I. Les objections d'ordre littéraire

La charge la plus connue contre l'authenticité paulinienne des Pastorales du point de vue littéraire est celle de P.N. Harrison[9]. Celui-ci recourt largement aux méthodes statistiques et remarque entre autres choses que :

Ce travail a longtemps convaincu plus la plupart des exégètes, jusqu'à ce que M. Prior, dans l'ouvrage déjà évoqué, en montre les innombrables faiblesses :

Il faut ajouter un autre point, rarement évoqué. Trop souvent, l'opération de comparaison stylistique consiste à mettre en face deux blocs, l'un constitué par les Pastorales, l'autre par les "lettres authentiques" (lesquelles ?) : qui ne voit que la comparaison est ainsi biaisée, qu'elle repose sur le présupposé plus ou moins conscient de l'hétérogénéité des deux blocs et ne va pas manquer de la confirmer ? La seule démarche juste est celle de Kenny : il faut considérer l'ensemble des lettres, déterminer si possible des éléments de convergences, évaluer ensuite les "écarts-type" par rapport à une moyenne.

Mais la critique la plus forte, indirecte, d'Harrison et, plus généralement, de tout essai dévaluation de l'authenticité des lettres à partir du style nous vient de J. Murphy O'Connor[11]. Notre auteur rappelle[12] que Paul utilisait les services d'un secrétaire pour écrire son courrier : Rom. 16,22 ; 2 Th. 3,17 ; Gal. 6,11 ; 1 Cor. 16,21 ; Phm 19 ; Col. 4,18. Si ce recours à un secrétaire n'a rien que de très habituel pour l'époque, en revanche la mention de co-expéditeurs est très surprenante : "dans ses adresses, Paul dissocie les noms de ceux qu'il a choisis pour qu'ils jouent le rôle de coauteurs"[13]. Et Murphy O'Connor de parcourir ensuite les lettres de Paul pour montrer que les passages du "nous" au "je" ou vice-versa se justifient en raison précisément de l'implication relative des coauteurs ; il justifie enfin que les co-expéditeurs de Galates, Philippiens et Philémon ne soient pas des coauteurs. Sa conclusion est radicale et en surprendra plus d'un : "Dans l'incapacité où nous sommes de déterminer avec précision la contribution d'un coauteur, de délimiter l'importance du travail de secrétariat, de décider du nombre de secrétaires utilisés, il nous est impossible de définir un style de Paul, qui permettrait de repérer des divergences significatives par rapport à la norme"[14].

Une telle remarque n'interdit pas d'ajouter quelques points qui ne vont pas dans le sens de Murphy O'Connor :

Mot ou expression 2 Timothée 1 Timothée
promesse de vie 1,10 4,80
dans une conscience pure 1,30 3,90
l'apparition1 du Christ Jésus 1,10 ; 4,1.8 6,14
j'ai été établi héraut, apôtre et docteur 1,11 2,70
garder le dépôt 1,12 6,20
l'exemple-type 1,13 1,16
saines paroles 1,13 6,30
elle est sûre cette parole 2,11 3,1 ; 4,9
selon les règles 2,50 1,80
querelles de mots 2,14 6,40
discours creux et impies 2,16 6,20
s'égarer 2,18 1,6 ; 6,21
d'un coeur pur 2,22 1,50
la connaissance de la vérité 2,25 ; 3,7 2,40
filets du Diable 2,26 3,70
combattre le bon combat 4,70 6,12
1. N'est ici considérée que l'épiphanie qu'A. Feuillet, "La doctrine des Epîtres Pastorales et leurs affinités avec l'oeuvre lucanienne", RTh 78(1978), p. 181-225, appelle "épiphanie de la fin des temps" et qu'il différencie de "l'épiphanie de l'Incarnation".

Murphy O'Connor[15], dans un article consacré aux Pastorales, constate ces convergences de vocabulaire, mais il estime que si les mots sont les mêmes, les contenus sont différents : ainsi du terme "apparition", que l'on vient d'évoquer dans notre tableau, qui aurait une orientation abstraite en Tite, concrète en 2 Timothée. Mais quand bien même cela serait, cela prouve-t-il autre chose qu'une différence de situation au moment de l'écriture de chacune de ces lettres ? Doit-on conclure en faveur d'une différence d'auteur ? Notre auteur ne le fait pas dans un premier temps et confesse avec raison : "les deux perspectives ne sont pas incompatibles" (p. 407). Plus loin, à propos de la christologie, il écrit encore : "Ce serait aller trop loin que de conclure que la christologie de 2 Tim. diverge substantiellement de celle de 1 Tim. et Tite. Néanmoins, les différences ne sont pas sans signification" (p. 409). Là encore, quelle est donc cette signification, sinon simplement une situation socio-historique différente ?

En vérité, on peut s'étonner que, dans cet article, Murphy O'Connor paraisse éviter cette question de la compatibilité des deux perspectives, alors même que par moment, il la touche de près : "1 Tim. et Tite n'ont pas d'intérêt dans la dimension missionnaire de l'église ; elles ne sont concernées que par la gestion interne"(p. 409) ; ou bien plus loin : "La situation impliquée par 2 Tim. est très différente" (p. 417). Comme on le verra par exemple par la suite, 2 Timothée ne s'inscrit pas dans le même contexte polémique anti-juif que les deux autres lettres, et cela n'est pas sans incidence sur les différences christologiques notées par Murphy O'Connor.

En fait, celui-ci semble avoir formulé ses conclusions surtout à partir de l'opposition irréconciliable qu'il croit pouvoir détecter entre 1 Tim. 4,14 et 2 Tim. 1,6 quant au mode de désignation des responsables d'églises : par le presbyterium dans un cas, par Paul dans l'autre. Là, il devient très tranché : "La variété des tentatives d'harmonisation reflète les contorsions intellectuelles qui naissent inévitablement de tout essai visant à concilier l'inconciliable" (p. 411). Là encore, notre auteur ne discute même pas de savoir si des perspectives différentes ne pourraient pas expliquer les différences, et il n'en parle même pas en note : alors que c'est là l'explication la plus couramment avancée.[16] Les exégètes parlent habituellement d'un Sitz im Leben différent.

Il se trouve que, dans le cas précis, on peut avancer encore une autre interprétation qui ne semble pas avoir été pour l'heure envisagée : tous les commentateurs, Murphy O'Connor y compris, semblent partir du postulat qu'il ne peut exister qu'un seul rite d'imposition des mains, et qu'il ne peut donc être imposé qu'une seule fois. Mais ne pourrait-on reconnaître que le rite peut être accompli au moins deux fois sur la même personne, en fonction de significations différentes ? L'une en vue de l'admission à une fonction en 1 Tim. 4,14, l'autre en vue d'un renouveau spirituel à travers une sorte de "baptême dans l'Esprit" en 2 Tim. 1,6 (le lien explicite avec le verset 5 et le contexte immédiat plaident en faveur d'une interprétation "spirituelle" du rite dans ce verset). Les deux significations du rite sont attestées dans les Actes des Apôtres : en 6,6 pour la première, en 8,17-19, 9,17 ou 19,6 pour la seconde.

Redisons-le encore une fois : s'il existe des différences incontestables dans l'usage d'un même vocabulaire entre 1 et 2 Timothée, l'explication par une différence d'auteurs, dont l'un serait nécessairement un plagiaire de l'autre, n'est certainement pas la plus immédiate. Elle se trouve en fait pratiquement exclue par la répartition totalement aléatoire des emprunts, ainsi que par l'impossibilité de trouver la moindre justification au plagiat. L'interprétation la plus légitime est que ces deux lettres sont écrites par un même auteur, à peu de distance temporelle, mais dans des circonstances différentes. Tout à fait comme ce sera le cas plus tard avec les lettres aux Galates et aux Romains.

Bien sûr, on objectera que, quoi qu'il en soit de la part exacte prise par Paul dans des lettres comme Romains, ou 1 et 2 Corinthiens, le style et les orientations sont trop différentes des Pastorales pour qu'il ait écrit ces dernières dans la foulée : mais cette remarque condamne ceux qui voudraient faire des Pastorales des écrits du vieux Paul, mais non pas ceux qui y verront des écrits du jeune Paul ! En vérité, du point de vue du style, cette dernière perspective est sans aucun doute dérangeante, mais aussi en tout point acceptable. L'est-elle aussi du point de vue de l'ecclésiologie ?


© Hervé PONSOT o.p., Toulouse
Maître de la toile
Mise à jour : 20 août 1996.