II. Les objections d'ordre ecclésiologique


Nombreux sont les commentateurs qui rapprochent l'organisation ecclésiastique des Pastorales des lettres de Clément de Rome ou d'Ignace d'Antioche et les datent en conséquence. Ils le font d'autant plus volontiers qu'ils pensent pouvoir prendre appui, consciemment ou inconsciemment, sur un principe d'interprétation, admis sans discussion, devenu une sorte de dogme, que l'on pourrait résumer ainsi : au commencement était le charisme, ensuite est venue l'institution. Ce principe de développement ecclésiologique est en fait infondé[17], et se trouve sans cesse démenti par la vie et l'organisation de toutes les nouvelles communautés qui fleurissent de nos jours, sans parler de ce groupe de référence pour les études bibliques qu'est la communauté de Qumrân : il n'est pas de développement communautaire durable qui se fasse à l'écart de toute forme institutionnelle.

Rappelons que la préoccupation au sujet de cette organisation ecclésiastique est limitée à la lettre à Tite et à la première lettre à Timothée. Cette préoccupation serait-elle un indice du caractère tardif de l'une et de l'autre ? Tel n'est pas le sentiment que donne la lettre à Tite : la communauté de Crète paraît encore toute jeune, et Tite n'est pas envoyé pour y "achever une organisation" dont Paul aurait préalablement jeté les bases[18], mais pour "mettre de l'ordre là où cela en manque" et sans que rien n'assure que Paul soit préalablement passé par là[19] !

Le sentiment que donne la première lettre à Timothée est tout à fait identique ; Timothée est encore jeune (4,12 ; on reviendra plus loin sur la question de la jeunesse de Timothée) et Paul le dirige un peu comme un enfant : les exhortations personnelles se multiplient (1,18 ; 4,15-5,1 ; 5,22-23 etc.)[20]. Rappelons en outre -mais nous reviendrons plus longuement sur la question des Actes des Apôtres- qu'en Ac 14,23, Luc indique que la mission de Paul et de Barnabé à Lystres, Antioche et Iconium fut "de désigner des anciens [= des presbytres] dans chaque église".

L'examen du détail de cette organisation est difficile : les commentateurs reconnaissent souvent tout à la fois son caractère inachevé et très proche des institutions juives. L'étude fouillée de M. Guerra y Gomez[21] montre en fait que le terme "épiscope" est utilisé dans la tradition grecque et orientale, pour définir de manière très générique, "un fonctionnaire quelconque chargé d'une mission de supervision, qu'elle soit politique, administrative, judiciaire ou policière"[22]. On sait par exemple que le terme d'épiscope est connu depuis longtemps à Rhodes pour désigner les officiels de la cité[23], et que son équivalent hébreu (racine paqad) se trouve dans l'AT, par exemple en Gen. 39,4 pour désigner la situation de Joseph dans la maison de Pharaon, ou à Qumrân (cf. 1 QH 16,5).

La simple proximité linguistique avec Qumrân ne prouve bien sûr rien si le contenu se révèle très différent d'un corpus à un autre, mais tel n'est pas le cas. On connaît à Qumrân en particulier l'existence de "l'inspecteur général" (mebbaqer , de la racine, baqar, qui signifie "chercher, examiner") dont le rôle ne laisse pas de rappeler celui de l'épiscope tel qu'il apparaît dans les Pastorales : "Il instruira les Nombreux des oeuvres de Dieu, et il leur apprendra ses exploits merveilleux, et il racontera devant eux les événements d'autrefois. Et il aura pitié d'eux comme un père de ses enfants, et il portera en tout leur accablement comme un pasteur son troupeau. Il déliera les chaînes qui les lient pour qu'il n'y ait plus d'opprimé ni de brisé en sa Congrégation. Et quiconque s'adjoindra à la Congrégation, il l'examinera sur ses actes et son intelligence et sa force et sa puissance et ses biens (..) Et l'inspecteur qui est préposé à tous les camps sera âgé de trente à cinquante ans, possédant la maîtrise de tous les secrets des hommes et de toutes les langues qui parlent leurs divers clans. C'est sur son ordre qu'entreront les divers membres de la Congrégation, chacun à son tour. Et pour toute affaire que chaque individu aura à dire, qu'il la dise à l'inspecteur concernant tout procès et jugement" (CD 13,7-10 ; 14,8-12 ; trad. A. Caquot, Bibliothèque de la Pléiade). De fait, l'Inspecteur a non seulement un rôle de pasteur, mais aussi d'économe et d'instructeur, toutes choses que l'on retrouve en 1 Tim. 3,5 ("prendre soin de l'Église de Dieu"), Tit. 1,7 (être "intendant de Dieu"), Tit. 1,9 ("capable d'exhorter dans la saine doctrine et de confondre les contradicteurs").

Pour beaucoup de commentateurs[24], l'épiscope se différencie encore difficilement du presbytre, particulièrement au regard de Tite 1,5-9. Toutefois, on peut penser que le code recouvre deux invitations distinctes, la première adressée aux presbytres dans les versets 5-6, la deuxième adressée aux épiscopes dans les versets 7-9 : en effet, le verset 7a se présente comme une reprise du verset 6a au travers de l'invitation à être irréprochable. Le gar du verset 7 pourrait bien avoir la valeur de "en outre, a fortiori" et introduire les clauses supplémentaires destinées à l'épiscope, qui sont justement celles que l'on retrouvera à son sujet en 1 Tim. 3. En définitive, ce passage me semble donc manifester la proximité de l'épiscope et du presbytre, due au fait que l'épiscope était choisi parmi les presbytres. Mais il reste sûr que la différence entre les deux fonctions n'apparaît pas encore bien établie[25], pas plus qu'elle ne l'est encore vraiment dans la lettre de Clément de Rome aux Corinthiens, et nous sommes très loin des distinctions perceptibles dans les lettres d'Ignace.

Qu'en est-il justement du "presbytre" ou "ancien"? Deux faits sont bien connus :

Ce deuxième fait suggère, si l'on fait confiance à Luc, qu'au cours de ses débuts missionnaires Paul a connu et repris la structure "ecclésiale" traditionnellement en vigueur chez les Juifs, et le premier fait conduit à penser qu'il l'aurait ensuite abandonnée ou modifiée, ou qu'elle aurait été abandonnée ou modifiée dans les communautés pauliniennes. Autrement dit, la présence de cette structure serait plutôt un signe "d'antiquité".

Voyons donc maintenant ce qu'il en est du terme presbyteros, aux dires de Meier.

Celui-ci procède à partir d'une étude exégétique détaillée de chacun des versets où le terme se rencontre, autrement dit 1 Tim. 5,1.17.19 et Tit. 1,5. Pour la première occurrence, le contexte, où il est question de jeunes et de femmes âgées ("Ne rudoie pas un vieillard ; au contraire, exhorte-le comme un père, les jeunes gens comme des frères, les femmes âgées comme des mères, les jeunes comme des soeurs, en toute pureté"), plaide résolument en faveur de la traduction de "vieillard" adoptée par la B.J.

La question de la deuxième occurrence est plus délicate dans la mesure où il faut d'abord établir l'étendue du passage à étudier. Meier plaide pour une organisation structurée et chiastique de l'ensemble 17-25 :

A : 17-18 : valeur positive (bons anciens)

B : 19-22 + 23 : valeur négative (péché et prévention) + digression

B' : 24 : valeur négative (péché et prévention des candidats)

A' : 25 : valeur positive (bons candidats)

L'auteur développe surtout une analyse verset par verset. Il montre qu'il doit exister trois types de "presbytres": ceux qui président, ceux président "bien", autrement dit qui consacrent du temps à leur office, et ceux qui sont aptes à l'enseignement et au débat et qui reçoivent double traitement. Ces derniers pourraient bien être aussi, par comparaison avec 1 Tim. 3,2, des "épiscopes". Au verset 20, "ceux qui pèchent", un participe, doit renvoyer aux presbytres plutôt qu'aux pécheurs en général, même si l'auteur reconnaît que le recours à un pluriel dépendant d'un singulier peut paraître étrange : il trouve des traces d'un tel usage en 1 Tim. 2,9-15 ; au verset 22, notre auteur estime que c'est bien d'ordination qu'il s'agit. Quant à l'usage du terme presbyterion en 1 Tim. 4,14 (le mot désigne le Sanhédrin en Lc 22,66), l'auteur explique que l'exégèse traditionnelle qui veut y reconnaître un "collège d'anciens" tient toujours quelles que soient les critiques qui lui ont été faites. Bref, pour ce qui concerne 1 Timothée, notre auteur discerne un presbytérat établi, à deux étages : le simple prêtre et l'épiscope.

Meier estime qu'en Tite 1,5-9, on peut reconnaître un stade plus ancien de la tradition dans lequel l'épiscope et le presbytre ne seraient pas distingués. On a déjà indiqué notre désaccord, mais quoi qu'il en soit, force est encore une fois de reconnaître que le presbytre est infiniment plus proche de l'ancien bien connu de la tradition juive que du prêtre de la tradition catholique postérieure.

On ne peut enfin négliger le statut des diacres dont il est question dans la première lettre à Timothée : aucune mention dans la lettre à Tite, pourtant dite "pastorale", trois mentions du terme diakonia en 2 Tim. 4,5.11 ; 1 Tim. 1,12 et l’essentiel, les autres termes de racine diakon-, en 1 Tim. 3 et 4,6.

Considérons d'abord les "mentions annexes", celles de diakonia, en 2 Tim. et de 1 Tim. 1,12. En 2 Tim. 4,5.11, Paul évoque la "diaconie" de Timothée, puis la sienne ; et à nouveau la sienne en 1 Tim. 1,12. A chaque fois qu'il est question de lui, l'apôtre entend clairement signifier son apostolat, le "service de l'évangile", tout à fait d'ailleurs comme il le fait dans les autres lettres. On sait en effet que dans ces lettres, par exemple en 2 Cor. 3, l'expression ne réfère aucunement à un ministère institué, autrement dit à une fonction déterminée, mais à un service ponctuel ou durable, celui de l'évangile, celui de la collecte etc. On sait aussi que le fameux texte de Ac. 6 se situe dans la même ligne : il ne correspond certainement pas au plan historique à l'institution des diacres tels qu'on en rencontrera plus tard au 2e siècle -l'expression "diacres" n'est d'ailleurs pas prononcée, on ne trouve que "service" ou "servir" compris à la manière de Paul-, mais plutôt à la mise en place d'un comité de 7 hommes consacrés symboliquement à l'évangélisation des païens comme les 12 le sont pour les Juifs. On est donc conduit à penser que, à l'époque de Paul comme à celle qui correspond à la rédaction des Actes, la fonction diaconale au sens où elle se manifestera au 2e siècle, en particulier comme assistant des prêtres ou des évêque, au moins dans le cadre liturgique, n'existe pas. Nos "mentions annexes", parfaitement "en phase" avec cette perspective, n'obligent aucunement à traiter les Pastorales comme une oeuvre du 2e siècle. Et il en va tout à fait de même pour 1 Tim. 4,6 ; en revanche, la chose est bien moins sûre pour 1 Tim. 3, où le diaconat semble a priori se présenter comme un ministère institué, pour le coup très proche de ce que l'on trouve dans des textes plus tardifs.

Le verset important est le verset 10 : "que ceux qui sont irréprochables soient diaconisés", pour user d'un néologisme. Sachant que la "diaconisation" est précédée d'une mise à l'épreuve. Il est difficile dans un tel contexte de ne pas penser à un service plus établi, plus institué. Mais quel est le contenu de cette fonction ? Il n'est pas défini : 1 Tim. 3 définit leurs qualités, non leur emploi. Simplement, l'existence d'une mise à l'épreuve tout comme l'appel à refuser les profits déshonnêtes et à savoir bien gouverner sa maison suggère une fonction "économique" ou "administrative", certainement pas liturgique : en définitive, le contexte paraît assez proche de celui d'Ac. 6. Or on est en droit de penser qu'il a existé très tôt au sein des communautés chrétiennes des syndics ou des secrétaires administratifs chargés des diverses opérations de gestion.

Un autre élément milite aussi pour une date assez haute pour la mise en place de cette fonction, c'est l'existence très probable de "diaconesses"[27]. En 1 Tim. 3,11 en effet, il est question "des femmes": s'il s'était agi des "femmes des diacres", on aurait attendu une expression comme "leurs femmes" ; la répétition du ôsautos au début du verset 11, après celui du verset 8, suggère aussi un parallélisme ; en outre, les exigences adressées à ces femmes sont très proches de celles qui s'adressent aux diacres : sobriété, dignité, ce qui suggère qu'elles ont le même statut. En Rom. 16,11 justement, il est dit de Phoebé qu'elle "sert" l'église de Cenchrée : quand on sait l'accueil économique réservé par certaines femmes à la prédication paulinienne (cf. Lydie en Ac. 16,14-15), Phoebé pourrait bien être une diaconesse, au sens d'une personne chargée de l'administration économique de la communauté. Ces diaconesses semblent avoir très vite disparu.

Il reste un dernier point à considérer qui n'est pas directement institutionnel, mais plutôt métaphorique. L'une des caractéristiques bien connues des Pastorales est de présenter l'église comme "maison de Dieu" (cf. 1 Tim. 3,15), et de s'inscrire plus généralement dans un contexte où le champ sémantique de la maison occupe une grande place[28]. Peut-on assigner une époque, voire une date, à ce topos ecclésiologique ? On peut seulement supposer qu'il avait cours à une époque où les chrétiens continuaient de se réunir dans des maisons particulières pour leurs agapes. Mais cela ne nous avance guère : les chrétiens se sont réunis dans des maisons particulières depuis les origines chrétiennes jusqu'à la fin du 2e siècle[29].

En définitive, toutes ces considérations ecclésiologiques nous montrent quel'on peut situer sinon les Pastorales au moins 1 Timothée et Tite, à un moment où les influences juives sont encore marquées, et les rôles dans les communautés encore peu différenciés: l'existence d'une structure ecclésiale n'oblie aucunement à dater ces lettres du 2e siècle, pas plus que nous ne le ferions pour les documents de la communauté de Qumrân, elle aussi pourtant fort structurée.

Il conviendrait maintenant de se demander si des considérations d’ordre théologique interdisent toute datation haute, mais celles-ci dépendent largement de la manière dont on situe dans l’histoire les Pastorales : s’il est possible de proposer, à partir d'autres considérations, une date haute pour celles-ci, les objections théologiques tombent d'elles-mêmes. Au lieu en effet de comprendre la Sciences Bibliques des Pastorales comme un succédané ou une dérive par rapport aux positions "classiques" de la Sciences Bibliques paulinienne, elle apparaîtra comme une étape vers une Sciences Bibliques plus ferme, plus christocentrée, et plus personnelle. Dès lors, la question chronologique devient cruciale et c'est pourquoi elle sera abordée maintenant, en présentant une position originale que les avancées effectuées récemment, en particulier dans la question de la critique des Actes et des voyages de Paul, semblent bien permettre.


© Hervé PONSOT o.p., Toulouse
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Mise à jour : 20 août 1996.