Luc commence par camper le décor de la dite apparition : le temple au moment de l'offrande de l'encens (sur le système des classes, d'origine post-exilique, cf. 1 Ch 24 et Neh 12,9). Rappelons que c'est le lieu "ordinaire" de la manifestation de Dieu dans l'A.T. à partir de sa création ; la crainte qui assaille Zacharie est une crainte révérentielle, une sorte d'effroi sacré : elle manifeste le caractère exceptionnel et fondateur de l'apparition (on verra plus loin que tous ces détails différencient l'annonciation de Jean-Baptiste de celle de Jésus). Une fois de plus, nous sommes en pleine Sciences Bibliques vétérotestamentaire classique.
Vient le contenu du message : la supplication de Zacharie a été exaucée, Élisabeth va concevoir un fils. L'annonce est tout à fait conforme aux canons du genre : cf. Gn 30,22-23 (la réflexion du verset 23 rejoint d'ailleurs celle de Lc 1,25), et plus encore Jg 13,3-4. Il reste que rien ne nous avait été dit sur la supplication de Zacharie : avant d'être le voeu de Zacharie désormais avancé en âge, cette conception est ainsi le fruit de la volonté de Dieu. Le manifeste aussitôt d'ailleurs l'attribution du nom, qui va donner prétexte à tout un épisode aux versets 29 et suivants. Souvenons-nous, en référence au livre de la Genèse, que donner un nom revient à appeler à l'existence d'une part, à définir l'axe d'une vie ensuite en référence à ce nom : ici, il s'agit de grâce. Le nom de Jésus sera "Dieu sauve" : autrement dit, par les deux noms imposés par Dieu, Jean d'une part, Jésus ensuite, Dieu se dit comme celui qui sauve par grâce, en faisant miséricorde.
A qui Dieu fait-il grâce ici ? A Élisabeth et Zacharie, sans doute, mais aussi à tout le peuple. Car la naissance de Jean-Baptiste, avec tout le cérémonial de cette annonciation, a clairement une signification qui dépasse le cadre familial. Dans l'AT, quand Dieu appelle un de ses prophètes, la vocation qui lui est donnée n'a jamais une destination purement individuelle : Jean-Baptiste ouvre une ère de grâce pour tout le peuple. On comprend alors que "beaucoup se réjouiront de sa naissance" (v. 14).
Les versets 15-17 vont définir plus précisément la mission propre de Jean-Baptiste. D'abord les traits de son caractère au verset 15 :
Ensuite, le contenu de sa mission dans les versets 16-17 : préparer au Seigneur un peuple bien disposé en lui ramenant de nombreux fils. Le verbe ramener signifie littéralement "tourner vers" ; il est pratiquement propre à Luc et, dès lors qu'il s'agit de se tourner vers Dieu (cf. Ac 14,15), ou des ténèbres à la lumière, il équivaut à "se convertir" : c'est ce qu'il signifie dans le texte classique sur l'endurcissement du coeur des Juifs par Dieu de peur qu'ils ne "se convertissent" (Mc 4,12 // Mt 13,15 et Ac 28,27).Telle est sa signification en Ac 3,19 et 15,19. La mission de Jean-Baptiste se présente donc comme un appel à la conversion (cf. Lc 3,8-9), mais il n'est pas dit que cela passera par le baptême d'eau.
Marcher devant pour préparer, c'est encore ainsi que sera définie la mission de Jean-Baptiste dans le Benedictus : 1,76. Et le début du verset définit cette mission comme caractéristique du prophète : de fait, en 1 Sm 12,2, c'est ainsi que Samuel, au moment de se retirer devant Saül, définit ce que fut sa mission. Mais Samuel marchait devant le peuple, Jean-Baptiste devant le Seigneur : il garde du prophète la qualité d'annonciateur, de prédicateur de la conversion, non celle de guide. En Jn 1,29-30, Jean-Baptiste montrera Jésus, manière de dire à ses disciples "suivez-le" ; et non pas "suivez-moi" : parce qu'il précède immédiatement Jésus.
La question de Zacharie au verset 18 est construite en référence à celle d'Abraham dans l'AT : "mon Seigneur Dieu, à quoi saurai-je que je le possèderai (le pays) ?" (Gn 15,8). Zacharie lui ajoute un commentaire sur son âge avancé ainsi que celui de sa femme : ce commentaire apparaît aux yeux de Gabriel comme l'expression d'un doute ; on peut s'étonner : Marie, au verset 34, ajoutera elle aussi un commentaire. La différence n'est pas grande, comme le remarquent tous les commentateurs dont Laurentin (savoir pour Zacharie, faire pour Marie), mais le sens de chacun d'eux est différent. La remarque de Marie est plutôt l'imploration d'un geste divin complémentaire, surtout si l'on discerne dans le propos l'engagement d'une virginité consacrée : "il va falloir faire encore un peu plus", en quelque sorte ; la remarque de Zacharie porte elle le sceau du doute : "il va falloir te passer de nous". Le fait que Gabriel soit en outre conduit au verset 19 à mentionner ses "états de service" laisse par ailleurs penser que, pour Luc, il y aurait aussi un doute sur la qualité du médiateur.
Les versets 19-20 sont en réponse une sorte de méditation sur la parole de Dieu : parler, annoncer, silence, parler, paroles.. Gabriel est le porte-parole de Dieu, son lieu-tenant : sa parole est celle de Dieu. C'est une parole créatrice : Gn 1-2. Une fois dite, elle ne peut que s'accomplir : Is 55. Elle accomplit ce qu'elle signifie, comme le proclame la Sciences Bibliques sacramentaire catholique. Le silence de Zacharie va contraster avec l'allégresse de Marie dans la Magnificat, mais il signifie surtout que le prêtre, chargé en particulier de transmettre et d'interpréter la parole de Dieu, se trouve interdit de parole : cette parole va éclore ailleurs et autrement qu'en son lieu et sous sa forme habituelle. Autrement dit, le silence de Zacharie prépare l'Annonciation et la Visitation : ce n'est d'ailleurs qu'après ces deux événements que la parole sera redonnée à Zacharie. Par l'imbrication des textes opérée par Luc, l'accomplissement dont parle l'ange (v. 20) ne se réduit pas à la naissance du Baptiste, mais intègre aussi la naissance de Jésus.
Version 1.0 - septembre 1999
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