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III. LE MAGNIFICAT

On a dit de ce cantique qu'il était "le cantique des pauvres et des opprimés" et que, comme tel, c'était un cantique révolutionnaire. Il ne faudrait pas entendre par "révolutionnaire" complètement nouveau : d'une part, comme on va le voir, ce cantique est truffé de références vétérotestamentaires ; d'autre part, les auteurs bibliques, à commencer par les prophètes puis le Deutéronome, ont toujours pris le parti des pauvres et des humiliés.

Placé comme il l'est, au centre des événements rapportés en Lc 1-2, dans un contexte messianique et dans la bouche de Marie, ce cantique qui retrace l'histoire du salut se présente plutôt comme un discours-programme, à la manière des Béatitudes en Mt 5. C'est le programme de Dieu et ce doit être celui des hommes.

Les versets 46-47 expriment d'entrée l'exultation messianique et sont comparables à ce titre aux versets 41-42. Rappelons le commencement du cantique d'Anne : "Mon coeur exulte dans le Seigneur (...) car je me réjouis en ton secours". Cette exultation se retrouve dans la plupart des cantiques de délivrance de l'AT, par exemple Tb 13. Laurentin voit dans la référence au Sauveur un rappel du nom de Jésus et donc le motif de l'exultation : pour lui, et sans doute avec raison, Luc a truffé sa narration de références aux deux thèmes du salut et de la miséricorde, selon les noms mêmes de Jésus et de Jean.

Il a considéré l'humilité de sa servante. Le terme traduit par humilité a en fait plusieurs acceptions qui tournent toutes autour de l'idée d'abaissement, d'oppression ultime : c'est l'état de celui qui est à la dernière extrémité. Ce fut en particulier l'état des Hébreux en Égypte quand le Seigneur s'est tourné vers eux pour les sauver : Dt 26,7 ; 1 Sm 9,16 ; Neh 9,9. Mais Anne parle aussi de sa détresse (1 Sm 1,11), ou David (2 Sm 16,12). Le passage le plus proche du nôtre est peut-être celui tiré d'un psaume de David : "Toi qui sauves le peuple des humbles et rabaisse les yeux hautains" (2 Sm 22,28). Cet état d'humiliation, de "retour à la terre" et donc à la condition d'origine, est celui qui permet à Dieu de reprendre à nouveau son oeuvre de création et c'est pourquoi il est si favorable son intervention. Ici, c'est en outre celui de celle qui s'est déclarée servante du Seigneur, autrement dit qui a largement manifesté sa foi.

Toutes les générations me diront bienheureuse (cf. Ps 72,17), à commencer par Élisabeth elle-même qui vient de le faire. On sait que cette bénédiction est une forme de salutation, mais qu'elle est aussi un souhait qui, lorsqu'il est formulé avec foi, se réalisera : avant de mourir, Jacob bénit ses enfants, et ses paroles sont plus que des voeux pieux. Les exégètes ont ici forgé le terme de "macarismes". La bénédiction est à double sens : est béni/bienheureux celui qui me bénit/dit bienheureux ; ainsi, la naissance d'Asher, autrement dit "Bienheureux", provoquera la bénédiction de Léa (Gn 30,13).

Le Seigneur a fait de grandes choses : c'est du très pur vocabulaire deutéronomique (cf. Dt 10,21 ; ou Ps 71,19). Mais le "saint est son nom", qui évoque la proclamation vétéro-testamentaire "Je suis saint" ou "Je suis le Saint d'Israël" (Is 1,4 ; 5,19.24 ; 10,20 etc.), rappelle elle Lv. 19 ou Ps. 111,9. On trouve aussi quelque chose de semblable dans le psaume 71, verset 22. Il semble que les psaumes, familiers de la louange, aient largement aidé Luc à composer son hymne. Car c'est encore à eux qu'il faut faire appel pour rendre compte du verset 50, "sa miséricorde s'étend d'âge en âge" : Ps 103,17 ; 100,5 ; ou "déployant la force de son bras" : Ps 118,15s ou 89,11. Encore que cette dernière expression rappelle l'expression deutéronomique : "à main forte et à bras étendus".

Quoi qu'il en soit dans le détail, on reçoit l'impression que Luc a composé son hymne à partir d'expressions hymniques : peut-être bien reçues de la synagogue. En les reprenant dans le culte, l'église paraît prolonger une tradition ancienne...

"Il a dispersé les hommes au coeur superbe" : très exactement, "il a dispersé les orgueilleux par la pensée de leurs coeurs". Le verbe utilisé ici pour dire "disperser" évoque la dispersion d'un troupeau : on ne peut pas éviter de penser que Jésus se présentera comme le bon pasteur qui rassemble son troupeau, et de voir dans ceux qui sont dispersés ceux qui n'écoutent pas sa voix. Mais plutôt que le NT, l'expression rappelle à nouveau maints passages de l'AT, en particulier le psaume 89 : "c'est toi qui fendis Rahab comme un cadavre, dispersas tes adversaires par ton bras de puissance" (v. 11). Ce psaume présente d'ailleurs bien d'autres points de contact avec notre passage : "en ton nom, ils jubilent tout le jour, en ta justice ils s'exaltent" (v. 17) ; "au Seigneur est notre bouclier, à lui, Saint d'Israël est notre roi" (v. 19) ; "j'en ferai le très-haut sur les rois de la terre" (v. 28) etc. Or ce psaume prolonge la prophétie de Nathan (cf. v. 4-5 et 35-38), l'annonce faite à David par le prophète d'un descendant en 2 Sam. 7, dont beaucoup d'auteurs pensent qu'elle a non seulement marqué les premières générations chrétiennes, mais en particulier Luc dans les chapitres que nous considérons : on peut donc dire que le Magnificat est une synthèse entre le cantique d'Anne et la prophétie de Nathan telle que cette dernière est rapportée dans ce psaume 89 (que Laurentin n'évoque pas).

"Il renverse les puissants de leurs trônes, il élève les humbles". Les échos de ces paroles dans l'AT sont rares, si du moins l'on s'en tient au vocabulaire plus qu'à l'idée. Pour la première phrase, il faut citer Sir 10,14 : "Le Seigneur a renversé le trône des puissants" ; pour la deuxième, Jb 5,11 : "s'il veut relever les humiliés ..." De même pour la proposition suivante, "Il comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides". On trouve un écho de la première phrase en Ps 107,9 : "L'âme affamée, il la combla de biens", mais rien sur la deuxième. On a donc le sentiment que dans les versets 52-53, Luc nous propose plutôt sa Sciences Bibliques : de fait, on sait quel intérêt l'auteur accorde aux pauvres (Lc 6,20 à comparer à Matthieu ; Lc 14,13-21 à comparer encore à Mt 22), mais surtout combien il s'en prend aux riches (cf. Lc 6,24 ; 16,19s propres à Luc ; ou 18,25). Le cantique de Marie représente bien, comme on l'a déjà signalé, la quintessence de la Sciences Bibliques de Luc, et Marie le prototype du chrétien.

"Il relève Israël son serviteur, il se souvient de son amour ..." Le verbe grec traduit par "relever" est assez singulier : on peut le traduire par "venir en aide, prêter main-forte", ou par "s'attacher à". Dans ce dernier cas, c'est un verbe courant dans la littérature deutéronomique sous la forme "s'attacher à d'autres dieux" (cf. 2 Ch 7,22). Mais habituellement, l'idée est plutôt celle de prêter main-forte et, plus encore, de relever celui qui est abaissé, de le redresser : "on m'a poussé, poussé pour m'abattre, mais le Seigneur me vint en aide" (Ps 118,13) ; "et moi courbé, blessé, que ton salut, Dieu, me redresse" (Ps 69,30). Dans la mesure où se trouve évoqué le thème du serviteur Israël, c'est aussi évidemment à Isaïe que l'on pense : Is 41,8s.

Pourquoi le Seigneur intervient-il en faveur de l'humilié ? "Parce qu'il se souvient de son amour". L'expression est typiquement juive. "Se souvenir", ce n'est pas seulement faire venir à la mémoire, c'est rester fidèle à ses promesses. Ce dont le Seigneur est invité à se souvenir en premier lieu, c'est de sa promesse vis-à-vis de son peuple élu, ou de celui qu'il a appelé ; et dès lors qu'il se souvient, il ne peut plus faire autre chose, par fidélité, qu'agir en sa faveur. Souviens-toi, cela veut dire "fais quelque chose" ; et voilà pourquoi le jeune juif est sans cesse invité à ne pas oublier, à se souvenir, afin que Dieu soit convoqué sur le théâtre de l'injustice pour y intervenir. Lorsque Marie dit que Dieu s'est souvenu de son amour en faveur d'Israël, cela veut dire qu'il a fait quelque chose pour lui, comme il l'avait dit (promis !) aux pères ... : la fin du verset est d'ailleurs une manière indirecte d'évoquer les promesses.

Marie resta trois mois, et elle semble partir avant la naissance de Jean-Baptiste : Laurentin fait remarquer qu'il n'en est rien si l'on tient compte du style de Luc. Plus loin en effet, Luc décrit la jeunesse de Jean-Baptiste et son départ au désert avant la naissance de Jésus. Luc ne mentionne donc le départ de Marie que parce que pour lui "elle quitte la scène".

Version 1.0 - septembre 1999
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