celle de la situation de Paul au moment de l'écriture de la lettre. 1,8 et 2,9 nous apprennent que l'apôtre est prisonnier, et 1,17 laisse entendre, selon la traduction habituelle, que cet emprisonnement a lieu à Rome. L'apôtre évoque son passage en Asie (1,15.18 et 4,9-13) et, plus loin, les persécutions subies à Antioche, Iconium et Lystres (3,11): mais celles-ci peuvent remonter au premier voyage, ce qui confirmerait d'ailleurs que c'est au cours de ce premier voyage que Paul s'est adjoint Timothée. Les versets 6-8 du chapitre 4 sont habituellement lus comme évoquant la fin prochaine de Paul... Dans la finale de la lettre, l'apôtre évoque Corinthe et Milet.
Soulignons tout d'abord que la traduction habituelle de 1,17, "à son arrivée à Rome, il m'a recherché activement et m'a découvert", n'a absolument rien d'assurée. Dans un article très développé paru récemment dans la Revue Thomiste, B. Gineste propose de traduire : "dans un élan de courage, il m'a recherché avec empressement et m'a obtenu"[41bis], ce qui favorise ensuite la lecture des Actes. Tout le problème est en fait la traduction de genomenos en rhômê car rien ne dit que le terme rhomê soit un nom propre qui désigne la ville de Rome[42]. M. Prior, sans aucune explication[43], écarte toute autre traduction : B. Gineste montre au contraire qu'elle a d'importantes justifications[44].
En revanche, il faut faire crédit à Prior d'avoir montré que, tant du point de vue lexical (traduction des termes spendomai et analusis) que du point de vue du contexte, 4,6-8 n'évoque pas du tout la fin prochaine de Paul, mais au contraire l'intense activité apostolique de Paul et son espoir d'être bientôt libéré. Il propose la traduction suivante : "De mon côté, je me suis dépensé et le temps de ma délivrance est proche. Je me suis engagé dans le bon combat jusqu'à la fin ; je suis resté dans la course jusqu'au bout ; j'ai fait ce qui m'était demandé". Il ajoute que le thème du martyre de Paul a sans doute fait l'objet d'une rétrojection dans le texte[45].
Peut-on déterminer l'emprisonnement auquel Paul fait allusion ? Pour Prior, il s'agit bien sûr de celui de Rome, et pour Gineste de celui de Césarée. Si l'on écarte la traduction par Rome en 1,17, les versets 15-18 ne sont plus déterminants. Mais le chapitre 4 apporte beaucoup d'éléments qu'il importe de relire :
Ces renseignement peuvent paraître maigres, mais ils sont amplement suffisants pour constater, sur nimporte quelle carte, quils ne suggèrent certainement pas Rome comme lieu décriture de la lettre, mais plutôt quelque part en Macédoine : en effet, Paul a récemment quitté Corinthe, est passé en Asie (Milet, Troas). Il demande à Timothée, qui est à Éphèse, de venir le rejoindre en prenant son manteau qui est à Troas, ce qui oblige à remonter vers le nord : au-delà de Troas, la région habituellement fréquentée par Paul est la Macédoine, avec la ville de Philippes. Paul doit se trouver par là. Les Actes ou toute autre lettre peuvent-ils nous en dire plus ?
Selon les Actes, Paul a retrouvé à Corinthe Priscille et Aquilas, puis il est rejoint par Silas et Timothée. Il aurait passé là un an et six mois avant de partir pour l'Asie (Ac. 18,11) : c'est la visite de fondation à l'issue de laquelle Paul quitte Corinthe pour l'Asie ; nous sommes dans l'année 42 ou 43 si, comme le propose Lüdemann, on date l'édit de Claude de l'année 41.
La suite du récit concerne, on l'a dit, plutôt une autre visite de Paul à Corinthe. A l'issue de celle-ci, l'apôtre arrive en Asie via Ephèse (Ac. 18,19), où il laisse Priscille et Aquilas : le petit rapport de Luc sur Paul et les juifs d'Ephèse (Ac. 18,19-21) contredit pour une part Ac. 19,1s et doit être considéré avec suspicion. L'épisode éphésien de Ac. 18,24-19,20 paraît être une pièce autonome dont Luc dispose et qu'il intercale sans raisons précises à cet endroit de son récit (cf. le très vague "après ces événements" de 19,21) ; il intègre en 19,8s ce qui a dû constituer la vraie rencontre de Paul et des Ephésiens : Paul n'est pas à l'origine de cette communauté.
Lorsqu'on poursuit la lecture des Actes, ce qui frappe en 18,22-23, c'est le vague des renseignements donnés par Luc : il ne nous dit pas comment Paul est parti d'Ephèse, il ne donne pas le nom de l'église qu'il est allé visiter après avoir débarqué à Césarée (tous les commentateurs s'accordent à reconnaître qu'il doit s'agir de Jérusalem), il le fait venir à Antioche "quelque temps", rien n'est dit de précis sur le parcours asiate. En vérité, nous avons là un grand trou avant le troisième voyage, lequel ne se précise quelque peu qu'à partir de 19,21 : ce grand trou, on la dit, est dû au fait que certains événements ont été reportés au chapitre 15 ou, pour ce qui concerne lincident dAntioche, esquivés par Luc qui veut donner un profil unitaire à la communauté chrétienne.
Lorsque Paul écrit 2 Cor. 10-13, vers les années 56-57, il évoque le projet d'une troisième visite à Corinthe (12,14 ; 13,1) : c'est dire qu'avec la visite de fondation que l'on a daté plus haut des années 42-43, et la visite qui s'achève avec la comparution devant Gallion en 52, il n'y en a pas eu d'autre. Dès lors, si l'on doit situer l'écriture de 2 Timothée à l'issue d'un passage à Corinthe, ce devrait être après la deuxième visite, en 52 ou plus, ou après la première, en 44 ou plus compte tenu du séjour d'un an et demi.
Remarquons que Luc, après avoir été très détaillé sur le début du voyage de Paul en Grèce[46], laisse dans le flou la fin de ce voyage dès lors que Paul atteint l'Asie. Mais puisque Paul a été présenté devant Gallion au printemps 52, et qu'il se trouve à Jérusalem "14 ans après" son premier passage (Gal. 2,1), c'est-à-dire précisément en 52, on voit mal comment Paul aurait pu connaître dans ce laps de temps un emprisonnement. En revanche, Luc ne nous donnant dans les Actes aucune information sur ce qui s'est passé après la première visite de fondation, il est fort possible de situer là un tel emprisonnement, et conséquemment la rédaction de 2 Timothée. Comme on a fait remarquer plus haut que Paul a quitté récemment Corinthe au moment où il écrit, nous sommes sans doute vers 44-45. Deux ou trois années après la rédaction de 1 Timothée, un peu moins par rapport à Tite : cest assez pour que ces lettres, écrites dans des contextes différents et avec des finalités différentes, présentent des ressemblances et pas mal de différences.
Rappelons pour terminer que Paul assure, en 2 Cor. 11,23s, avoir subi mille avanies, en particulier plusieurs emprisonnements dont la plupart ne sont pas rapportés par Luc ; rappelons encore que, selon une tradition évoquée par Clément de Rome[47], Paul fut dans les chaînes "sept fois"... Est-il inimaginable que ce même Luc ait omis ou passé sous silence un emprisonnement de Paul qui n'a pas eu d'autre effet que d'interrompre momentanément l'apostolat de l'apôtre ?
© Hervé PONSOT o.p., Toulouse