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Fr. Dominique Hermant,
moine bénédictin

Structure littéraire
du "discours communautaire"
de Matthieu 18


© Revue Biblique, 1996, T. 103-1, pp 76-90
pour la version complète (avec les notes) se reporter à l'original


RÉCAPITULATION

1. Arrivés au terme du Discours, le souvenir le plus frappant qu'il nous laisse est sans doute celui du tournant brusque de 18, 15, qui a divisé le parcours en 2 sous-sections.
La première, encadrée entre le petit-enfant de 18, 2 et les petits de 18, 14, traitait de l'attitude à avoir envers les petits ; et même la période 2, qui est une sorte d'excursus, commence par rattacher son sujet propre, les causes-de-chute, au cas des petits-enfants.
La seconde sous-section, entre le frère qui a péché de 18, 15 et le frère qu'il faut tenir-quitte de 18, 35, traitait de l'attitude à avoir envers les pécheurs. La symétrie est d'autant plus expressive que ce Discours est le seul passage des Évangiles à traiter ex professo de la vie en ekklêsia. Qu'il se borne à ces deux sujets en dit très long sur ce qu'était une ekklêsia dans les premiers âges chrétiens.

2. À l'intérieur de la grande subdivision du Discours en 2 sous-sections, les périodes se sont groupées d'elles-mêmes en 3 + 3, selon le schéma suivant

18, 1-4

1 : Les petits-enfants et le Royaume

18, 5-9

      2 : Les causes-de-chute

18, 10-14

3 : Les petits et le Père des cieux

18, 15-17

4 : Corriger le frère pécheur

18, 18-20

      5 : La communauté

18, 21-35

6 : Tenir-quitte le frère pécheur, comme le Père

Peut-on repérer des éléments de symétrie entre les 2 sous-sections ?
Sans doute, quant au mouvement d'ensemble. La digression sur le skandalon, au milieu de la 1re sous-section, est symétrique à celle sur la communauté, au milieu de la 2e. Peut-être n'est-ce pas purement formel ; les deux digressions ne sont pas sans se répondre en quelque façon : d'un côté, le danger premier à éviter, de l'autre, les pratiques positives à cultiver. Cependant je ne voudrais trop presser là-dessus.
Plus précise est la symétrie entre les périodes 3 et 6. Toutes deux sont composées d'une image (le berger, le débiteur-créancier) encadrée entre deux dits brefs formant inclusion. Et surtout les dits conclusifs de ces deux périodes, qui sont en même temps ceux des deux sous-sections, ont en commun de donner pour modèle aux disciples le Père des cieux, dans son comportement vis-à-vis des petits (18, 14) ou des pécheurs (18, 35) ; ce trait, si lourd de sens, achève de boucler le Discours tout entier dans une unité très serrée.

3. D.-A. proposent, eux aussi, une division en 3+3. Mais une part importante des éléments que je considère comme structurants leur échappe. Et les différences localisées que j'ai signalées entre leur analyse et la mienne entraînent, en s'additionnant, une différence considérable dans le sens général attribué au Discours.
Ils en viennent, dans leurs conclusions 7, à dire que les vv. 15-20 (nos périodes 4 et 5) forment en bloc un enseignement sur « l'excommunication », qui serait le cœur du Discours ; tout le reste ne serait même qu'une instruction pastorale sur l'esprit dans lequel cette mesure doit être appliquée.
Ce n'est pas du tout ce qui se dégage du tableau tracé ci-dessus, la phrase : Qu'il soit pour toi comme l'étranger et le publicain n'est que le tiers du sixième de l'ensemble. Et la. visée du Discours est bien plutôt révélée par les deux phrases sur le Père, placées comme elles le sont. Tout le but de Matthieu est d'enseigner que la vie de communauté chrétienne a pour règle de se modeler sur la conduite du Père des cieux et que, celui-ci montrant une sorte de prédilection pour les petits et les pécheurs, il doit en être de même chez les disciples de Jésus. De là la composition vigoureuse du Discours.

4. Il y a plus. Quelle est donc la conduite du Père des cieux envers les étrangers et les publicains ? Comme toujours, c'est en Jésus que nous pouvons en contempler l'icône. Et que voyons-nous ? Les étrangers, il sait parfaitement les amener à formuler un acte de confiance et, quand il y est parvenu, cela lui arrache un cri d'admiration et de joie (voir Mt 8, 10 pour le centurion et 15, 28 pour la Cananéenne). Quant aux publicains, non seulement il ne les évite pas, mais il les fréquente jusqu'à aller manger chez eux, au scandale des bien-pensants (voir Mt 9, 10-11 et 11, 19). Ce contexte général de l'Évangile, non moins que le contexte immédiat du Discours, invite donc à comprendre que Jésus invite ses disciples, non à excommunier les rebelles, même après des échecs répétés, mais à repartir à leur recherche, comme fait le berger pour le mouton égaré.

© Revue Biblique, 1996, T. 103-1, pp 76-90
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