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Fr. Dominique Hermant,
moine bénédictin

Structure littéraire
du "discours communautaire"
de Matthieu 18


© Revue Biblique, 1996, T. 103-1, pp 76-90
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STRUCTURE LITTÉRAIRE DU « DISCOURS COMMUNAUTAIRE » DE MATTHIEU 18

RÉSUMÉ

Le Discours communautaire de Mt 18 permet de mettre en lumière, de façon privilégiée, une technique littéraire caractéristique, qui consiste assembler des unités élémentaires en « périodes » ternaires par des procédés simples répétition, inclusion, crochets, puis à les grouper en une grande section selon un schéma riche de symétries et de sens.

SUMMARY

The Community Discourse of Mt 18 sheds light, in a particularly clear manner, on a specific literary technique which consists of assembling elementary unities in triple « periods » by simple means : repetition, inclusion, link-words, then to gather them in a long section, following a schema rich in symmetries and meaning.

INTRODUCTION

Une lecture judicieusement rythmée du ch. 18 du premier Évangile permet, non seulement de faire ressortir la structure interne de cet ensemble organisé par Matthieu, mais de détecter certains procédés de composition littéraire qui ont été mis en œ uvre là par l'Évangéliste, et qu'il vaudra la peine de pister ensuite dans le reste de son livre.

Pour rendre la démarche plus facile à suivre, je vais commencer par exposer en quelques mots, à titre d'hypothèse, le principe de base que je crois nécessaire d'adopter pour se donner les meilleures chances de parvenir à ce que j'ai appelé une lecture « judicieusement rythmée ». La suite montrera si cette hypothèse fonctionne bien, c'est-à-dire ouvre à une lecture intéressante. Et la reprise synthétique, en fin de parcours, des résultats engrangés achèvera, je l'espère, de convaincre que le point dé départ et la méthode étaient bons.

Ce principe est d'ailleurs fort simple il consiste à admettre (et qui le contestera aujourd'hui ?) que Matthieu a travaillé sur un matériau de base composé de petites « unités de sens » distinctes. Celles-ci, qui sont très inégales en longueur et parfois (mais minoritairement) dotées d'une structure rythmique interne, sont diverses par leur origine immédiate, comme le montre la comparaison avec les autres Synoptiques.

Mon hypothèse est que Matthieu a groupé ces unités, à un premier niveau, en petits ensembles littérairement signalisés avec grand soin. Pour fixer un vocabulaire commode et un peu cohérent, j'appellerai « mesures » les unités élémentaires et « périodes » les ensembles du premier niveau.

On verra que ces périodes elles-mêmes s'ordonnent, à un niveau supérieur, en une construction plus vaste qui est celle du Discours.

Le « rythme » ou, si l'on préfère, le découpage que je vais proposer se sépare sur plusieurs points de celui qui est présenté dans le dernier en date des commentaires complets et scientifiquement fouillés de l'Évangile de Matthieu, celui de W. D. Davies et D. C. Allison Naturellement, il coïncide avec lui sur bien d'autres points. Les conclusions que j'en tire sont, elles, assez différentes et, je l'espère, plus susceptibles d'être généralisées à l'ensemble du premier Évangile.

Je numéroterai les périodes et, à l'intérieur de chacune d'elles, je désignerai les mesures par les lettres A, B, C...
J'abrégerai le texte des mesures par trop longues. Et je marquerai par le signe / les éventuelles symétries intérieures à une mesure.
Je donnerai, après le texte de chaque mesure (ou parfois partie de mesure) les références aux autres Synoptiques. Le signe // entre deux références signifiera que deux passages sont parallèles, c'est-à-dire situés à la même place dans la séquence commune des Synoptiques ; le signe = signifiera que deux passages sont équivalents mais non parallèles.
Je soulignerai, dans le texte, les locutions qui jouent un rôle dans la construction de la période. Et, dans les notes qui suivront chaque période, je distinguerai typographiquement les mots directement empruntés au texte.

PÉRIODE 1

A (18, 1-2) :
En celle heure-là, les disciples s'approchèrent de Jésus, disant « Qui donc est plus grand dans le Royaume des cieux ? » Et, ayant appelé-près-de-lui un petit-enfant, il le fit-se-tenir au milieu d'eux.

(// Mc 9, 33-34, 36 ; // Lc 9, 46-47)

B (18, 3) :
Et il dit « En vérité, je vous le dis, si vous ne recommencez à devenir comme les petits-enfants, vous ne sauriez entrer dans le Royaume des cieux »

(propre)

C (18, 4) :
« Quiconque, donc, se fera-humble comme ce petit-enfant, c'est lui qui est plus grand dans le Royaume des cieux »

(propre ; v. Mc 10, 15 // Lc 18, 17)

NOTES SUR LA PÉRIODE 1

1. Dès la première étape, je me sépare de D.-A. en ce que je rattache le v. 18, 5 à ce qui suit et non à ce qui précède. Je discuterai ce point en temps voulu, un peu plus bas, mais je donne dès maintenant les raisons qui me font considérer les vv. 18, 1-4 comme un tout distinct.

2. La première raison, et la plus immédiatement apparente, est l'inclusion très forte : plus grand dans le Royaume des cieux.

3. La seconde raison est le rythme ternaire si marqué de la période telle que je la dessine. Elle contient 3 fois (y compris les 2 de l'inclusion) l'expression le Royaume des cieux et 3 fois le mot petit-enfant.

4. La répartition en 3 mesures telle que je la propose se justifie par le fait que chacune des mesures ainsi délimitées contient les 2 expressions. En outre, elle a pour elle que la mesure A se trouve telle quelle chez Luc et (avec une insertion) chez Marc, tandis que ce qui suit est propre à Matthieu. Et j'avoue que cette cellule A, ainsi constituée, me plaît par son allure de « parabole en acte », avec tout ce qu'une parabole (en acte ou en dire) a d'incomplet en elle-même, et, partant, de savoureusement provocant pour la réflexion.
Mais je reconnais qu'on pourrait aussi traiter la seconde phrase de A comme étant la première de B ; on aurait alors 3 mesures terminées toutes 3 par le Royaume des cieux, comme par une sorte de rime. On touche là du doigt ce que l'analyse interne d'une période peut avoir dans certains cas de légèrement flou. Mais cela ne met en cause ni la division de la période en trois, avec trois fois le Royaume des cieux et trois fois le petit-enfant, ni la délimitation de la période par une inclusion évidente.

PÉRIODE 2

A (18, 5-6) :
« Et qui accueillera un seul petit-enfant comme celui-ci en mon nom, c'est moi qu'il accueille ;
(// Mc 9, 37a ; // Lc 9, 48a)
/ mais qui sera-cause-de-chute pour un seul de ces petits qui me font-confiance aurait avantage à avoir une meule à âne suspendue autour de son cou et à être englouti au gouffre de la mer. »
(// Mc 9, 42 ; = Lc 17, 2)

B (18, 7)
Quel malheur pour le monde que les causes-de-chute ! Car il est fatal que surviennent des causes-de-chute ; mais quel malheur pour l'homme par-l'intermédiaire-de qui la cause-de-chute survient ! »

(= Lc 17, 1)

C (18, 8-9) :
« Si ta main ou ton pied est cause-de-chute pour toi, coupe-le et jette-le loin de toi ; c'est une-belle-chose pour toi d'entrer dans la vie manchot ou estropié, (plus) que si, ayant deux mains ou deux pieds, tu étais jeté dans le feu éternel.

/ Et si ton oeil est cause-de-chute pour toi, arrache-le et jette-le loin de toi ; c'est une-belle-chose pour toi d'entrer borgne dans la vie, (plus) que si, ayant deux yeux, tu étais jeté dans la Géhenne du feu. »
(repris de Mt 5, 29-30 et // Mc 9, 43-48)

NOTES SUR LA PERIODE 2

1. La première phrase est, comme je le disais ci-dessus, raccrochée par D.-A. à la subdivision précédente, pour l'unique raison qu'elle contient encore le mot petit-enfant (paidion), et que ce mot sera remplacé dans la seconde phrase par le mot petit (mikros), lequel reparaît en 18, 10 et 14. Mais ils sont obligés de reconnaître que la visée du v. 5 est toute différente de celle des vv. 1-4 : il ne s'agit plus de ressembler aux enfants, il s'agit de l'action qu'on exerce sur eux.

2. Pour ma part, je pense que les 2 phrases des vv. 5 et 6 ont été intentionnellement rapprochées et liées par Mt, pour former l'anti-thèse à la fois inattendue et si puissante : Qui accueillera.../ Qui sera-cause-de-chute..., laquelle met en pleine lumière le sens extrêmement profond que Mt entend donner à l'accueil prescrit par Jésus.
Je vois un signe convaincant que c'est bien là ce qu'il voulait dans le fait que, pour obtenir ce résultat, il s dû intervertir les deux phrases 18, 6 et 18, 7, comme le montre la comparaison avec Lc 17, 1-2.

3. Cela dit, le mot paidion forme crochet avec la période 1, et l'expression tôn mikrôn toutôn, en forme un autre avec la période 3, ce qui lie entre elles les 3 premières périodes du Discours. Le basculement de l'une à l'autre locution (analysé fort pertinemment par D.-A.) prend une vigueur encore accrue si elles sont rapprochées dans une même mesure.

4. En constituant ainsi la mesure A, Matthieu y a introduit le thème de la cause-de-chute (skandalon), et celui-ci va servir d'accroche aux mesures B et C, qui le contiennent chacune plusieurs fois. Par là est assurée la cohésion de la période 2. Mais je dois avouer que, en passant successivement de A à B et de B à C, je ne peux m'empêcher d'éprouver comme une impression de dérive ; et celle-ci sera confirmée par l'impression de brusque retour au sujet que donnera 18, 10. La formation d'une période ternaire sur le skandalon a ici prévalu, dans l'esprit du compilateur, sur la logique du développement.

5. Les mesures A et C sont reliées, outre le thème du skandalon, par la symétrie de sens (non marquée dans les mots) entre avoir avantage et c'est une plus belle chose, puis entre être englouti dans le gouffre de la mer et être jeté dans la Géhenne du feu.

PÉRIODE 3

A (18, 10) :
« Attention ! ne dédaignez pas un-seul de ces petits, car je vous dis que leurs anges aux cieux regardent continuellement la face de mon Père qui est aux cieux. »

(propre)

B (18, 12-13 ; le verset 18, 11 n'est pas considéré comme authentique)
« Que vous en semble ? S'il arrive qu'un homme ail cent moutons et qu'un-seul s'égare ; ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf sur les montagnes et partir à la recherche de l'égaré ?

/ Et s'il arrive qu'il le trouve, en vérité, je vous dis qu'il est joyeux à cause de celui-là plus qu'à cause des quatre-vingt-dix-neuf qui ne s'étaient pas égarés. »
(= Lc 15, 3-7)

C (18, 14) :
« Ainsi il n'y a pas (le moindre) désir chez votre Père (qui est) aux cieux que soit perdu un-seul de ces petits. »

(propre).

NOTES SUR LA PÉRIODE 3

1. L'expression un-seul de ces petits, en tète de la période, forme, je viens de le dire, un crochet avec la période 2. Mais ce n'est pas sa seule fonction littéraire, il s'en faut.

2. D'abord, en effet, elle reviendra à la fin de la période, l'enserrant dans une belle inclusion, encore énormément renforcée par son association avec mon (ou votre) Père des cieux. Une période ne saurait être plus fermement délimitée.
Ce n'est pas superflu, car, sur le plan de la pensée, il y a un hiatus assez gênant entre, d'une part, A et C, où il est question des petits, et, d'autre part, B, où il est question d'un égaré. Cependant B et C sont reliés par les deux notions voisines de s'égarer (B) et être perdu (C). Entre A et B, c'est plus subtil ; en songeant au début de la période 2, où il était suggéré que le contraire d'accueillir, c'est être-cause-de-chute, je pense qu'ici, au début de la période 3, il est de même suggéré que le contraire de dédaigner (A), c'est partir à la recherche (B) ; tout cela traduit une conception des relations humaines extrêmement riche.

3. Mais il y a encore autre chose. En écoutant attentivement se dérouler cette période, on y perçoit un fil conducteur : le petit mot un-seul (heis ou, au neutre, hen), qui passerait facilement inaperçu, mais qui, présent dans les 3 mesures, leur donne le sens, très beau, de variations sur la valeur irremplaçable d'un-seul être humain, et cela à cause de sa relation unique avec le Père qui est aux cieux. Dans cette lumière, la distorsion entre le souci des petits et celui de l'égaré perd la plus grande partie de son importance.

4. Notons enfin que la mesure B contient 3 fois le verbe s'égarer. Mais, malgré cela, la division binaire, marquée par les deux S'il arrive que..., s'impose sans conteste, car c'est elle qui donne au dit toute sa force en montrant qu'un-seul peut être préféré à quatre-vingt-dix-neuf, à la fois sur le plan pratique (on part à sa recherche) et sur le plan affectif (on est joyeux à cause de lui).

PÉRIODE 4

A (18, 15-16) :
« Si ton frère a péché, va, reprends-le entre toi et lui seul. S'il t'entend, tu as gagné ton frère. »

(= Lc 17, 3)
« Mais, s'il ne t'entend pas, prends-en-plus avec toi une ou deux autres (personnes), afin que (soit observée la Loi, qui dit que) sur la parole de deux ou trois témoins toute chose soit établie. »

(propre)

B (18, 17a)
« Et, s'il refuse de les entendre, dis(-le) à la Communauté.

(propre)

C (18, 17b)
« Et, s'il refuse d'entendre même la Communauté, qu'il soit pour toi comme l'étranger et le publicain. »

(propre)

NOTES SUR LA PÉRIODE 4

1. L'attaque de 4. A marque un changement brutal de perspective : il était question des petits, il est question désormais de ceux qui pèchent. C'est, à n'en pas douter, une seconde sous-section du Discours qui commence.

2. La période est très unifiée par la triple répétition de s'il n'entend pas ou s'il refuse d'entendre.

3. La subdivision que je propose, et qui pourrait être discutée, a pour elle
- qu'elle attribue à chaque mesure une des occurrences du refrain,
- qu'elle isole en tête de la période une mesure constituée comme la mesure initiale de la période 2 : deux fragments distincts rapprochés par Mt pour créer une symétrie antithétique,
- que, en isolant successivement B et C, elle donne à chacune de ces deux mesures un grand poids, ce qui est plus que justifié.

4. En effet, le recours à la Communauté (B) vaut bien d'être envisagé en lui-même, par distinction d'avec toute procédure interpersonnelle.
Quant à la sentence C, il n'est besoin de souligner ni son importance ni sa difficulté. J'y reviendrai dans ma conclusion.

PÉRIODE 5

A (18, 18) :
« En vérité, je vous le dis, toutes les choses que vous lierez sur la terre seront liées dans le ciel, et toutes celles que vous délierez sur la terre seront déliées dans le ciel. »

(propre ; repris de Mt 16, 19)

B (18, 19) :
« Et encore : je vous dis que, si deux d'entre vous unissent -leur-voix sur la terre à propos de n'importe quelle chose qu'ils demandent, cela adviendra pour. eux, de la part de mon Père qui est dans les cieux. »
(propre)

C (18, 20) :
« Car là où deux ou trois sont réunis en mon nom, là je suis, au milieu d'eux. »

(propre)

NOTES SUR LA PÉRIODE 5

1. Il n'y a pas de lien verbal entre cette période et la précédente. Mais celle-ci avait introduit le mot ekklêsia, que j'ai rendu vaille que vaille par Communauté ; il était donc logique d'introduire ici ces 3 dits, qui fondent la vie en ekklêsia, même si le mot n'y est pas repris (il ne figure ailleurs dans les Évangiles qu'en Mt 16, 18, dans une perspective très différente).

2. Ici encore, je coupe autrement que D.-A. qui joignent le v. 18, 18 au développement précédent. Ma raison n'est pas tellement que cela souligne le passage d'une période 4 en tu à une période 5 en vous ; ce n'est pas là par soi-même une articulation importante. C'est surtout que la période 5 telle que je la délimite offre une structure littéraire très forte
- les mesures A et B sont accrochées entre elles par le couple terre/ciel,
- les mesures B et C, par les deux (ou trois) qui unissent-leur-voix, (symphônein) ou leur présence (synagesthai).

3. Cette structure, qui fait de la période 5 un tout, dispense de chercher à tout prix un lien étroit entre elle et les deux périodes qui l'entourent. On peut alors donner à lier-délier de la période 5 un sens beaucoup plus vaste que le pardon des péchés de la période 6, et à la demande dont Jésus promet l'exaucement une amplitude bien plus grande que la correction des pécheurs de la période 4.

4. Malgré tout, on ne peut se défendre, en suivant la pensée au cours de cette période, de sentir qu'on s`écarte peu à peu du sujet dont on avait commencé à parler : les relations avec les frères qui ont péché. Le début de la période suivante devra nous y ramener énergiquement.

PÉRIODE 6

A (18, 21-22)
Alors Pierre, s'étant approché, lui dit : « Seigneur, combien de fois mon frère péchera-t-il contre moi et le tiendrai-je-quitte ? jusqu'à sept fois ? » Jésus lui dit : « Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à soixante-dix fois sept fois. »

(v. Lc 17, 4)

B (18, 23-34) :
« C'est pourquoi voici-à-quoi-on-peut-comparer le Royaume des cieux : Il était un homme, un roi, qui désira mettre-à-jour ses comptes avec ses serviteurs. 11 avait commencé la mise-à-jour quand on lui en amena un, débiteur de dix mille talents (...) Pris-de-pitié, le patron de ce serviteur (...) le tint-quitte de sa dette.
Étant sorti, ce serviteur trouva un de ses compagnons-de-service, qui lui devait cent deniers (...) 111e jeta en prison jusqu'à ce qu'il ait payé ce qu'il devait (...)
Son patron lui dit : « (...) Je t'ai tenu-quitte (...) Ne devais-tu pas avoir pitié (...) 
? (...) Et il le livra aux tortionnaires jusqu'à ce qu'il paye la totalité de sa dette. »
(propre)

C (18, 35)
« C'est ainsi que mon Père céleste, lui aussi, agira envers vous, si vous ne vous tenez-quittes, chacun son frère, du fond du cœ ur. »
(propre)

NOTES SUR LA PÉRIODE 6

1. Nouvelle différence avec D.-A., qui ne rattachent pas la mesure A aux mesures B et C. C'est encore un argument d'analyse littéraire qui me détermine à me séparer d'eux.
En effet, la période, telle qu'elle est dessinée ci-dessus, offre un aspect très typé, qui était déjà, quoique de façon moins accusée, celui de la période 3 : une mesure centrale (B) longue et imagée, encadrée de deux mesures (A et C) beaucoup plus courtes et plus abstraites, qui se répondent, en inclusion, par des mots importants, ici le mot frère (qui est loin d'être passe-partout, ou même fréquent, dans les Évangiles) et le verbe tenir-quitte (aphienai).
Ce dernier est présent aussi, en bonne place, dans la mesure B (18, 27 et 32) et assure ainsi à la période tout entière une cohésion sans faille.

2. Le mot frère renvoie en outre au début de la période 4, donc de la 2e sous-section du Discours, d'autant que les deux périodes commencent respectivement par : Si ton frère a péché et par : Combien dd fois mon frère péchera-t-il ? C'est donc la sous-section entière qui forme un tout fermement dessiné.

3. A l'intérieur de ce tout, la symétrie des périodes 4 et 6 est significative. La première traite du devoir de corriger les pécheurs ; la seconde, du devoir de les tenir-quittes. Il est important d'affirmer que les deux devoirs sont complémentaires. Et, quand on a bien compris cela, l'insertion entre les périodes 4 et 6 de la période 5, sur la vie de communauté, apparaît comme très riche d'enseignement ; la communauté, et elle seule, donne leur véritable cadre et leur véritable contenu à la correction comme à l'acquittement ; et peut-être est-elle seule aussi à permettre le passage, toujours délicat, de l'une à l'autre.

4. Notons enfin que l'association de la notion de frère à celles de péché et de tenir-quitte est intensément suggestive : non seulement le péché n'empêche pas quelqu'un d'être mon frère, mais c'est en quelque sorte dans cette circonstance qu'il le devient plus vraiment.

RÉCAPITULATION

1. Arrivés au terme du Discours, le souvenir le plus frappant qu'il nous laisse est sans doute celui du tournant brusque de 18, 15, qui a divisé le parcours en 2 sous-sections.
La première, encadrée entre le petit-enfant de 18, 2 et les petits de 18, 14, traitait de l'attitude à avoir envers les petits ; et même la période 2, qui est une sorte d'excursus, commence par rattacher son sujet propre, les causes-de-chute, au cas des petits-enfants.
La seconde sous-section, entre le frère qui a péché de 18, 15 et le frère qu'il faut tenir-quitte de 18, 35, traitait de l'attitude à avoir envers les pécheurs. La symétrie est d'autant plus expressive que ce Discours est le seul passage des Évangiles à traiter ex professo de la vie en ekklêsia. Qu'il se borne à ces deux sujets en dit très long sur ce qu'était une ekklêsia dans les premiers âges chrétiens.

2. À l'intérieur de la grande subdivision du Discours en 2 sous-sections, les périodes se sont groupées d'elles-mêmes en 3 + 3, selon le schéma suivant

18, 1-4

1 : Les petits-enfants et le Royaume

18, 5-9

      2 : Les causes-de-chute

18, 10-14

3 : Les petits et le Père des cieux

18, 15-17

4 : Corriger le frère pécheur

18, 18-20

      5 : La communauté

18, 21-35

6 : Tenir-quitte le frère pécheur, comme le Père

Peut-on repérer des éléments de symétrie entre les 2 sous-sections ?
Sans doute, quant au mouvement d'ensemble. La digression sur le skandalon, au milieu de la 1re sous-section, est symétrique à celle sur la communauté, au milieu de la 2e. Peut-être n'est-ce pas purement formel ; les deux digressions ne sont pas sans se répondre en quelque façon : d'un côté, le danger premier à éviter, de l'autre, les pratiques positives à cultiver. Cependant je ne voudrais trop presser là-dessus.
Plus précise est la symétrie entre les périodes 3 et 6. Toutes deux sont composées d'une image (le berger, le débiteur-créancier) encadrée entre deux dits brefs formant inclusion. Et surtout les dits conclusifs de ces deux périodes, qui sont en même temps ceux des deux sous-sections, ont en commun de donner pour modèle aux disciples le Père des cieux, dans son comportement vis-à-vis des petits (18, 14) ou des pécheurs (18, 35) ; ce trait, si lourd de sens, achève de boucler le Discours tout entier dans une unité très serrée.

3. D.-A. proposent, eux aussi, une division en 3+3. Mais une part importante des éléments que je considère comme structurants leur échappe. Et les différences localisées que j'ai signalées entre leur analyse et la mienne entraînent, en s'additionnant, une différence considérable dans le sens général attribué au Discours.
Ils en viennent, dans leurs conclusions 7, à dire que les vv. 15-20 (nos périodes 4 et 5) forment en bloc un enseignement sur « l'excommunication », qui serait le cœ ur du Discours ; tout le reste ne serait même qu'une instruction pastorale sur l'esprit dans lequel cette mesure doit être appliquée.
Ce n'est pas du tout ce qui se dégage du tableau tracé ci-dessus, la phrase : Qu'il soit pour toi comme l'étranger et le publicain n'est que le tiers du sixième de l'ensemble. Et la. visée du Discours est bien plutôt révélée par les deux phrases sur le Père, placées comme elles le sont. Tout le but de Matthieu est d'enseigner que la vie de communauté chrétienne a pour règle de se modeler sur la conduite du Père des cieux et que, celui-ci montrant une sorte de prédilection pour les petits et les pécheurs, il doit en être de même chez les disciples de Jésus. De là la composition vigoureuse du Discours.

4. Il y a plus. Quelle est donc la conduite du Père des cieux envers les étrangers et les publicains ? Comme toujours, c'est en Jésus que nous pouvons en contempler l'icône. Et que voyons-nous ? Les étrangers, il sait parfaitement les amener à formuler un acte de confiance et, quand il y est parvenu, cela lui arrache un cri d'admiration et de joie (voir Mt 8, 10 pour le centurion et 15, 28 pour la Cananéenne). Quant aux publicains, non seulement il ne les évite pas, mais il les fréquente jusqu'à aller manger chez eux, au scandale des bien-pensants (voir Mt 9, 10-11 et 11, 19). Ce contexte général de l'Évangile, non moins que le contexte immédiat du Discours, invite donc à comprendre que Jésus invite ses disciples, non à excommunier les rebelles, même après des échecs répétés, mais à repartir à leur recherche, comme fait le berger pour le mouton égaré.

CONCLUSIONS SUR LA TECHNIQUE LITTÉRAIRE
MISE EN OEUVRE PAR MATTHIEU

1. La première observation qui saute aux yeux est que toutes les périodes ont été reconnues composées de 3 mesures. Cette structure ternaire est soulignée par
- les 3 Royaume des cieux de la période 1,
- les 3 un-seul de la période 3,
- les 3 s'il n'entend pas de la période 4,
- les 1 + 2 + 1 tenir-quitte de la période 6.
On peut ajouter les 6 cause-de-chute de la période 2 (bien que non répartis régulièrement en 2 + 2 + 2).
La période 5 reste donc la seule où le rythme ternaire soit marqué autrement que par ce type de répétition.
D.-A. ont relevé de leur côté le goût de Matthieu pour les « triades ». Mais :
- ils n'ont relevé qu'une partie des « triades » que je vois se dessiner sous mes yeux ;
- ils les conçoivent autrement que moi, davantage sur la base du contenu et moins sur la base des mots ; je pense fermement que cette seconde considération est plus en accord avec les méthodes d'écriture des. Évangélistes, et de Matthieu en particulier.

2. La méthode employée par Matthieu pour créer ses périodes nous est apparue d'une remarquable efficacité. Elle se ramène à l'usage de 3 procédés simples (quelquefois conjugués pour une même période) :
- la répétition, dont je viens de parler (périodes 1, 2, 3, 4, 6) ;
- l'inclusion (périodes 3, 6) ;
- le jeu de crochets A-B puis B-C (période 5).
Ces signes, une fois repérés, permettent de détecter dans le premier Évangile un nombre vraiment impressionnant de périodes ternaires analogues à celles du Discours communautaire. J'irai jusqu'à dire que, même là où les signes sont moins évidents ou manquent totalement, le groupement des petites unités en périodes de 3 mesures est toujours possible et souvent suggestif, sauf quelques exceptions. Je ne puis ici qu'inviter ceux que cela intéresserait à faire l'expérience.

3. Le texte du Discours, une fois rythmé en périodes ternaires, s'est révélé pourvu d'une ordonnance très ferme, grâce à des signaux littéraires judicieusement disposés. Il y a là la source d'une véritable satisfaction esthétique. Mais ce qui est plus important encore, c'est que la pensée que l'Évangéliste a voulu exprimer dans ce Discours sort, pour ainsi dire, de la pénombre pour se dévoiler dans toute sa force, une fois son organisation reconnue. Je dis : organisation ; j'aurais pu dire architecture ; mais à condition de préciser qu'il s'agit d'une architecture musicale, comparable à celle d'une fugue ou d'une sonate.
La question vient alors spontanément à l'esprit : est-ce que, par hasard, les autres Discours (ou même, pourquoi pas ? les sections narratives) ne s'organiseraient pas en compositions aussi soignées et expressives que le Discours communautaire.
Je me suis convaincu, à l'essai, qu'il en est bien ainsi, et je souhaite pouvoir un jour partager le plaisir de cette constatation. Plaisir d'autant- plus grand que, si la structure interne des périodes se révèle. d'une étonnante constance, avec juste ce qu'il faut d'exceptions pour ne pas devenir insupportable ou invraisemblable, l'organisation des périodes entre elles est, au contraire, d'une extrême et savoureuse variété.
Peut-être me soupçonnera-t-on de faire, dans cette lecture, une part à l'imagination, comme ces enfants qui croient déchiffrer des figures dans le papier peint de leur chambre. Je ne puis répondre que par une question : les traits littéraires sur lesquels j'ai fondé ma lecture du Discours communautaire sont-ils, oui ou non, vérifiables ?

        Dominique HERMANT,
        moine d'En Calcat.

© Revue Biblique, 1996, T. 103-1, pp 76-90
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