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STRUCTURE LITTÉRAIRE DU « DISCOURS COMMUNAUTAIRE »
DE MATTHIEU 18
RÉSUMÉ
Le Discours communautaire de
Mt 18 permet de mettre en lumière, de façon
privilégiée, une technique littéraire
caractéristique, qui consiste assembler des unités
élémentaires en « périodes »
ternaires par des procédés simples répétition,
inclusion, crochets, puis à les grouper en une grande
section selon un schéma riche de symétries et
de sens.
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SUMMARY
The Community Discourse of Mt 18 sheds light, in a particularly
clear manner, on a specific literary technique which consists
of assembling elementary unities in triple « periods »
by simple means : repetition, inclusion, link-words, then
to gather them in a long section, following a schema rich
in symmetries and meaning.
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INTRODUCTION
Une lecture judicieusement rythmée du ch. 18 du premier Évangile
permet, non seulement de faire ressortir la structure interne de cet
ensemble organisé par Matthieu, mais de détecter certains
procédés de composition littéraire qui ont été
mis en
uvre là par l'Évangéliste, et qu'il vaudra la peine
de pister ensuite dans le reste de son livre.
Pour rendre la démarche plus facile à suivre, je vais
commencer par exposer en quelques mots, à titre d'hypothèse,
le principe de base que je crois nécessaire d'adopter pour se
donner les meilleures chances de parvenir à ce que j'ai appelé
une lecture « judicieusement rythmée ». La suite montrera
si cette hypothèse fonctionne bien, c'est-à-dire ouvre
à une lecture intéressante. Et la reprise synthétique,
en fin de parcours, des résultats engrangés achèvera,
je l'espère, de convaincre que le point dé départ
et la méthode étaient bons.
Ce principe est d'ailleurs fort simple il consiste à admettre
(et qui le contestera aujourd'hui ?) que Matthieu a travaillé
sur un matériau de base composé de petites « unités
de sens » distinctes. Celles-ci, qui sont très inégales
en longueur et parfois (mais minoritairement) dotées d'une structure
rythmique interne, sont diverses par leur origine immédiate,
comme le montre la comparaison avec les autres Synoptiques.
Mon hypothèse est que Matthieu a groupé ces unités,
à un premier niveau, en petits ensembles littérairement
signalisés avec grand soin. Pour fixer un vocabulaire commode
et un peu cohérent, j'appellerai « mesures » les unités
élémentaires et « périodes » les ensembles
du premier niveau.
On verra que ces périodes elles-mêmes s'ordonnent, à
un niveau supérieur, en une construction plus vaste qui est celle
du Discours.
Le « rythme » ou, si l'on préfère, le découpage
que je vais proposer se sépare sur plusieurs points de celui
qui est présenté dans le dernier en date des commentaires
complets et scientifiquement fouillés de l'Évangile de
Matthieu, celui de W. D. Davies et D. C. Allison Naturellement, il coïncide
avec lui sur bien d'autres points. Les conclusions que j'en tire sont,
elles, assez différentes et, je l'espère, plus susceptibles
d'être généralisées à l'ensemble du
premier Évangile.
Je numéroterai les périodes et, à l'intérieur
de chacune d'elles, je désignerai les mesures par les lettres
A, B, C...
J'abrégerai le texte des mesures par trop longues. Et je marquerai
par le signe / les éventuelles symétries intérieures
à une mesure.
Je donnerai, après le texte de chaque mesure (ou parfois partie
de mesure) les références aux autres Synoptiques. Le signe
// entre deux références signifiera que deux passages
sont parallèles, c'est-à-dire situés à la
même place dans la séquence commune des Synoptiques ; le
signe = signifiera que deux passages sont équivalents mais non
parallèles.
Je soulignerai, dans le texte, les locutions qui jouent un rôle
dans la construction de la période. Et, dans les notes qui suivront
chaque période, je distinguerai typographiquement les mots directement
empruntés au texte.
PÉRIODE 1
A (18, 1-2) :
En celle heure-là, les disciples s'approchèrent de Jésus,
disant « Qui donc est plus grand dans le Royaume des cieux ? »
Et, ayant appelé-près-de-lui un petit-enfant, il le fit-se-tenir
au milieu d'eux.
(// Mc 9, 33-34, 36 ; // Lc 9, 46-47)
B (18, 3) :
Et il dit « En vérité, je vous le dis, si vous ne
recommencez à devenir comme les petits-enfants, vous ne sauriez
entrer dans le Royaume des cieux »
(propre)
C (18, 4) :
« Quiconque, donc, se fera-humble comme ce petit-enfant, c'est
lui qui est plus grand dans le Royaume des cieux »
(propre ; v. Mc 10, 15 // Lc 18, 17)
NOTES SUR LA PÉRIODE 1
1. Dès la première étape, je me sépare
de D.-A. en ce que je rattache le v. 18, 5 à ce qui suit et non
à ce qui précède. Je discuterai ce point en temps
voulu, un peu plus bas, mais je donne dès maintenant les raisons
qui me font considérer les vv. 18, 1-4 comme un tout distinct.
2. La première raison, et la plus immédiatement apparente,
est l'inclusion très forte : plus grand dans le Royaume des
cieux.
3. La seconde raison est le rythme ternaire si marqué de la
période telle que je la dessine. Elle contient 3 fois (y compris
les 2 de l'inclusion) l'expression le Royaume des cieux et
3 fois le mot petit-enfant.
4. La répartition en 3 mesures telle que je la propose se justifie
par le fait que chacune des mesures ainsi délimitées contient
les 2 expressions. En outre, elle a pour elle que la mesure A se trouve
telle quelle chez Luc et (avec une insertion) chez Marc, tandis que
ce qui suit est propre à Matthieu. Et j'avoue que cette cellule
A, ainsi constituée, me plaît par son allure de « parabole
en acte », avec tout ce qu'une parabole (en acte ou en dire) a
d'incomplet en elle-même, et, partant, de savoureusement provocant
pour la réflexion.
Mais je reconnais qu'on pourrait aussi traiter la seconde phrase de
A comme étant la première de B ; on aurait alors 3 mesures
terminées toutes 3 par le Royaume des cieux, comme par
une sorte de rime. On touche là du doigt ce que l'analyse interne
d'une période peut avoir dans certains cas de légèrement
flou. Mais cela ne met en cause ni la division de la période
en trois, avec trois fois le Royaume des cieux et trois fois
le petit-enfant, ni la délimitation de la période
par une inclusion évidente.
PÉRIODE 2
A (18, 5-6) :
« Et qui accueillera un seul petit-enfant comme celui-ci en
mon nom, c'est moi qu'il accueille ;
(// Mc 9, 37a ; // Lc 9, 48a)
/ mais qui sera-cause-de-chute pour un seul de ces petits qui me
font-confiance aurait avantage à avoir une meule à âne
suspendue autour de son cou et à être englouti au gouffre
de la mer. »
(// Mc 9, 42 ; = Lc 17, 2)
B (18, 7)
Quel malheur pour le monde que les causes-de-chute ! Car il est fatal
que surviennent des causes-de-chute ; mais quel malheur pour l'homme
par-l'intermédiaire-de qui la cause-de-chute survient ! »
(= Lc 17, 1)
C (18, 8-9) :
« Si ta main ou ton pied est cause-de-chute pour toi, coupe-le
et jette-le loin de toi ; c'est une-belle-chose pour toi d'entrer dans
la vie manchot ou estropié, (plus) que si, ayant deux mains ou
deux pieds, tu étais jeté dans le feu éternel.
/ Et si ton oeil est cause-de-chute pour toi, arrache-le et jette-le
loin de toi ; c'est une-belle-chose pour toi d'entrer borgne dans la
vie, (plus) que si, ayant deux yeux, tu étais jeté dans
la Géhenne du feu. »
(repris de Mt 5, 29-30 et // Mc 9, 43-48)
NOTES SUR LA PERIODE 2
1. La première phrase est, comme je le disais ci-dessus, raccrochée
par D.-A. à la subdivision précédente, pour l'unique
raison qu'elle contient encore le mot petit-enfant (paidion), et
que ce mot sera remplacé dans la seconde phrase par le mot petit
(mikros), lequel reparaît en 18, 10 et 14. Mais ils sont obligés
de reconnaître que la visée du v. 5 est toute différente
de celle des vv. 1-4 : il ne s'agit plus de ressembler aux enfants,
il s'agit de l'action qu'on exerce sur eux.
2. Pour ma part, je pense que les 2 phrases des vv. 5 et 6 ont été
intentionnellement rapprochées et liées par Mt, pour former
l'anti-thèse à la fois inattendue et si puissante : Qui
accueillera.../ Qui sera-cause-de-chute..., laquelle met en pleine
lumière le sens extrêmement profond que Mt entend donner
à l'accueil prescrit par Jésus.
Je vois un signe convaincant que c'est bien là ce qu'il voulait
dans le fait que, pour obtenir ce résultat, il s dû intervertir
les deux phrases 18, 6 et 18, 7, comme le montre la comparaison avec
Lc 17, 1-2.
3. Cela dit, le mot paidion forme crochet avec la période
1, et l'expression tôn mikrôn toutôn, en forme
un autre avec la période 3, ce qui lie entre elles les 3 premières
périodes du Discours. Le basculement de l'une à l'autre
locution (analysé fort pertinemment par D.-A.) prend une vigueur
encore accrue si elles sont rapprochées dans une même mesure.
4. En constituant ainsi la mesure A, Matthieu y a introduit le thème
de la cause-de-chute (skandalon), et celui-ci va servir d'accroche
aux mesures B et C, qui le contiennent chacune plusieurs fois. Par là
est assurée la cohésion de la période 2. Mais je
dois avouer que, en passant successivement de A à B et de B à
C, je ne peux m'empêcher d'éprouver comme une impression
de dérive ; et celle-ci sera confirmée par l'impression
de brusque retour au sujet que donnera 18, 10. La formation d'une période
ternaire sur le skandalon a ici prévalu, dans l'esprit
du compilateur, sur la logique du développement.
5. Les mesures A et C sont reliées, outre le thème du
skandalon, par la symétrie de sens (non marquée
dans les mots) entre avoir avantage et c'est une plus belle
chose, puis entre être englouti dans le gouffre de la mer
et être jeté dans la Géhenne du feu.
PÉRIODE 3
A (18, 10) :
« Attention ! ne dédaignez pas un-seul de ces petits, car
je vous dis que leurs anges aux cieux regardent continuellement la face
de mon Père qui est aux cieux. »
(propre)
B (18, 12-13 ; le verset 18, 11 n'est pas considéré comme
authentique)
« Que vous en semble ? S'il arrive qu'un homme ail cent moutons
et qu'un-seul s'égare ; ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf
sur les montagnes et partir à la recherche de l'égaré ?
/ Et s'il arrive qu'il le trouve, en vérité, je vous
dis qu'il est joyeux à cause de celui-là plus qu'à
cause des quatre-vingt-dix-neuf qui ne s'étaient pas égarés. »
(= Lc 15, 3-7)
C (18, 14) :
« Ainsi il n'y a pas (le moindre) désir chez votre Père
(qui est) aux cieux que soit perdu un-seul de ces petits. »
(propre).
NOTES SUR LA PÉRIODE 3
1. L'expression un-seul de ces petits, en tète de la
période, forme, je viens de le dire, un crochet avec la période
2. Mais ce n'est pas sa seule fonction littéraire, il s'en faut.
2. D'abord, en effet, elle reviendra à la fin de la période,
l'enserrant dans une belle inclusion, encore énormément
renforcée par son association avec mon (ou votre) Père
des cieux. Une période ne saurait être plus fermement
délimitée.
Ce n'est pas superflu, car, sur le plan de la pensée, il y a
un hiatus assez gênant entre, d'une part, A et C, où il
est question des petits, et, d'autre part, B, où il est
question d'un égaré. Cependant B et C sont reliés
par les deux notions voisines de s'égarer (B) et être
perdu (C). Entre A et B, c'est plus subtil ; en songeant au début
de la période 2, où il était suggéré
que le contraire d'accueillir, c'est être-cause-de-chute,
je pense qu'ici, au début de la période 3, il est
de même suggéré que le contraire de dédaigner
(A), c'est partir à la recherche (B) ; tout cela traduit
une conception des relations humaines extrêmement riche.
3. Mais il y a encore autre chose. En écoutant attentivement
se dérouler cette période, on y perçoit un fil
conducteur : le petit mot un-seul (heis ou, au neutre, hen),
qui passerait facilement inaperçu, mais qui, présent
dans les 3 mesures, leur donne le sens, très beau, de variations
sur la valeur irremplaçable d'un-seul être humain,
et cela à cause de sa relation unique avec le Père
qui est aux cieux. Dans cette lumière, la distorsion entre
le souci des petits et celui de l'égaré perd
la plus grande partie de son importance.
4. Notons enfin que la mesure B contient 3 fois le verbe s'égarer.
Mais, malgré cela, la division binaire, marquée par
les deux S'il arrive que..., s'impose sans conteste, car c'est
elle qui donne au dit toute sa force en montrant qu'un-seul peut
être préféré à quatre-vingt-dix-neuf,
à la fois sur le plan pratique (on part à sa recherche)
et sur le plan affectif (on est joyeux à cause de lui).
PÉRIODE 4
A (18, 15-16) :
« Si ton frère a péché, va, reprends-le entre
toi et lui seul. S'il t'entend, tu as gagné ton frère. »
(= Lc 17, 3)
« Mais, s'il ne t'entend pas, prends-en-plus avec toi une ou deux
autres (personnes), afin que (soit observée la Loi, qui dit que)
sur la parole de deux ou trois témoins toute chose soit établie. »
(propre)
B (18, 17a)
« Et, s'il refuse de les entendre, dis(-le) à la Communauté.
(propre)
C (18, 17b)
« Et, s'il refuse d'entendre même la Communauté, qu'il
soit pour toi comme l'étranger et le publicain. »
(propre)
NOTES SUR LA PÉRIODE 4
1. L'attaque de 4. A marque un changement brutal de perspective : il
était question des petits, il est question désormais
de ceux qui pèchent. C'est, à n'en pas douter,
une seconde sous-section du Discours qui commence.
2. La période est très unifiée par la triple répétition
de s'il n'entend pas ou s'il refuse d'entendre.
3. La subdivision que je propose, et qui pourrait être discutée,
a pour elle
- qu'elle attribue à chaque mesure une des occurrences du refrain,
- qu'elle isole en tête de la période une mesure constituée
comme la mesure initiale de la période 2 : deux fragments distincts
rapprochés par Mt pour créer une symétrie antithétique,
- que, en isolant successivement B et C, elle donne à chacune
de ces deux mesures un grand poids, ce qui est plus que justifié.
4. En effet, le recours à la Communauté (B) vaut bien
d'être envisagé en lui-même, par distinction d'avec
toute procédure interpersonnelle.
Quant à la sentence C, il n'est besoin de souligner ni son importance
ni sa difficulté. J'y reviendrai dans ma conclusion.
PÉRIODE 5
A (18, 18) :
« En vérité, je vous le dis, toutes les choses que
vous lierez sur la terre seront liées dans le ciel, et toutes
celles que vous délierez sur la terre seront déliées
dans le ciel. »
(propre ; repris de Mt 16, 19)
B (18, 19) :
« Et encore : je vous dis que, si deux d'entre vous unissent
-leur-voix sur la terre à propos de n'importe quelle chose qu'ils
demandent, cela adviendra pour. eux, de la part de mon Père qui
est dans les cieux. »
(propre)
C (18, 20) :
« Car là où deux ou trois sont réunis en mon
nom, là je suis, au milieu d'eux. »
(propre)
NOTES SUR LA PÉRIODE 5
1. Il n'y a pas de lien verbal entre cette période et la précédente.
Mais celle-ci avait introduit le mot ekklêsia, que j'ai
rendu vaille que vaille par Communauté ; il était
donc logique d'introduire ici ces 3 dits, qui fondent la vie en ekklêsia,
même si le mot n'y est pas repris (il ne figure ailleurs dans
les Évangiles qu'en Mt 16, 18, dans une perspective très
différente).
2. Ici encore, je coupe autrement que D.-A. qui joignent le v. 18,
18 au développement précédent. Ma raison n'est
pas tellement que cela souligne le passage d'une période 4 en
tu à une période 5 en vous ; ce n'est pas
là par soi-même une articulation importante. C'est surtout
que la période 5 telle que je la délimite offre une structure
littéraire très forte
- les mesures A et B sont accrochées entre elles par le couple
terre/ciel,
- les mesures B et C, par les deux (ou trois) qui unissent-leur-voix,
(symphônein) ou leur présence (synagesthai).
3. Cette structure, qui fait de la période 5 un tout, dispense
de chercher à tout prix un lien étroit entre elle et les
deux périodes qui l'entourent. On peut alors donner à
lier-délier de la période 5 un sens beaucoup plus vaste
que le pardon des péchés de la période 6, et à
la demande dont Jésus promet l'exaucement une amplitude bien
plus grande que la correction des pécheurs de la période
4.
4. Malgré tout, on ne peut se défendre, en suivant la
pensée au cours de cette période, de sentir qu'on s`écarte
peu à peu du sujet dont on avait commencé à parler :
les relations avec les frères qui ont péché.
Le début de la période suivante devra nous y ramener énergiquement.
PÉRIODE 6
A (18, 21-22)
Alors Pierre, s'étant approché, lui dit : « Seigneur,
combien de fois mon frère péchera-t-il contre moi et le
tiendrai-je-quitte ? jusqu'à sept fois ? » Jésus
lui dit : « Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à
soixante-dix fois sept fois. »
(v. Lc 17, 4)
B (18, 23-34) :
« C'est pourquoi voici-à-quoi-on-peut-comparer le Royaume
des cieux : Il était un homme, un roi, qui désira mettre-à-jour
ses comptes avec ses serviteurs. 11 avait commencé la mise-à-jour
quand on lui en amena un, débiteur de dix mille talents (...)
Pris-de-pitié, le patron de ce serviteur (...) le tint-quitte
de sa dette.
Étant sorti, ce serviteur trouva un de ses compagnons-de-service,
qui lui devait cent deniers (...) 111e jeta en prison jusqu'à
ce qu'il ait payé ce qu'il devait (...)
Son patron lui dit : « (...) Je t'ai tenu-quitte (...) Ne devais-tu
pas avoir pitié (...) ? (...) Et il le livra aux tortionnaires
jusqu'à ce qu'il paye la totalité de sa dette. »
(propre)
C (18, 35)
« C'est ainsi que mon Père céleste, lui aussi,
agira envers vous, si vous ne vous tenez-quittes, chacun son frère,
du fond du c
ur. »
(propre)
NOTES SUR LA PÉRIODE 6
1. Nouvelle différence avec D.-A., qui ne rattachent pas la
mesure A aux mesures B et C. C'est encore un argument d'analyse littéraire
qui me détermine à me séparer d'eux.
En effet, la période, telle qu'elle est dessinée ci-dessus,
offre un aspect très typé, qui était déjà,
quoique de façon moins accusée, celui de la période
3 : une mesure centrale (B) longue et imagée, encadrée
de deux mesures (A et C) beaucoup plus courtes et plus abstraites, qui
se répondent, en inclusion, par des mots importants, ici le mot
frère (qui est loin d'être passe-partout, ou même
fréquent, dans les Évangiles) et le verbe tenir-quitte
(aphienai).
Ce dernier est présent aussi, en bonne place, dans la mesure
B (18, 27 et 32) et assure ainsi à la période tout entière
une cohésion sans faille.
2. Le mot frère renvoie en outre au début de la
période 4, donc de la 2e sous-section du Discours, d'autant que
les deux périodes commencent respectivement par : Si ton frère
a péché et par : Combien dd fois mon frère
péchera-t-il ? C'est donc la sous-section entière
qui forme un tout fermement dessiné.
3. A l'intérieur de ce tout, la symétrie des périodes
4 et 6 est significative. La première traite du devoir de corriger
les pécheurs ; la seconde, du devoir de les tenir-quittes.
Il est important d'affirmer que les deux devoirs sont complémentaires.
Et, quand on a bien compris cela, l'insertion entre les périodes
4 et 6 de la période 5, sur la vie de communauté, apparaît
comme très riche d'enseignement ; la communauté, et
elle seule, donne leur véritable cadre et leur véritable
contenu à la correction comme à l'acquittement ; et peut-être
est-elle seule aussi à permettre le passage, toujours délicat,
de l'une à l'autre.
4. Notons enfin que l'association de la notion de frère à
celles de péché et de tenir-quitte est intensément
suggestive : non seulement le péché n'empêche
pas quelqu'un d'être mon frère, mais c'est en quelque
sorte dans cette circonstance qu'il le devient plus vraiment.
RÉCAPITULATION
1. Arrivés au terme du Discours, le souvenir le plus frappant
qu'il nous laisse est sans doute celui du tournant brusque de 18, 15,
qui a divisé le parcours en 2 sous-sections.
La première, encadrée entre le petit-enfant de
18, 2 et les petits de 18, 14, traitait de l'attitude à
avoir envers les petits ; et même la période 2,
qui est une sorte d'excursus, commence par rattacher son sujet propre,
les causes-de-chute, au cas des petits-enfants.
La seconde sous-section, entre le frère qui a péché
de 18, 15 et le frère qu'il faut tenir-quitte de
18, 35, traitait de l'attitude à avoir envers les pécheurs.
La symétrie est d'autant plus expressive que ce Discours
est le seul passage des Évangiles à traiter ex professo
de la vie en ekklêsia. Qu'il se borne à ces
deux sujets en dit très long sur ce qu'était une ekklêsia
dans les premiers âges chrétiens.
2. À l'intérieur de la grande subdivision du Discours
en 2 sous-sections, les périodes se sont groupées d'elles-mêmes
en 3 + 3, selon le schéma suivant
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18, 1-4
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1 : Les petits-enfants et le Royaume
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18, 5-9
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2 : Les causes-de-chute
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18, 10-14
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3 : Les petits et le Père des cieux
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18, 15-17
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4 : Corriger le frère pécheur
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18, 18-20
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5 : La communauté
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18, 21-35
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6 : Tenir-quitte le frère pécheur,
comme le Père
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Peut-on repérer des éléments de symétrie
entre les 2 sous-sections ?
Sans doute, quant au mouvement d'ensemble. La digression sur le skandalon,
au milieu de la 1re sous-section, est symétrique à
celle sur la communauté, au milieu de la 2e. Peut-être
n'est-ce pas purement formel ; les deux digressions ne sont pas sans
se répondre en quelque façon : d'un côté,
le danger premier à éviter, de l'autre, les pratiques
positives à cultiver. Cependant je ne voudrais trop presser là-dessus.
Plus précise est la symétrie entre les périodes
3 et 6. Toutes deux sont composées d'une image (le berger, le
débiteur-créancier) encadrée entre deux dits brefs
formant inclusion. Et surtout les dits conclusifs de ces deux périodes,
qui sont en même temps ceux des deux sous-sections, ont en commun
de donner pour modèle aux disciples le Père des cieux,
dans son comportement vis-à-vis des petits (18, 14)
ou des pécheurs (18, 35) ; ce trait, si lourd de sens,
achève de boucler le Discours tout entier dans une unité
très serrée.
3. D.-A. proposent, eux aussi, une division en 3+3. Mais une part importante
des éléments que je considère comme structurants
leur échappe. Et les différences localisées que
j'ai signalées entre leur analyse et la mienne entraînent,
en s'additionnant, une différence considérable dans le
sens général attribué au Discours.
Ils en viennent, dans leurs conclusions 7, à dire que les vv.
15-20 (nos périodes 4 et 5) forment en bloc un enseignement sur
« l'excommunication », qui serait le c
ur du Discours ; tout le reste ne serait même qu'une instruction
pastorale sur l'esprit dans lequel cette mesure doit être appliquée.
Ce n'est pas du tout ce qui se dégage du tableau tracé
ci-dessus, la phrase : Qu'il soit pour toi comme l'étranger
et le publicain n'est que le tiers du sixième de l'ensemble.
Et la. visée du Discours est bien plutôt révélée
par les deux phrases sur le Père, placées comme
elles le sont. Tout le but de Matthieu est d'enseigner que la vie de
communauté chrétienne a pour règle de se modeler
sur la conduite du Père des cieux et que, celui-ci montrant
une sorte de prédilection pour les petits et les pécheurs,
il doit en être de même chez les disciples de Jésus.
De là la composition vigoureuse du Discours.
4. Il y a plus. Quelle est donc la conduite du Père des cieux
envers les étrangers et les publicains ? Comme
toujours, c'est en Jésus que nous pouvons en contempler l'icône.
Et que voyons-nous ? Les étrangers, il sait parfaitement
les amener à formuler un acte de confiance et, quand il y est
parvenu, cela lui arrache un cri d'admiration et de joie (voir Mt 8,
10 pour le centurion et 15, 28 pour la Cananéenne). Quant aux
publicains, non seulement il ne les évite pas, mais il
les fréquente jusqu'à aller manger chez eux, au scandale
des bien-pensants (voir Mt 9, 10-11 et 11, 19). Ce contexte général
de l'Évangile, non moins que le contexte immédiat du Discours,
invite donc à comprendre que Jésus invite ses disciples,
non à excommunier les rebelles, même après des échecs
répétés, mais à repartir à leur
recherche, comme fait le berger pour le mouton égaré.
CONCLUSIONS SUR LA TECHNIQUE LITTÉRAIRE
MISE EN OEUVRE PAR MATTHIEU
1. La première observation qui saute aux yeux est que toutes
les périodes ont été reconnues composées
de 3 mesures. Cette structure ternaire est soulignée par
- les 3 Royaume des cieux de la période 1,
- les 3 un-seul de la période 3,
- les 3 s'il n'entend pas de la période 4,
- les 1 + 2 + 1 tenir-quitte de la période 6.
On peut ajouter les 6 cause-de-chute de la période 2 (bien
que non répartis régulièrement en 2 + 2 + 2).
La période 5 reste donc la seule où le rythme ternaire
soit marqué autrement que par ce type de répétition.
D.-A. ont relevé de leur côté le goût de Matthieu
pour les « triades ». Mais :
- ils n'ont relevé qu'une partie des « triades » que
je vois se dessiner sous mes yeux ;
- ils les conçoivent autrement que moi, davantage sur la base
du contenu et moins sur la base des mots ; je pense fermement que cette
seconde considération est plus en accord avec les méthodes
d'écriture des. Évangélistes, et de Matthieu en
particulier.
2. La méthode employée par Matthieu pour créer
ses périodes nous est apparue d'une remarquable efficacité.
Elle se ramène à l'usage de 3 procédés simples
(quelquefois conjugués pour une même période) :
- la répétition, dont je viens de parler (périodes
1, 2, 3, 4, 6) ;
- l'inclusion (périodes 3, 6) ;
- le jeu de crochets A-B puis B-C (période 5).
Ces signes, une fois repérés, permettent de détecter
dans le premier Évangile un nombre vraiment impressionnant de
périodes ternaires analogues à celles du Discours communautaire.
J'irai jusqu'à dire que, même là où les signes
sont moins évidents ou manquent totalement, le groupement des
petites unités en périodes de 3 mesures est toujours possible
et souvent suggestif, sauf quelques exceptions. Je ne puis ici qu'inviter
ceux que cela intéresserait à faire l'expérience.
3. Le texte du Discours, une fois rythmé en périodes
ternaires, s'est révélé pourvu d'une ordonnance
très ferme, grâce à des signaux littéraires
judicieusement disposés. Il y a là la source d'une véritable
satisfaction esthétique. Mais ce qui est plus important encore,
c'est que la pensée que l'Évangéliste a voulu exprimer
dans ce Discours sort, pour ainsi dire, de la pénombre pour se
dévoiler dans toute sa force, une fois son organisation reconnue.
Je dis : organisation ; j'aurais pu dire architecture ; mais à
condition de préciser qu'il s'agit d'une architecture musicale,
comparable à celle d'une fugue ou d'une sonate.
La question vient alors spontanément à l'esprit : est-ce
que, par hasard, les autres Discours (ou même, pourquoi pas ?
les sections narratives) ne s'organiseraient pas en compositions aussi
soignées et expressives que le Discours communautaire.
Je me suis convaincu, à l'essai, qu'il en est bien ainsi, et
je souhaite pouvoir un jour partager le plaisir de cette constatation.
Plaisir d'autant- plus grand que, si la structure interne des périodes
se révèle. d'une étonnante constance, avec juste
ce qu'il faut d'exceptions pour ne pas devenir insupportable ou invraisemblable,
l'organisation des périodes entre elles est, au contraire, d'une
extrême et savoureuse variété.
Peut-être me soupçonnera-t-on de faire, dans cette lecture,
une part à l'imagination, comme ces enfants qui croient déchiffrer
des figures dans le papier peint de leur chambre. Je ne puis répondre
que par une question : les traits littéraires sur lesquels j'ai
fondé ma lecture du Discours communautaire sont-ils, oui ou non,
vérifiables ?
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